QUELQUES RAISONS DE CROIRE
Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu’il n’y en ait point ; cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile : je conclus que Dieu existe‘. Cette conclusion est dans ma nature ; j'en ai reçu les principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop naturellement dans un àge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté?. — Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes. — C’est une grande question ? s’il s’en trouve de tels*; et, quand il5 serait ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.
Les hommes sont-ils assez bons, assez fidèles 7, assez équitables, pour mériter toute notre confiance, et ne nous pas faire désirer du moins que Dieu existât, à qui nous puissions appeler f de leurs jugements et avoir recours quand nous en sommes persécutés ou trahis ? ?
[4. Cette démonstration de l'existence de Dieu par-le simple appel au sentiment rappelle encore plus la Profession de foi du vicaire savoyard de J,J. Rousseau que les Pensées de Pascal. — 2. L'appel à la tradition renforce l'appel au sentiment. — 3, C'est une grande question (de savoir) s’il s'en trouve de tels. — 4. La Bruyère croit qu'il n’y a pas d’athées réellement convaincus. — 5, Il: voir p. 484, note 1. — 6. Des monstres, des êtres contre nature. — 7. Fidèles, respectueux de leur parole. — 8, Appeler, en appeler. — 9. La Bruyère essaye de prouver ici l'existence de Dieu au nom des exigences morales.]
FT à
La religion est vraie, ou elle est fausse ! : si elle n’est qu vaine fiction, voilà, si l’on veut, soixante années perdues pou: l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire ; ils ne coù: rent pas un autre risque : mais si elle est fondée sur la vérit même, c'est alors un épouvantable malheur pour l’homme x cieux ; l’idée seule des maux qu’il se prépare me trouble lima: gination ; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les pa: roles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même, dans le monde moins de certitude qu’il ne s’en trouve en effet, sur la vérité de la religion, il n’y a point pour l’homme un. meilleur parti que la vertu. | FR. ho (La Bruyère, Les Caractères, chap. xvi: Des esprits forts.)