‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 375 sur 532 · CORNEILLE HISTORIEN · texte numérisé non relu

CORNEILLE HISTORIEN

[Voici le jugement qu'à propos de Cinna Balzac a porté sur Corneille historien de Rome, dans la lettre qu'il lui écrivit le 17 janvier 1643, pour le remercier de lui avoir envoyé cette tragédie récemment imprimée.]

…. Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être à Paris, et ne l’avez point brisée en la remuant'. Ce n’est point une Rome de Cassiodore?, et aussi déchirée qu'elle était au siècle des Théodorics : c'est une Rome de Tite-Live, et aussi pompeuse# qu'elle était au temps des premiers Césars. Vous avez

même trouvé ce qu'elle avait perdu dans les ruines de la Répu-

blique, cette noble et magnanime fierté ; et il se voit‘ bien quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions’, mais vous êtes le vrai et le fidèle interprète de son esprit et de son couragef. Je dis plus, Monsieur, vous êtes souvent son pédagogue, et l’avertissez de la bienséance, quand elle ne s’en souvient pas. Vous êtes le réformateur du vieux temps, s’il a besoin d’embellissement ou d'appui. Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebâtissez de marbref; quand vous trouvez du vide, vous le remplissez d’un ° chef-d'œuvre; et je prends garde que ce que vous prêtez à l’histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle t°.

La femme d’'Horace et la maïîtresset! de Cinna, qui sont vos deux véritables enfantements !? et les deux pures créations de votre esprit, ne sont-elles pas aussi les principaux ornements de votre poème ? Et qu'est-ce que la saine antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe faible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre façon? Je ne m'ennuie point, depuis quinze jours, de considérer celle que j'ai reçue la dernière !#.., C’est à

[4. En la remuant, en la déplaçant. — 2, Cassiodore (468-562), ministre de Théodoric (454-526), roi des Ostrogoths, écrivit en latin des ouvrages historiques. — 3. Pompeuse, magnifique (ce mot est pris en bonne part au xvne siècle). — 4, Il se voit bien, on trouve bien. — 5. De ses locutions, de ses expressions. — 6. Courage, cœur. — 7. Son pédagogue, celui qui l'instruit. — 8. Allusion à une parole d'Auguste. — 9. D'un, par un. — 10. Exagération de Balzac. — 41. Sabine et Émilie sont deux personnages créés de toutes pièces par Corneille. — 12. Enfantements, enfants. — 43, Émilie.]

mon gré une personne si excellente, que je pense dire peu à son avantage, de dire que vous êtes beaucoup pius heureux en votre race, que Pompée! n’a été en la sienne, et que votre fille Émilie vaut sans comparaison davantage? que Cinna, son petit-fils. | Si celui-ci même a plus de vertu que n’a cé Sénèque?, c'est pour être tombé entre vos mains, et à cause“ que vous-avez pris soin de lui. Il vous est obligé de son mérite, comme à Auguste de sa dignité. L’ empereur le fit consul, et vous l'avez fait honnête7 homme; mais vous l’avez pu fairef par les lois d’un art, qui polit et orne " vérité, qui permet de favoriser * en imitant, qui quelquefois se propose le semblable et quelquefois le meilleur...”

(Balzac.) :

3° La religion au théâtre.

On a vu plus haut (chap. v) comment le théâtre du moyen âge, du moins le théâtre tragique, avait été presque exclusivement rehgieux avec les miracles et les mystères. L'arrêt du Parlement, qui, en 1548, sans … retirer aux Confrères de la Passion le privilège qu “ls tenaient des lettres patentes accordées par Charles VI en 1402, leur avait interdit de jouer « les mystères de la Passion de notre Sauveur et autres mystères sacrés », ” avait porté un coup terrible au théâtre religieux. Ce dernier conserva toutefois des partisans. Nous avons eu déjà l’occasion de citer (p. 308) l'invitation adressée aux poètes par Vauquelin dela Fresnaye et de donner la liste des principales tragédies bibliques composées dans Le seconde moitié du xvi® siècle.

Au xvrre siècle, les pièces religieuses deviennent Du. rares. Il faut surtout citer : Saint-Eustache (1639), de Balthazar Baro ; Saül (642), Esther (1644), de du Ryer; Polyeucte (1643), Théodore vierge et martyre. (1646), de P. Corneille ; Saint-Genest (1646), de Rotrou ; Esther (1689), Athalie (1691), de J. Racine ; Jephté (1692), de Claude Ro. Boileau, d’ailleurs, condamna formellement l’emploi de la religion chrétienne. aussi bien dans la tragédie que dans l’épopée (voir p. ae ce passage de: L’Art Poétique, chant TII, vers 81-90). .

[4. Cinna était le fils d’une fille de Pompée. — 2. Davantage que: voir p. 587, note 5. — 3. C’est dans le De clementia de Sénèque que Corneille a trouvé le sujet de Cinna. — 4 A cause que : voir p 597, note 3. — 5. Il vou fest obligé de, il vous doit. — 6. Le consulat, qu'Auguste lui offre après l'avoir pardonné, — 7. Honnête homme : voir p. 205, note 14. — 8. Vous l'avez Fe aire, vous étiez autorisé à le faire. — 9, Favoriser, embellir, se

Page 1