DOUBLE ÉCUEIL DE LA TRAGÉDIE RELIGIEUSE
[Saint-Évremond, dans son traité De la tragédie ancienne et moderne (1672), a très bien mis en lumière la double difficulté d'introduire la religion sur la scène sans nuire à la dignité des choses saintes ni à l'intérêt psychologique du théâtre.]
Les dieux nous manquent et nous leur manquons ; et si, voulant imiter les anciens en quelque façon, un auteur introduisait des anges et des saints sur notre scène, 1l scandaliserait les dévots comme profane et paraîtrait imbécile aux libertins. Les prédicateurs ne souffriraient point que la chaire et le théâtre fussent confondus, et qu'on allät apprendre de la bouche des comédiens ce qu’on débite avec autorité dans les églises, à tous les peuples.
D'ailleurs, ce serait donner un grand avantage aux libertins, qui pourraient tourner en ridicule, à la comédie, les mêmes choses qu'ils reçoivent, dans les temples, avec une apparente soumission, et par le respect du lieu où elles sont dites, et par la révérence des personnes qui les disent.
Mais posons que nos docteurs abandonnent toutes les matières saintes à la liberté du théâtre ; faisons en sorte que les moins dévots les écoutent avec toute fe docilité que peuvent avoir les personnes les plus soumises : il est certain que de la doctrine la plus sainte, des actions les plus chrétiennes, et des vérités les plus utiles, on fera les tragédies du monde qui plairont le moins.
Le théâtre perd tout son agrément dans la représentation des choses saintes, et les choses saintes perdent beaucoup de la religieuse opinion qu’on leur doit, quand on les représente sur le théâtre.
(Saint-Evremond, De la tragédie ancienne et moderne.)
B. — La comédie.
C’est surtout dans La Critique de l’École des Femmes (1° juin 1663) que Molière, en réponse aux reproches de ses advérsaires, a exposé ses propres idées sur la comédie.