III. — LA POLÉMIQUE SUR LE THÉATRE
Les attaques contre le théâtre ne datent pas du xvrr® siècle, Déjà dans l'antiquité Tertullien avait, dans son Trailé sur les spectacles, lancé l’anathème coritre lui. Il est vrai que Tertullien condamnait le théâtre de son temps, encore tout imprégné de paganisme. Et depuis lors, l'Église paraissait s'être réconcihiée avec lui : n’avait-elle pas présidé Fes -même à ses débuts en France, au.temps des miracles et des mystères? Mais ce théâtre chrétien du moyen âge avait fini par dégénérer ; et le xvi® siècle avait vu le paganisme reparaître sur la scène :
On vit renaïtre Hector, Andromaque, Ilion.
Les moralistes chrétiens n’eurent donc plus lieu de se montrer indulgents pour le théâtre.
Encore, dans la première moitié du xvir® siècle, grâce à la protection de Richelieu, dont on connaît le goût pour le théâtre!, qu’il rêva toute sa vie de réformer, et aussi de Mazarin, qui avait importé en France l'opéra et favorisé la comédie italienne, les gens de théâtre furent épargnés et se virent même officiellement réhabilités par une déclaration de Louis XIII (1641), que nous citent les frères Parfaict: « Nous voulons que l'exercice des comédiens, qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce public. » Il y eut aussi quelques écrivains qui, à la suite de Richelieu, plaidèrent la cause du théätre-: Scudéry, dans son Apologie du théâtre (1639), s’évertue à distinguer deux sortes de théâtre, le bon et le mauvais ; et l’abbé d’Aubignac, dans sa Dissertation sur la condamnation des théâtres (1666),
4. Il créa la « Société des cinq auteurs » [Corneïlle, Boisrobert, Colletet, L'Estoïle et Rotrou], qui sous sa direction composa La Comédie des Tuileries (1635), La Grande pastorale et L'Aveugle de Smyrne. Plus tard il collabora luimême à 3 pièces qui glorifiaient sa politique, mais que signa seul Desmarets de St-Sorlin (Roxane, 1039; Mirame, 1641; Europe, 1642). il installa 2 théàtres au
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indique le moyen de moraliser la scène par l'établissement d censure. Pour Mais, vers le milieu du siècle, sous l'influence du jansénisme, “: y. u un regain de sévérité pour le there, Pascal, dans les Pensées (voir p- 625), affirme que de tous les divertissements le plus dangereux est la comédie. Au mois de janvier 1666, Nicole, dans une réponse aux Visionnaires de Desmarets de Saint- Sortir décharhs que « les qualités d’ un poète de théâtre ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens x et ajoutait qu’ « un faiseur de romans et un poêle de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles. »- Phrases qui amenèrent la brouille de Racine avec Port-Royal à la suite de la publication de sa « Lettre à l’auteur des Hérésies Imaginaires et des à Deux Visionnaires » (voir p. 727). Des gens du monde prirent alors également parti contrele théâtre: M®e de Sablé, Mme de Longueville et le prince de Conti, qui avait pourtant protégé les débuts de Molière, mais F qui écrivit en 1667 un Traité de la comédie et des spectacles selon la radition de l'Église tirée des conciles et des saints-pères!. ” À la fin du siècle, — quand Louis XIV, tournant à la dévotion, soie cessé de s'intéresser au théâtre —, la querelle reprit, plus ardente encore, avec Bossuet à propos du P. Caffaro. Ce dernier, religieux théatin, avait laissé imprimer en 1694, en tête des comédies de Boursault ?, sous ce titre « Lettre d’un théologien, illustre par sa qualité et par son Géré consulté par l'auteur pour savoir si la comédie peut être permise ou doit être absolument défendue », une dissertation assez inoffensive, où il s’efforçait de prouver l'innocence du divertissement que procure le théâtre et de sou tenir que les attaques des Pères de l'Église contre les spectacles n’atteignaient pas le théâtre du xvrre siècle. Bossuet écrivit le 9 mai 1694 une lettre sévère contre le P. Caffaro, qui, fort étonné de tout ce bruit, et. d’ailleurs condamné par son archevêque, désavoua sa dissertation et de : clara même ingénument n’avoir jamais lu une’ comédie en entier. Et, développant les idées de sa lettre, Bossuet composa la même année ses. Maximes et réflexions sur la Le e
Palais-Cardinal. (Voir L. Lacour : Richelieu dramalurge et ses collaborateurs, Ollendorff, 1926). Por 4. L'abbé de Voisin publia aussi en 1672 une Défense du Traité de Monseigneur le Prince de Conti.
2. Boursault avait un fils théatin, qui l'avait mis en relation avec le P. Caffa FRE 3. En 1694 parurent encore d'autres répliques au P. Caffaro : Le P. Lebrun (de l'Oratoire): Discours sur la comédie ; Le P. Lagrange : Réfutation d'un écrit favorisant la comédie ; J. Gervais : Lettre d un docteur de Sorbonneà une personne d e qualité ; ; L(aurent) P(égurier): Réfutation des sentiments relächés d'un nouveau théc gqien touchant la comédie. Les Jésuites, dont on sait le goût pour le théâtre (Voir TE. Boysse: Le théâtre des Jésuites, 1880), se tinrent à l'écart du débat:
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De ce traditionnel reproche d’immoralité les auteurs ont plus d’une fois essayé de justifier le théâtre : tels Corneille (voir p. 629), dans son Premier Discours sur l'art dramatique (1668), Molière (voir p. 630), dans la préface du Tartuffe (1669) et Racine (voir p. 631), dans la préface de Phèdre (1677).
. Quant aux comédiens, ils s’efforcèrent de désarmer l'opposition religieuse par des libéralités aux couvents ! et leur assiduité aux offices 2 Ils n’en furent pas moins presque tous victimes de l’hostilité de 1 Église, surtout à leur dernière heure. Il fallut l'intervention du roi pour que Molière mort pût obtenir « un peu de terre » (1673) La Champmeslé mourante dut abjurer son art avant de recevoir les derniers sacrements (1698). Encore au xvin® siècle, on enterrera sans bière, en pleine nuit et dans un terrain vague, la pauvre Adrienne Le Couvreur (1692-1730).