CONTRE LE THÉATRE
[Cette page d'analyse très pénétrante avait paru en 1678 dans les Maximes de la marquise de Sablé, à qui on l'a parfois attribuée. ]
Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n’y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour ; principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d’en être touchées ; sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets, que l’on voit si bien représentés ; et l’on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui ôtent la crainte des âmes pures, qui s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d’un amour qui leur semble si sage. :
1. Les registres de la Troupe de Molière nous apprennent que ce dernier don-
. nait de l'argent, non seulement aux Capucins, qui servaient alors de pompiers
dans les coulisses, mais encore aux Cordeliers, aux Récollets, aux Carmes déchaussés, aux Petits et aux Grands Augustins.
2. Voir dans Chappuzeau, Le théâtre français (livre IP), le chapitre intitulé : L asciduité des comédiens aux exercices pieux.
Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si | sen de toute les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, et l’âme et. l'es prit si per suadés de notre innocence, qu on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher J'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevo les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie. et
(Pascal, Pensées, éd. Léon Panic .
Section LH )
IT
[Si Racine se crut visé par le mot de Nicole (voir p. 624), c Et qu xl ais déjà reçu de Port-Royal des observations au sujet de sa passion pour le théâtre et de sa fréquentation des comédiens. Témoin cette Lise de sa tante, ii y était religieuse, la Mère Agnès de Sainte-Thècle (1663). + Le : re. 2
J'ai appris, depuis peu de jours, une nouvelle qui m'a … touchée sensiblement, Je vous écris dans l’amertume de mon … cœur et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite! avec le plus d’ ete J’ai donc appris avec douleur que vous fréquen: tiez plus que jamais des gens dont le mom est abominable à toutes les femmes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l’église et la communion des. fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnaissent ! Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être, puisque vous n ‘ignorez pas la on. que j ai toujours eue pour vou: et que je n'ai Jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout Dieu dans quelque emploi Donne Je vous conjure donc, mot cher neveu, d’avoir pitié de votre âme, et de rentrer din Y cœur, pour y considérer sérieusement dat me abime vous v êtes Jet.
[Voici quelques fragments de la lettre de Bossuet au P. Caffaro (voir p. 624).] ;
… La première chose que j'y! reprends, c'est que vous ayez pu dire et répéter que la comédie, telle qu’elle est aujourd'hui, n’a rien de contraire aux bonnes mœurs, et qu’elle est même si épurée à l'heure qu'il est, sur le théâtre français, qu'il n'y à rien que l’oreille la plus chaste ne püt entendre. 11 faudra donc que nous passions? pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne ransiez pas parmi les pièces d'aujourd'hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer ?, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens.
Songez encore si vous jugez digne de votre habit et du nom de chrétien et de prêtre, de trouver honnêtes toutes les fausses tendresses, toutes les maximes d'amour, et toutes ces douces invitations à jouir du beau temps de la jeunesse, qui retentissent partout dans les opéras de Quinault‘, à qui j'ai vu cent fois déplorer ces égarements.…
Vous dites que ces représentations des passions agréables ne les excitent qu'indirectement, par hasard et par accident, comme vous parlez. Mais au contraire, il n’y a rien de plus direct ou de plus essentiel dans ces pièces, que ce qui fait le dessein formel de ceux qui les composent, de ceux qui les récitent et de ceux qui les écoutent. Dites-moi, que veut un Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu’on tremble avec lui, lorsqu'il est dans la crainte de la perdre, et
[4. Dans la lettre du P. Caffaro publiée par Boursault (voir p. 624). — 2. Que nous passions, que nows acceptions. — 3. Molière était mort en 1673 ; et Bossuet, dans ses Maæimes et réflexions sur la comédie, a rappelé sa fin en ces termes : « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui en jouant son Malade Imaginaire où son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez. » — 4, Sur Quinault voir
comme bas si ao si en vertu, qe on l'estime, qu'on lui applaudit sur tous les théâtres. Æ
[Dans les Maximes et réflexions sur la comédie Bossuët a traité la question de’ la moralité du théâtre avec plus d’ampleur que dans sa Lettre au P. Caffaro] Si le but de la comédie n’est pas de flatter ces passions, on veut appeler délicates, mais dont le fond est si grossier, d’où vient que l’âge où elles sont les plus violentes est aussi celui où l’on est touché le plus vivement de leur expression ? Mais pourquoi en est-on si touché, si ce n’est, dit saint Augustin !, qu'on y voit, qu'on y sent Pnage l'attrait, la pâture de se; passions ? et cela, dit le même saint, qu'est-ce autre chose qu'une déplorable maladie de notre cœur ? On se voit soi-mêm dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de sem blables objets ; on devient bientôt un acteur secret dans la tr gédie ; on y joue sa propre passion, et la fiction au dehors « froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vér qui lui réponde. C'est pourquoi ces plaisirs languissent. dans âge plus avancé, dans une vie plus sérieuse, si ce n'est? quon transporte par un souvenir agréable dans ses jeunes ans, les plus beaux de la vie humaine, à ne consulter que les sens, et qu (o) en réveille l’ardeur qui n’est jamais tout à fait éteinte. Si les peintures immodestes ramènent naturellement àl’es ri ce qu'elle expriment, et que pour cette raison on en cond m l'usage, parce qu'on ne les goûte jamais autant qu une habile l’a voulu, sans entrer dans l'esprit de l’ouvrier, et san mettre en Cuslaue façon dans l’état qu'il a “one peind
{4. Dans ses Confessions (liv. TELChap 2): 2057 ce nine Si dih qu
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combien plus sera-t-on touché des expressions du théâtre, où tout paraît effectif, où ce ne sont point des traits morts et des couleurs sèches qui agissent, mais des personnages vivants, de vrais yeux, ou ardents ou tendres et plongés dans la passion, de vraies larmes dans les acteurs, qui en attirent d'aussi véritables de ceux qui regardent; enfin de vrais mouvements, qui mettent en feu tout le parterre et toutes les loges: et tout cela, ditesvous, n'émeut qu'indirectement et n'excite que par accident les passions |...
(Bossuet, Maximes et réflexions sur la comédie,
chap. 1v.)