NOBLESSE OBLIGE
[Pour ne pas épouser la jeune fille que lui proposait son père Géronte, Dorante lui a fait croire qu'il s’est marié, Supercherie bientôt découverte. D'où les remontrances sévères de Géronte à son fils, qui rappellent, dans Molière, celles de Don Louis à Don Juan (voir p. 681). Le ton éloquent et grave de ces deux scènes montre qu’en dépit du principe de la distinction des genres, il arrive parfois à la comédie de côtoyer la tragédie, — tout comme il arrive à la tragédie de côtoyer parfois la comédie : mélange déjà constaté dans l’antiquité par Horace (Art poétique, vers 93-98).]
GÉRONTE
Êtes-vous gentilhomme ?
DoranTe.
Ah ! rencontre fâcheuse ? !
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse. | "GÉRONTE.
Croyez-vous qu’il suffit d'être sorti de moi ?
DoRANTE.
Avec toute la France aisément Je le croi ?.
|4. Te rendant, en te rendant (le participe est souvent employé au xvue siècle en guise de gérondif).]
[2. Fâcheuse : ce mot avait alors plus de force qu'aujourd'hui. — 3. Je le croi : cette orthographe n'est pas une licence poétique, pour permettre au vers de rimer avec le précédent, mais l'orthographe ancienne, d'ailleurs conforme à l'étymologie.]
GÉRONTE
Et ne savez-vous pas, avec toute la France,
D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,
Et que‘ la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang F
DoranTE.
J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne.
GÉRONTE
Où le sang a manqué, si la. vertu l’acquiert,
Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire; Tout ce que l’un a fait, l’autre le peut défaire ? ; Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti ? de moi.
DoRANTE. A a Moi? ; GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture à : Souille honteusement ce don de la nature : Ce Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, | 1° ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire, Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion, - Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut elfacer s’il n’expose sa vie,
[4. Et que : au xvnr siècle, un verbe pouvait avoir deux compléments de nr différente (un substantif et une proposition subordonnée, ou,. comme ici, deux propositions subordonnées, qui ne sont pas de même sorte). — 2. Géronte s ‘exprime dans ces deux vers d'une façon bien subtile. — 3, Étant sa bien qu'étant sorti. — 4. Il : cette reprise du sujet, très incorrecte aujourd'hui, était fréquente au xvn° siècle.]
Et si dedans‘ le sang 1l ne lave l’affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?
(Corneille, Le Menteur, Acte v, Scène nr.)