III. — RACINE
1° Sources de ses tragédies.
Racine a puisé les sujets de ses pièces à des sources plus variées que
Corneille :
TracéDies crecQuEs. — Tandis que Corneille chez les Jésuites avait surtout appris le latin, Racine avait reçu à Port-Royal une culture hellénique, qui l’apparente avec trois autres de nos grands écrivains, Ron-
[4. Dedans: voir p. 221, note 10.]
2. Biographie. — Né à la Ferté-Milon en 1639, orphelin de bonne heure, Jean Racine, au sortir du collège de la ville de Beauvais, entra à Port-Royal (1655), où il retrouvait sa grand'mère Des Moulins et sa tante, la Mère A gnès de Sainte-Thècle (sur l'éducation qu'il y reçut voir p. 724). Ses premiers vers, religieux et descriptifs, datent de ce séjour à Port-Royal (voir p. 726). Après avoir complété ses études en faisant sa philosophie au Collège d'Harcourt (1658), il reste à Paris chez son oncle Vitart, intendant de l'hôtel de Luynes, et commence à se mêler au monde littéraire. Pour le détourner de la poésie, on l'envoie chez son oncle Sconmmn, vicaire à Uzès (1601), faire une cure de théoiogie et de province, qu'il supporte assez mal, à en juger par ses lettres.
De retour à Paris (1663), il fréquente La Fontaine, Boileau, Molière et Chapelle, et devient en compagnie de ses amis l'hôte assidu des cabarets du temps le Mouton Blanc, la Groix de Lorraine, la Pomme de Pin (voir p. 694 le portrait que La Fontaine a tracé de cette bande joyeuse dans son roman Les Amours de Psyché). Il se brouilla avec Molière, en 1665, en lui retirant sa tragédie d'Alexandre, pour la donner aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne.
Sa vie dissipée, ses débuts au théâtre avec La Thébaïde (1664) et Alexandre (1665) inquiètent Port-Royal, dont il n'écoute guère les conseils (voir p. 626). Se croyant visé par une phrase de Nicole (voir La polémique sur le théâtre, p.624), il se brouille avec ses anciens maîtres persécutés, en écrivant contre eux deux lettres aussi spirituelles que méchantes, dont les contemporains connurent seulement la 1% (voir p. 727); car un mot de Boileau (cela fait honneur à votre esprit mais non pas à votre cœur) l'empècha de publier la 2e, qui parut après sa mort.
De 1667 (Andromaque) à 1677 (Phèdre), c'est la grande période des chefsd'œuvre, dont le succès lui fut pourtant plus d’une fois contesté (consulter Deltour : Les ennemis de Racine), mais finit toujours par s'imposer. Il fut élu à l’Académie française en 1673.
L’échec de Phèdre à l'Hôtel de Bourgogne, — par suite de Ja cabale de la duchesse de Bouillon qui lui opposa la pièce de Pradon Phèdre et Hippolyte Jouée
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sard, Fénelon, André Chénier. Les leçons de Lancelot lui permettaient déjà de lire en cachette le roman grec d’Héliodore, Théagène et Chariclée. Encore aujourd’hui, parmi les livres de Racine, que possède la Bibliothèque municipale de Toulouse, on pétt voir plusieurs ouvrages grecs annotés de son écriture fine et claire. Il n’est donc pas étonnant qu il ait emprunté à l’antiquité grecque les sujets de plusieurs de ses pièces Lee Thébaïde, Alexandre, . Andromaque, Les Plaideurs, Iphigénie en Aulide, Phèdre, sans parler d’une Iphigénie en Tauride et! d'une Alceste sh Al avait eu l’intention de composer). :
TRAGÉDIES ROMAINES. — Racine, que la Grèce attirait plus que Rome, a pourtant voulu prouver qu'il était capable de lutter avec Corneille sur son propre terrain, la tragédie romaine. De là Britannicus, Bérénice, Mithridate, où il s’est montré historien plus soucieux de la différence des temps que Corneille, qui dans ses pièces nous présente, malgré la diversité des périodes, Re le même type traditionnel de Romain. Re.
à l'Hôtel Guénegaud, — le fit renoncer au théâtre malgré les consolations et. encouragements de Boileau (Épitre VII sur l'utilité des ennemis). Racine traverse alors une crise morale, à laquelle ne furent sans doute étrangères ni $a rupture avec La Champmeslé ni la dramatique Affaire des poisons, que l’on commença d'instruire en 1676, mais à laquelle il ne fut directement mélé qu'en. 1679 par une dénonciation de la Voisin, au sujet de la mort (en 1668) de Mie Duparc, une comédienne qu'il avait enlevée en 1667 à la troupe de Molière (M. Funck-Brentano, dans son livre Le drame des poisons, cite même une lettre de Louvois au conseiller d'État Bazin de Bezons, du 11 janvier 1680, He parle de l’arrestation prochaine du sieur Racine).
Pris de scrupules moraux et ressaisi par les sentiments religieux. de sa jeunesse, il se réconcilie avec Port- -Royal (voir p. 728), dont il écrira une Histoire abrégée, parue longtemps après sa mort, en 1742. Il avait songé un instant à se faire chartreux ; il renonça à cette idée pour se marier (le x juin 1677) avec Mile Catherine de Romanet, qui fut indifférente à la gloire de son mari, mais lui donna sept enfants qu'il éleva avec une touchante sollicitude : cinq filles, dont quatre entrèrent au couvent, et deux fils, Jean-Baptiste (1678- 1747), auquel il écrivit des lettres que nous avons conservées, et qui, conformément au désir de son père, ne fut. pas écrivain (il fut gentilhomme ordinaire du roi e! servit dans les ambassades), et Louis, le petit Lionval, -(réga 1768), qui & laissé des Mémoires sur la vie et les ouvrages de son. père, ainsi que deux poèmes jansénistes La Grâce (1720) et La Religion (x 7h2). L'année de son mariage ; Racine fut nommé avec Boileau historiographe du roi, qu'ils accompagnèrent. ce titre dans plusieurs expéditions : les relations qu'ils composèrent, sauf |: Relation du siège de Namur, périrent en 1726 dans un incendie de la maïson de. Valincour, qui succéda à Racine comme académicien et comme historiographe.
Racine ne revint qu'exceptionnellement au théatre, pour écrire, à 1e: demande de Me de Maintenon, Esther (1689) et Athalie (1691).
Il mourut le 21 avril 1699, altristé d'avoir encouru une sorte de disgrâce : à la cour, moins pour n'avoir pas caché ses sentiments jansénistes que Pour ‘avoi
TRAGÉDIE MODERNE. — Par une innovation hârdie, Racine a emprunté une de ses pièces à l’histoire moderne, Bajazet, doit l’action se passe à Constantinople au xvir® siècle ; comme il l’a expliqué lui-même dans sa préface (voir L'emploi de l’histoire dans la tragédie, p. 608), il a cru pouvoir substituer l’éloignement dans l’espacé à l'éloignement dans le temps.
TRAGÉDIES RELIGIEUSES. — Pour les jeunes filles de Säint-Cyr (voir p. 765-7508) Racine a composé deux pièces d'inspiration religieuse : Esther et Athalie. Moins bien adaptée sans doute à ce milieu, ét d’ailleurs jouée dans des conditions moins favorables (Mme de Maintenon, craignant que ses élèves ne prissent trop de goût à ces divertissements mondains, avait exigé des artistes plus de simplicité dans la mise et n'avait invité qu’un public très réstréint), Athalie n'eut pas le succès d’Esther. Plus tard, reprise à Versailles le 14 janvier 1702 et à la Co-
écrit un mémoire Sur la misère du peuple, Surpris, dit-on, par le rôi entre les maïns de Mne de Maintenon (voir p. 838). Selon ses dernières volontés, il fut énséveli à Port-Royal, aux pieds de M. Hamon. En 1709, lors de la destruction de l’abbaye, ses cendres furent transportées avec celles de Pascal à Saint-Étienhe-du-Mont.
Racine avait un caractèré susceptible et un esprit mordant (témoin sa Lettre à Nicole et ses Épigrammes) ; mais la bonté de son cœur lui faisait vite regretter les blessures qu’il avait faites dans l’emportement de la colère.
Œuvres. — Tracénres : La Thébaïde ou Les Frères ennemis (1664), Alexandre (1665), Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Mithridate (1673), Iphigénie en Aulide at 4), Phèdre (1677), Esther (1689); Athälie (1691).
Comépre : Les Plaideurs (1668).
Poésies niverses : 7 Odes sur le paysage de Port-Royal ; La Nymphe de la Seine à la reine (1660) ; Ode sur la convalescence du roi (1663); La Renommée aux Muses ; Ode tirée du Psaume XVII; Idylle sur la paix (1685); Hymnes traduites du Bréviaire ; 4 canliques spirituels (1694) : Épigrammes sur l'Iphigénie de Leclerc (1674), sur l'Aspar de Fontenelle (1680), sur le Germanicus de Pradon (694), sur la Judith de Boyer (1695).
OEuvres EN PROSE : Lettre à l'auteur des « Hérésies Imaginaires » et des &« Deux Visionnaires » (1666) : Discours prononcé à l'Académie Française à la réception de MM. Thomas Corneille et Bergeret (2 janvier 1685); Abrégé de l'histoire-de Port- Royal ; Relation de ce qui s'est passé à la prise de Namur (1692); Corre espondunce (lettres d'Uzès à son cousin Vitart et à l'abbé Levasseur, 1661-1662 ; letires à Boileau, 1687-1699 ; lettres à son fils Jean-Baptiste, 1692-1698).
Editions. — Les principales éditions des OEuvres complètes de J. Racine sont, au xvne siècle, celles de 1676, 1689 et 1697 (chez Barbin) ; au xvure, celle de 1743 (parue à FÉRRR avec des remarques de l'abbé d’Olivet et de L. Racine) ; au xix°, celles de 1807 (en 7 vol., avec le commentaire de La Harpe), d’Aimé-Maïtin (1820, 6 vol.), de Saint-Marc-Girardin et Moland (Garnier, 1809-1877, 8 vol.), d’Anatole France (Lemerre, 1874-1875, 5 vol.) et
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médie Française le 3 mars 1716, la pièce fut encore accueillie avec 1 serve, sans doute à cause de son originalité même (voir p. 663), quif faità nos yeux son principal mérite, Cependant Boileau l’avait fort appréciée a dès son apparition : « Je m’y connais, disait-il, le public y reviendra ». Voltaire, dans Le Siècle de Louis XIV (chap. xxxur) l’a jugée «le plus … admirable ouvrage de Racine » et « le chef-d'œuvre de la scène ». Et Népomucène Lemercier, dans son Cours ana tique de liltérature générale (1817), regardait Ahale on L unique pièce réalisant les vingt-six 12 conditions d’une tragédie parfaite, |
2° Procédés techniques.
L'emploi du récit.
La tragédie du xvrr* siècle éloigne des yeux des spectateurs les scènes violentes :
Ce qu’on ne doit point voir, qu’un récit nous l’expose
disait Boileau (L'Art poétique, IL, 5r), formulant le même conseil qu'Horace (Art poétique, 180-188). | ce
Corneille s’était conformé à cette exigence de l'esthétique classique. à C’est ainsi que dans Le Cid les deux duels n’ont pas lieu sur la scène, et. que dans Horace Camille, poursuivie par son frère, est tuée dans les coulisses. De même, Bone: au lieu de nous faire assister à l’empoisonne- … ment de ns met dans la bouche de Burrhus le récit de … sa mort.
surtout cellé de Paul Mesnard avec lexique par Mari aie (Collection des Grands Écrivains de la France, Hachette, 1865-1873, 8 vol. et un rs A signaler également le Théätre de Racine, par Bernardin (1882, 4 vol.).. à
A consulter. — Louis Racine : Mémoires contenant quelques D dupe sur la vie et les ouvrages de Jean Racine (1747). — Stendhal : Racine et Shakespeare. (1823). — F. Deltour : Les ennemis de Racine au XVIIe siècle (1859). — Taine- Nouveaux essais de critique et d'histoire (1865). — E. Deschanel : Le romantisme des classiques (1883); Racine (1884). — P. Stapfer : Racine et Victor Hugo (1887 — P. Robert : La poétique de Racine (1890). — P. Monceaux : Racine (Bibliothèque des classiques populaires, 1892). — Abbé Delfour : La Bible dans Racine (1893). — Larroumet : Jean Racine (Collection des grands écrivains français; 1898). — Le Bidois : La vie dans les tragédies de Racine (1901). — G. Michaut La Bérénice de Racine (1907). — J. Lemaître : Jean Racine Que — MAD Forestier : Autour d'un Racine ignoré (1910).