LES DEVOIRS D'UN GENTILHOMME
Dox Louis À Dox Juan.
… Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naïssance ? Êtes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité? et qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme! ? Croyez-vous qu'il suffise d’en porter le nom et les armes?, et que ce nous soit une gloire d’être sortis d’un sang noble lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n’est rien où la vertu n’est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire des ancêtres qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler; et cet éclat de leurs actions, qu'ils répandent sur nous,. nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu’ils nous tracent, ct de ne point dégénérer de leurs vertus, . si nous voulons être estimés leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né : ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire, l'éclat n'en rejaillit sur vous qu à votre déshonneur, et leur gloire est un flambeau qui éclaire aux yeux d’un chacun la honte de vos actions“.
[4. La question est ici simplement posée, Figaro la posera à son tour, mais en y répondant : « Qu'avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. » — 2. Armes, armoiries. — 3, Cette phrase est un vers, et un vers qui rappelle les plus beaux de Corneille. Sur les « vers blancs » et la prose cadencée, qu'on rencontre dans certaines comédies de Molière (Le Sicilien, L'Avare, Don Juan), voir notre thèse : Le sentiment du beau et le sentiment poélique (Alcan, 1904, p. 58 et suivantes). — 4, Quand Molière a écrit cette dernière phrase, et quand Boileau (Satire V, Sur la noblesse, 59-62) a exprimé la même idée dans ces vers
Ce long amas d’aïeux, que vous diffamez tous Sont autant de témoins qui parlent contre vous, Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie Ne sert plus que de jour à votre ignominie.… ils devaient tous deux se souvenir de cette phrase du discours de Marius dans Salluste (Jugurtha, chap. rxxxv) : « Majorum gloria posteris quasi lumen est, neque bona neque mala in occulto palitur » et de ces deux vers de Juvénal (Satire VIII, 157) :
Incipit ipsorum contra te stare parentum Nobilitas, claramque facem praeferre pudendis.
Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit malest un nous | dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je regarde fes moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu' on fait; et que je ferais plus d’état du fils d'un crocheteur !, qui serait ae homme, que du fils d’un DORA qui 4e vivrait comme vous.
(Molière, Don Juan, Acte IV, Scène iv.)
3° Le peintre de la société,
Il ne peut être question de passer ici en revue tous les tableaux que | Molière a tracés de la société de son temps. Nous en choïisissons deux Le particulièrement expressifs.
a) Les paysans de M olière.
Molière est, avec La Fontaine (voir p. 709-711), un des rares écrivains du xvuit siècle qui se soient attachés à peindre des/paysans. Il en a mis plusieurs fois sur la scène : dans L'École des femmes (Alain et Geor-. gette), dans Don Juan (Pierrot, Charlotte et Mathurine), dans Le Médecin malgré lui (Lucas et Jacqueline), dans George Dandin (Lubin). .
Il est juste de rappeler que Cyrano de Bergerac, dans Le Pédant joué : (1654), — auquel Molière a emprunté la fameuse « scène de la galère » des Fourberies de Scapin, — lui avait fourni le modèle d’un véritable paysan, Mathieu Garreau, qui par son caractère et par son langage s’éloignait pour la première fois du type conventionnel des re de 3 pastorales à la d’Urfé. :
C’est en grande partie à cause de toutes ces scènes, où Molière, par souci de réalisme, a fait parler aux paysans le langage incorrect qui eur convenait, que La Bru Are: qui goûtait peu les paysanneries au théâtre, lui a ob de n’avoir pas évité dans son style « le j jargon. et Le barbas | risme ? ».
[4. Crocheteur, portefaix (celui qui porte les fardeaux avec un crochet). ]
2. Rappelons, à ce propos, que le style de Molière, — critiqué aussi, pour. ses négligences ou ses prétendues incorrections, par Fénelon (Lettre sur les occu-. pations de l'Académie française, chap. vu; voir plus loin p.802), Bayle (Diction= naire historique), Vauvenargues (Réfeions critiques sur quelques poètes), Schérer. (Le Temps du 18 mars 1882), — a été loué, pour sa facilité, par Boileau (Satire IT, vers 1-10) et, pour sa justesse théatrale, par Alexandre Dumas fils (préface du Père Prodigue), dont le témoignage est particulièrement précieux e la matière, ;