‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 411 sur 532 · LA FORMATION D'UN MÉDECIN · texte numérisé non relu

LA FORMATION D'UN MÉDECIN

Moxsreur Drarorrus.

… Monsieur‘, ce n’est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j'ai sujet d’être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n’a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d’esprit qu’on remarque dans quelques-uns; mais c’est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire?, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n’a jamais été ce qu'on appelle mièvre* et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l’on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. « Bon! disais-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d’un bon jugement à venir. » Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine ; mais il se raidissait contre les difficultés, et ses régents* se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de

respondance de Guy Patin (éd. J. H. Revéillé-Parise, 1846, 3 vol. ; éd. du Dr Paul Triaire, chez H. Champion, tome I, 1907 ; extraits, par Brette, chez Colin, 1901), le Journal de la Santé du Roi (tenu depuis 1652 jusqu’en 1711 tour à tour par Valot, Daquin et Fagon), le livre de M. Raynaud : Les médecins au temps de Molière (1862), ainsi qu’un chapitre de Zyromski : L'orgueil humain (Colin, 1904, p. 250-284).

[4. Il s'adresse à Argan, dont il voudrait que son fils, Thomas Diafoirus, épousàt la fille Angélique. — 2. Judiciaire, faculté judiciaire, jugement. = 3. Mièvre, vif et malicieux. — 4, Régents : voir p. 515, note 4.]

686 LE XVIIe SIÈCLE Æ battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences 2 ét je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu'il est sur | les bancs?, il n’y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre École. Il s’y est rendu redoutable, et il ne s’y passe point d'acte“ où ül n’aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de nôtre sièele touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine 1...

(Molière, Le Malade imaginaire, Acte II, Scène v.)

Page 1