II. — LE SATIRIQUE
Qu'il fasse le tableau des mœurs contemporainesé ou la peinture de Phomme en général, La Fontaine apparaît toujours comme un psychologue doublé d’un satirique. Il est amusant de voir, en particulier, comment il a plus d’une fois exercé sa verve railleuse aux dépens des femmes et des enfants, n'ayant, semble-t-il, conservé de sa double expétience conjugale et paternelle que du mépris pour les premières et de l’aversion pour les seconds.
1° La Fontaine et les femmes.
S'il faut en croire La Fontaine, les principaux traits du caractère féminin seraient les suivants : esprit de contradiction (La femme noyée, IIT, 16)
Ce mari donc leur demandant
S'ils n'avaient de sa femme aperçu nulle trace :
« Nulle, reprit l’un d’eux ; mais cherchez-la plus bas ; Suivez le fil de la rivière. »
Un autre repartit : « Non, ne le suivez pas ; Rebroussez plutôt en arrière :
[4. La machine ronde, la terre (orbis terrarum). — 2. Perrette : autre forme de Pierrette. — 3. Prétendait, espérait. — 4. Court : adjectif pris adverbialement. — 5. Cotillon simple, simplement un jupon.]
6. Taine (La Fontaine et ses fables, p. 74-161) a essayé de reconstituer à l'aide des fables toute la société du xvur siècle : le roi (le lion), le courtisan (le renard), le prince du sang (l'éléphant), le hobereau (l'ours), le marquis (la mouche), le noble (le chien), le bourgeois (le rat, la fonrmi), le juge (la guêpe), le médecin
(le loup)...
712 | LE XVIk SIÈCLE
Quelle que soit la pente et l inclinatot 1 Dont l’eau par sa course l'emporte, L'esprit de contradiction L’aura fait flotter d’autre sorte. »
coquetterie (La jeune veuve, VI, 21)
La perte d’un époux ne va point sans soupirs, On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console: Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole, Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la veuve d’une année Et la veuve d’une journée La différence est grande; on ne croirait jamais Que ce fût la même personne.
bavardage et indiscrétion (Les femmes et le secret, VIIT, 6)
Rien ne pèse tant qu’un secret :
Le porter loin est difficile aux dames; | Et je sais même sur ce fait Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
pruderie dédaigneuse et vanité (La fille, VII, 5)
Certaine fille, un peu trophère, 7 Prétendait trouver un mari Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière, Poini froid et point jaloux : notez ces deux poinie-tfs Cette fille voulait aussi Qu'il eût du bien, de la naissance, ; De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir? = Le Destin se montra soigneux de la pourvoir : Il vint des partis d'importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié :
ue
« Quoi ? moi | quoi ? ces gens-là | l’on radote, je pense. < | : Fe
À moi jes proposer ! hélas ! ils font pitié: Voyez un peu la belle espèce! »..…
caractère hargneux et insupportable (Le mal marié, NIL, 2)
Que le bon soit toujours camarade du beau, ee
Dès demain je chercherai femme; y Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau, | Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,
[4 L'inclination, l'inclinaison.]
Assemblent l’un et l’autre point, Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point. Jai vu beaucoup d’hymens ; aucuns ! d’eux ne me tentent. Cependant des humains presque les quatre parts S’exposent hardiment au plus grand des hasards ; Les quatre parts aussi des humains se repentent.
égoïsme et caprice (L'homme entre deux âges et ses deux maîtresses 1, 17) La vieille, à tous moments, de sa part? emportait Un peu du poil ? noir qui restait, Afin que son amant en fût plus à sa guise.
La jeune saccageait les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre tête grise Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
« Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles, Qui m'avez si bien tondu :
J'ai plus gagné que perdu ; Car d’hymen point de nouvelles *.
Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon Je vécusse, et non à la mienne. Il n’est tête chauve qui tienne 5 :
Je vous suis obligé, belles, de Ja leçon. »
2° La Fontaine et les enfants.
Il est curieux de constater que le « poète classique des enfants » n’a pas aimé l’enfance. La Fontaine l’avouait d’ailleurs ingénument dans une lettre à sa femme(1662) : « De vous dire quelle est la famille de ce parent et quel nombre d'enfants il a, c’est ce que je n’ai pas remarqué, mon humeur n'étant nullement de m'’arrêter à ce petit peuple. » Aussi le portrait qu’il a tracé de l’enfant dans ses fables est-il loin d’être flatteur. Il lui reproche surtout son caractère imprudent (L'enfant et le maître d'école, I, 19)
.. Un jeune enfant dans l’eau se laissa choir En badinant£ sur les bords de la Seine.
| Le ciel permit qu’un saule se trouva,
[1. Aucun, même employé au sens négatif (ce qui n'était pas toujours le cas, voir p. 195, note 3), s’'employait autrefois au pluriel. — 2. De sa part, de son côté. — 3. Poil — chevelure. — 4, Point de nouvelles, il n’est plus question. — 5. Peu importe que je sois chauve.]
[6. En badinant, en jouant. — 7. Se trouva : indicatif au lieu du subjonctif.]
714 LE XVIIe SIÈCLE
Dont le branchage, après Dieu, le sauva. ne S’étant pris !, dis-je, aux branches de ce saule; Se. Par cet endroit passe un maître d'école ; L'enfant lui crie : « Au secours | je péris. »
Le magister ?, se tournant à ses cris,
D'un ton fort grave à contrelemps s’avise
De le tancer ? : « Ah! le petit babouin#!
Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise !
Et puis, prenez de tels fripons le soin.
Que les parents sont malheureux, qu’il faille Toujours veiller à semblable canaïlle 5 |
Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort | » Ayant tout dit, il mit l’enfant à bord6.
son esprit de cruauté (Les deux pigeons, IX, 2) DES 4