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II. — LES ROMANS BRETONSî

À la différence des chansons de geste, qui étaient destinées à être chantées, dont les sujets étaient presque toujours empruntés à notre histoire nationale et qui étaient généralement d'inspiration guerrière, les romans bretons étaient écrits en vue de la lecture, empruntaient leur matière à des légendes étrangères, et donnaient à l’amour une place prédominante.

Ce qui caractérise ces romans, c’estavant tout la peinture de l’amour courtois, tel que le concevait la société aristocratique du xri° et du x siècle. L'amour courtois est un culte qui occupe la vie entière et qui est le principe de toutes les vertus chevaleresques ; car, pour mériter l’amour de sa « dame », qui par définition est un être parfait, le chevalier doit se rendre parfait lui-même. Cette conception mystique de l’amour, qui idéalisa la femme et épura la passion, n’est qu’une traduction profane de l’amour divin. Dans un traité en latin du début du xrn° siècle, De arte honeste amandi,

[4. Zst, sort. — 2. Sans targier, sans tarder. — 3. Moult par : voir p. 31, note 13. — 4. Les huis, les portes. — 5. Verroiller, verrouiller.]

6. À consulter. — P. Paris : Les romans de la Table Ronde, mis en français moderne (1868-77, 5 vol.). — E. Huchier : Le Saint-Graal (Le Maus, 1875-78, 8 vol.). — G. Paris : Article Graal (dans l'Encyclopédie des sciences religieuses, t. V., Paris, Sandoz et Fischbacher, 1878); Les romans en vers du cycle de la Table Ronde (dans l'Histoire littéraire de la France, t. XXX, 1888); Tristan et Iseut (Revue de Paris, 15 avril 1894); Poèmes et légendes du moyen âge (Hachette, 1900). — J. Bédier: Les lais de Marie de France (Revue des Deux Mondes, 19 octobre 1891). — L. Foulet : Marie de France et les lais bretons (dans Zeitschrift für romanische Philologie, XXIX, 1905). — Ernest Muret: Article Chrétien de Troyes (dans la Grande Encyclopédie).

RRAUNSCHVIG, — NOTRE LITTÉRATURE, 2

André le Chapelain a formulé en 31 articles le code de l'amour courtois.

Les romans bretons gravitent autour de la légende du roi Arthur, des Chevaliers de la Table-Ronde et du Saint-Graal. Arthur était un chef de clan, que la légende transforma en roi de la Grande-Bretagne ; il avait défendu au vie siècle l'indépendance de son pays contre Pinvasion des Saxons. Longtemps victorieux, il avait été trahi par son neveu Mordred ; blessé mortellement à la bataille de Gamlan (en 542), il avait été mystérieusement enlevé et transporté dans l’île d’Avallon auprès de la fée

Argante. Les Bretons, qui n’avaient jamais voulu croire à sa mort, espé-

raient toujours le voir revenir.

C'est le roi Arthur qui avait fondé à Caerléon, dans le pays de Galles, l’ordre des Chevaliers de la Table Ronde, ainsi nommés parce qu'ils prenaient leurs repas autour d’une table ronde dans une égalité parfaite. Le but de ces chevaliers était la conquête du Saint-Graal, vase dans lequel

Joseph d’Arimathie passait pour avoir recueilli le sang du Christ: on

ignorait ce qu’il était devenu, mais on savait que seul un chevalier sans tache parviendrait à le découvrir. Les romans bretons racontent les aventures de ces chevaliers partis à la « quête » du Graal.

Les éléments de la légende arthurienne avaient été réunis à la fin du

x® siècle, en 976, dans une chronique latine de Nennïus : Historia Britannorum, et dans la première moitié du xri° siècle dans celle de Jofroi de Monmouth: Historia regum Britanniae. Le poète normand Robert Wace (né à Jersey en 1100, mort vers 1175) la popularisa par ses deux romans en vers: La geste des Bretons ou Brut ?(1155), traduction de l’histoire de

Monmouth, et La geste des Normands ou Roman de Rou. (de 1160 à 1194). Les œuvres du cycle breton, que nous avons conservées, peuvent être

réparties en trois groupes : les lais de Marie de France, les romans de Tristan, et les romans de Chrétien de Troyes.

1° Les lais de Marie de France *.

Les lais (le mot est d’origine celtique) étaient primitivement des poèmes :

très courts, que chantaïent les bardes gallois. Ils furent traduits en fran-

çais; et sous cette forme * il nous en est parvenu une vingtaine, écritsen

4. C'est cet amour courtois, sous sa forme exagérée, qu'a tourné en ridicule - Cervantès dans Don Quichotte. ; | 2. Ainsi appelé à cause de Brutus, prétendu héros éponyme des Bretons, Une

édition du Roman de Brut a été publiée par Le Roux de Lincy (Rouen, 1836). :

3. Publiés dans la Bibliotheca normannica par Karl Warnke (Halle, 1885).

4. Outre ces lais narratifs, sortes de nouvelles, dont les romans bretons ne

sont que le développement, il y a aussi dans la littérature du moyen âge des

lais qui n'avaient aucun rapport avec le cycle breton et qui étaient satiriques

(voir P. 47 le lai d'Arislote) ou bien lyriques (voir P; 63).

LA d'la L'an.

vers de huit syllabes, dont quinze, composés entre 1160 et 1180, sont l’œuvre d’une femme, qui était née en France mais habitait l'Angleterre, Marie de France, la première en date de nos femmes de lettres. Parmi les plus connus de ses lais, qui « sont, ou à peu près, les premières légendes d'amour qu’aient entendues des oreilles françaises » !, nous citerons : Le chèvrefeuille, Le rossignol, Les deux amants, Lanval, Yonec, Eliduc, Guingamor.… Voici l'analyse des trois premiers:

Le chèvrefeuille. — Tristan, chassé de la cour par le roi Marc, apprend qu’Yseult doit passer par la forét où il habite; il coupe une branche de coudrier, à laquelle il attache un brin de chèvrefeuille, et grave sur l'écorce son nom avec ces vers:

Belle amie, ainsi est de nous :

Ni vous sans moi, ni moi sans vous |!

Le rossignol. — Dans le pays de Saint-Malo un chevalier s’éprit de la femme de son voisin. La nuit, au printemps, celle-ci se levait et venait à Ja fenêtre voir son ami qui habitait en face. Mais le mari s’en aperçut, et, comme elle lui dit qu'elle allait entendre chanter le rossignol, il en fit prendre un à la glu dans son jardin et l’'envoya à sa femme avec ces mots : « Voici le rossignol qui vous a fait veiller. Vous pouvez maintenant dormir : il ne vous éveillera plus. » Elle le lui demande, mais il l’étrangle et le lui jette. Alors elle enveloppe le rossignol dans un morceau de soie et le fait remettre à son ami, qui, mis au courant de l’histoire, conserva du moins l'oiseau dans un beau coffret d’or.

Les deux amants. — Près du Mont-Saint-Michel habitait un roi veuf avec sa fille. Il l’aimait tant qu'il ne voulait pas la marier. Pour écarter les prétendants, il avait fait publier que celui-là seul l'épouserait qui la porterait sur le dos jusqu’au sommet d’une montagne. La jeune fille, qui aimait en secret un jeune homme, se fait donner un philtre qui devait augmenter les forces de son ami lorsqu'il tenterait l'épreuve. Maïs, ce jour venu, le jeune homme refuse de boire le pré: cieux breuvage, mettant son amour-propre à ne devoir qu’à ses efforts le prix de sa victoire : arrivé au bout du mont avec son fardeau, il tombe mort d'épuisement. La jeune fille meurt aussi de douleur.

2° Les romans de Tristan °.

La légende de Tristan a tenté plusieurs écrivains du moyen âge. Au x1° siècle, 2 poètes anglo-normands, Béroul (vers r1150)et Thomas (vers 1170) racontèrent l’histoire de Tristan dans deux œuvres dont nous

n'avons conservé que des fragments (environ 3 000 vers de chacune d’elles).

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