RÉCONCILIATION DE RACINE ET D'ARNAULD
[Quand Racine eut renoncé au théâtre, après l'échec de Phèdre, en 1677, il voulut se réconcilier avec Port-Royal. L'abbé Dupin lui fit faire la paix avec. Nicole, et c'est Boileau qui lui ménagea une entrevue avec le Grand Arnauld.|
Boileau, chargé de la négociation, avait toujours trouvé M. Arnauld intraitable. Un jour il s’avisa de lui porter un exemplaire de la tragédie de Phèdre, de la part de l’auteur. M. Arnauld Rental alors dans le faubourg Saint-Jacques. Boileau, en allant le voir, prend la résolution de lui prouver qu'une tragédie peut être ie. aux yeux des casuistes ? les plus sévères ; et ruminant sa thèse en chemin : « Get homme, à disait-il, aura toujours raison *, et ne pourrai-je parvenir à lui faire avoir tort ? Je suis bien sûr qu Qt hui j'ai raison : sil n'est pas de mon avis, il aura tort. » Plein de cette pensée, il entre chez M. Arnauld, où il re unc nombreuse compagnie. El Lui présente la tr acte. et lui lit en même temps l'endroit de la préface où l’auteur témoigne tant d’envié de voir la tragédie. réconciliée avec les personnes de piété‘. Ensuite, déclarant qu'il. abandonnait acteurs, actrices, et théâtre, sans prétendre les sou- À tenir en aucune façon, il élève sa voix en prédicateur, pour soutenir que si la tragédie était dangereuse, c'était la faute des. poètes, que en cela même allaient directement contre les re 3
règles, n Ne rien que d’ Fur L’auditoire, composé de jeunes : .
[4. Tout près de l'établissement de Port- ho à Paris (voir p. ie ge 2. Ca suistes, théologiens dont la spécialité est de résoudre les cas de conscience, 3. Arnauld ait un dialecticien redoutable, — 4, Voir p. 632.] %
théologiens, l’écoutait en souriant, et regardait tout ce qu'il avançait comme les paradoxes d’un poète peu instruit de la bonne morale. Cet auditoire fut bien surpris, lorsque M. Arnauld prit ainsi la parole : « Si les choses sont comme il le dit, il a raison, et la tragédie est innocente. » Boileau rapportait qu'il ne s'était jamais senti de sa vie si content. Il pria M. Arnauld de vouloir bien jeter les yeux sur la pièce qu'il lui laissait, pour lui en dire son sentiment. Il revint quelques jours après le demander, et M. Arnauld lui donna ainsi sa décision : « Il n’y a rien à reprendre au caractère de sa Phèdre, puisque par ce caractère il nous donne cette grande leçon que, lorsqu'en punition de fautes précédentes Dieu nous abandonne à nous mêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d’excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant. Mais pourquoi a-t-il fait Hippolyte amoureux ? ».…
Boileau, charmé d’avoir si bien conduit sa négociation, demanda à M. Arnauld la permission de lui amener l’auteur de la tragédie. Ils vinrent chez lui le lendemain; et quoiqu'il fût encore en nombreuse compagnie, le coupable, entrant avec l’humilité et la confusion peintes sur le visage, se jeta à ses pieds ; M. Arnauld se jeta aux siens ; tous deux s’embrassèrent. M. Arnauld lui promit d'oublier le passé, et d’être toujours son ami : promesse fidèlement exécutée.
(Louis Racine, Mémoires contenant quelques particularités sur la vie et les ouvrages de Jean Racine.)
Il. — L'ÉDUCATION DES PRINCES:!.
Il est naturel que léducation des princes, aussi bien celle des futurs rois que celle des jeunes nobles destinés à former l'entourage royal, ait eu dans la monarchie française du xvrie siècle autant d'importance qu’en a aujourd’hui dans notre démocratie l’éducation populaire. Aussi voyonsnous les esprits les plus distingués et parfois les écrivains les plus remarquables ou bien s'intéresser dans leurs ouvrages à cette tâche essentielle
1. À consulter. — Chérot : Trois éducations princières au XVIIe siècle (1806). — Druon : L'éducation des princes de la maison de Bourbon (1898, 2 vol.).
LE XVIIe SIÈCLE
ou bien même accepter 7 consacrer en personne de longues périodes de leur vie. 1
Nous savons par Nicole que Pascal aurait be d’avoir à éleverun prince. « Une des choses, dit-1l dans son Trailé de l'éducation d'un prince, sur r Jesquells feu M. Pascal avait le plus de vues était l’instruc= tion d’un prince que l’on tâcherait d'élever de la manière la plus proportionnée à l’état où Dicu l’appelle et la plus propre pour le rendre ca-° . pable d’en remplir tous les devoirs et d’en éviter tous les dangers. Onlu | a souvent oui dire qu'il n’y avait rien à quoi il désirait ns de contribuer, s’il y était engagé, et qu’il sacrifierait volontiers sa vie pour une chose si importante. » En 1660 Pascal eut d’ailleurs l’occasion de donner des conseils à un enfant de grande condition, sans doute au fils aîné du. duc de Luynes âgé de quatorze ans ; il lui tint trois discours sur la condition des grands, dont Nicole, dix ans après les avoir entendus, fit l’analyse dans son Traité de l'éducation d’un prince, publié en 1670, justement l’année — coïncidence curieuse — où commence l'éducation du Dauphin, à laquelle il semble avoir ainsi voulu du sa contribution per sonnelle.
La tâche pédagogique, que Pascal eût aimé se voir confier, d’autres grands écrivains du xvue siècle reçurent la mission de en | Louis XIV, dont l'éducation personnelle avait été très négligéet, eut soin de choisir pour son fils et son petit-fils des précepteurs de marque : Bossuet pour le Dauphin, Fénelon pour le due de Bourgogne, Et le . Grand Condé, qui s’intéressait beaucoup — ses lettres nous Papprennent … — à L'instractont de son petit-fils, le duc de Dourhot CRARBES La Bruyère de la diriger.
1° L'éducation du Dauphin par Bossuet?.
Pendant dix ans, de 1650 à 1680, Bossuet, renonçant à la prédication et à ses autres travaux, se consacra entièrement à l'éducation du Dau-
4 Note avons Li-déses le double témoignage de son valet de chambre P. de la Porte dans ses Mémoires et de Mme de Maintenon dans ses Entretiens sur l'éducation des filles. — De 1644 à 1652 Louis XIV-avait eu pour précepteur Hardouin de Péréfixe, le futur archevêque de Paris, qui éerivit en 1647 à l'usage de son élève un petit traité : Jnstitutio prineipis : et de 1652 à 1660 La Mothe Le Vayer, qui deux ans après la naissance du roi avait déjà exposé son programme pédagogique dans un traité De l'instruction de Monseigneur le Dauphin (Go), et qui de 1652 à 1657 composa sept ouvrages pour son élève : La géographie du prince, La rhétorique, La morale, L'économique, La politique, La pes La physique du prince.
2. À consulter. — A. Floquet: Bossuet précepteur du Dauphin (Didot, PASS
ts ap pe 2 PSE LES ÉDUCATEURS 731
phin 1. Il succédait dans cette fonction de précepteur au président de Périgny, qui n’avait donné au Dauphin qu’une première instruction très rudimentaire. Pour le seconder dans sa besogne, il eut Daniel Huet (voir p. 82, note 1) qui, sorte de sous-précepteur, devait le remplacer en cas de maladie ou d’absence, et le duc de Montausier (1610-1690) qui, gouverneur du prince, était chargé d’administrer les corrections corporelles. Pour l’enseignement des sciences il eut recours au mathématicien David Blondel, aux physiciens Jacques Rohault et Roemer, à l’anatomiste Guichard Duverney. Il s'était réservé lui-même l’étude des auteurs anciens, de l’histoire et de la philosophie.
Bien que dans la lettre? écrite en latin le 8 mars 1679 au pape Innocent XI pour lui rendre compte de sa mission pédagogique Bossuet se soit déclaré satisfait des résultats?, il semble bien que ses efforts ne furent pas couronnés de succès. « Le Dauphin, nous dit la princesse Palatine, mit toute son application à oublier ce qu’on lui avait appris. » Il n'écrivit jamais que ses comptes de ménage, et ne lut que l’article des mariages et des décès dans la Gazette de France. Silencieux, moins par timidité que par goût et par paresse, il passait « des journées entières, couché sur son lit, tenant une canne et frappant ses souliers » ou bien à Marly « dans un coin du salon, sifflant, tapotant sur sa tabatière, ouvrant de grands yeux sur les uns et sur les autres. »
On a parfois voulu attribuer l’échec de cette éducation à l'erreur pédagogique de Bossuet, qui ne sut peut-être pas toujours — les ouvrages qu’il écrivit pour le Dauphin nous le laisseraient croire — s’abaisser au niveau de son élève. En réalité il fut surtout imputable au caractère indolent et à l'esprit inattentif du Dauphin, que Saint-Simon nous a peint « sans vice ni vertu, sans lumières, sans connaissances quelconques, radicalement incapable d’en acquérir, très paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l'ennui qu'il communiquait aux autres, ...absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, »
Toujours est-il que Bossuet, pénétré de l'importance de sa tâche, s’y consacra fout entier. [1 composa lui-même la plupart des livres dont avait besoin son élève : éditions d’auteurs anciens, grammaires, traités de rhétorique, de prosodie, de jurisprudence, une morale, une logique ; ct surtout il écrivit pour lui ces trois œuvres magistrales : Discours sur
4. Né en 1661, le Dauphin se maria en 1680 et mourut avant son père, en 711 (voir p. 472-474 le récit de Saint-Simon).
2. Epistola ad Innoc. XT, de Ludovici Delphini institutione (voir p. 734-736).
3. Il se montre lui-même moins optimiste dans une lettre au maréchal de Bellefonds, dont on lira plus loin un fragment (p. 733).
732 LE XVIIe SIÈCLE l'histoire universelle, Politique tirée des propres paroles de lEcruure sainte, Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même.
Si tout cet effort fut à peu près perdu pour l élève, Y profita 3. moins au maître. Son préceptorat fut, en effet, pour Bossuet non seulement l’occasion de composer des œuvres qui ont enrichi sa production litté- : raire, mais encore de renouveler et d'étendre sa culture générale, et de modifier heureusement l'orientation de son esprit. Il refit son instruction classique, dont l’avaient éloigné ses études bibliques et évangéliques : et c’est justement, selon le mot de Nisard, de « cette union des deux antiquités » que provient sa principale Gr lt d'écrivain. Pour acquérir des notions plus complètes d’histoire, de droit, de politique, de physique et de physiologie, il se mit en rapport avec ds érudits, comme Lenain de Tillemont et les Bénédictins de Saint-Germain-des- Pres. avec des jurisconsultes, comme Jean Domat, des savants, comme Duverney, Roe mer et Blondel : des éléments variés s’ajoutèrent ainsi à son savoir et donnèrent à ses écrits postérieurs encore plus de solidité et de poids. Il prit enfin de nouvelles habitudes intellectuelles ; son apprentissage professionnel de théologien le portait aux raisonnements abstraits, la tournuresoratoire de son esprit lui donnait le goût des généralités et des. synthèses ; mais les études, qu’il entreprit pour son préceptorat, Pimtièrent à la méthode d'observation minutieuse et précise.