TRISTAN $E FAIT RECONNAITRE D’YSEULT
[Depuis que Tristan, obligé de quitter la Cornouailles, s'est réfugié en Bretagne, il a eu beau épouser à Carhaix Yséult aux blanches mains, il n’a pu effacer de son cœur le souvenir d’Yseult la blonde. Une première fois, sous le
costume d’un pèlerin, il a passé la mer pour la revoir; mais un malentendu a
fait croire à Yseult que Tristan ne l’aime plus ; et, quandil se présente à elle,
déguisé en lépreux, elle le chasse. Désolé, il retourne à Carhaix; puis, au bout
de quelque temps, se sentant mourir de chagrin loin d'elle, et voulant au moins guisé en fou.]
Tristran li dit : « Dame reïne, Mult suliez! estre enterine®?.
[4. Suliëz, du verbe soloir, avoir coutume. — 2. Enterine, sincère.|
la revoir une dernière fois, de nouveau il s’embarque et aborde à Tintagel, dé-
0ng roman
LONS elran-
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is ee se RE 4 : le P L *
Remembre‘ vus cum al vergez ?, U ensemble fumes cuchez?,
Li rais* survint, si nus trovat
E tost® areref returnat :
Si purpensa! grant felunnie®, Occire® vus volt par envie? ; Mais deus nel! volt, sue merci !? ; Kar je sempres !* m'en averti :
Bele, dunct* estot!° departir t6 Vus, kar hi reis nus volt hunir 1, Lors me donastes vostre anel!8
De or esmeré‘°?, ben fait e bel :
E jel?° reçui, si m'en alai
E al vair?! deu vus cumandai. »
Ysolt dit : « Les ensengnez?? crei.
Avez le anel Mustrez?? le mei. »
Il trest ?* l’anel, si Hi donat.
Ysolt le prent, si le esguardat ?5, Si se escreve?5 dunc a plurer,
Ses poinz detort?, quidat?® desver?° :
« Lasse %, fait ele, mar! nasqi *? !
Enfin? ai perdu mun ami,
Kar ço** sai je ben, s’il vif fust, Ke autre hume cest anel n’éust.
Mais’5 or sai jo ben ke il est mort.
Lasse, jameis ne avrai confort 6, »
[A. Remembre vus, souvenez-vous (rememorare). — 2. Cum al vergez, lorsqu'
verger. — 3. Cuchez, couchés. — 4. Li rais, le roi. — 5. Tost, aussitôt. - 6. Arere, en arrière. — 7. Purpensa, songea. — 8. Felunnie, félonie. — 9. O cire, tuer. — 40, Envie, jalousie. — 44. Nel volt, ne le voulut pas. — 42. S merci, grâce lui soit rendue. — 13. Je sempres m'en averti, je m'en aperçus au sitôt. — 44. Dunc, donc, alors. — 45. Estot, il fallut (du verbe eslovoir). - 46. Departir, quitter. — 17. Nus volt hunir, voulut nous honnir, déshonorer. - 18. Anel, anneau. — 49. Esmeré, pur. — 20. Jel — jele. — 21. £ al vo
deu vus cumandai, et je vous confiai au vrai dieu. — 22. Les ensengnez cret,
- crois les preuves. — 23. Mustrez, montrez. — 24, Trest, tire (du verbe trair - en latin trahere). — 25. Esguardat, regarda. — 26. Escreve a plurer, éclate, for
en larmes. — 27. Delort, tord. — 28. Quidat, crut (du verbe cuidier). — 29. De ver, perdre la raison. — 30. Lasse, malheureuse. — 31. Mar, sous de mauva auspices. — 32. Masqi, je suis née. — 33, Enfin, définitivement. — 34. Ç
” cela. — 35. Mais or, désormais. — 36. Confort, consolation.]
Mais quant Tristan plurer la vaitt, Pitié le em pris, e ço fu droit?.
Puis li ad dit : « Dame raïne, Bele estes e enterine*.
Des or“ ne m'en voil mes cuvrirÿ, Cunuistref me frai e oïr 7. » Le Sa voiz muatf, parlat a dreit?. Ysolt sempres {° s’en aperceit, Ses bras entur sun col jetat, Le vis! e les oilz!? li baisat.
Tristran lores!# a Brengien‘t* dit, E si esjoï'5 par grant delit'5 :
« Del ewe!7, bele, me baillez!8 ; Lavrai!* mun vis ki est sullez 20. »
Brengien le ewe tost aportat, E ben tost?! sun vis en lavat ; Le teint?? de herbe e la licur ??, Tut en lavat od?* la suur :
En sa propre furme ?Ÿ revint.
Ysolt entre ses braz le tint.
(Tristan.)
3° Les romans de Chrétien de Troyes.
Parmi les poètes, qui accommodèrent au goût français les légendes
bretonnes, il faut surtout citer Chrétien de Troyes (né vers 1130, mort vers 1180) dont la célébrité fut très grande au moyen âge, en France et | en Europe. Il avait composé, lui aussi, un Trisian, qui est perdu. Nous |
(A. Vait, voit. — 2. E ço fut droit, et ce fut juste. — 3, Enterine : voir p. 36,
note 2. — 4. Des or, désormais. — 5, Ne m'en voil mes cuvrir, je ne veux plus me cacher. — 6. Cunuistre me frai, je me ferai reconnaître. — 7. Oir, entendre. — 8. Muat, il changéa. — 9. À dreit, sans feinte. — 40. Sempres s'en aperceil, aussitôt le reconnaît. — 44. Le vis, le visage. — 42, Les oilz, les yeux. — 43. Lores, alors. — 44. Servante d’Yseult, — 45. Esjoï, se réjouit. — 46. Delit, plaisir, joie (se rattache au verbe deliter, du latin delectare). — 47. Del ewe, de l'eau
(ewe est une forme du mot aigue, du latin aqua). — 18. Baillez, donnez. — 49. Lavrai, je laverai. — 20. Sullez, souillé. — 24, Ben tost, bien vite. — 22. Le léint, la couleur. — 28, La licur, la liqueur, le liquide. — 24, Od. avec. — 25. Furme, forme.]
PE
- avons conservé de lui cinq poèmes, écrits en vers octosyllabiques rimant
deux à deux :
Erec et Enide!, qui nous montre un chevalier, Erec, détourné de la chevalerie par l’amour de sa femme Enide. |
Cligès ?, qui n'a pas de rapports avec les légendes bretonnes.
Lancelot ou Le conte de la charrette?, récit des aventures de Lancelot pour délivrer Guenièvre, la femme d’Arthur, enlevée par Méléagant, fils de Bademagne. |
Yvain ou Le chevalier au lion“, qui raconte toutes les prouesses accom-
. plies par Yvain à la cour d’Arthur.
Perceval ou Le conte du Graal, qui est inachevéS: le jeune Perceval a été élevé dans un château solitaire au milieu d’une forêt; sa mère espérait
- ainsi l'empêcher de devenir chevalier, comme l’avaient été son mari et
ses deux fils aînés, morts tous trois dans les combats. Mais un jour le jeune homme rencontre dans la forêt des chevaliers, dont la vue l’éblouit; il apprend d’eux l’existence d'Arthur ; et, malgré les prières et les pleurs de sa mère, 1l va trouver le roi merveilleux « qui fait les chevaliers », et se met ensuite à la recherche du Graal, qu’il conquiert après maintes épreuves.