CORNEILLE ET RACINE
Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle : il a pour lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses premières comédies! sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu’il dût ensuite aller si loin, comme ses dernières font qu'on s'étonne qu’il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces il y a des fautes inexcusables contre les mœurs?, un style de déclamateur .qui
[4. Comédies : voir p. 462, note 1. — 2. Les mœurs (dramatiques).]
794 LE XVI SIÈCLE arrête l’action et la fait languir, des négligences dans les vers et. dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit! qu'il avait sublime, auquel il à été redevable de certains vers les plus heureux qu'ont ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et tn de ses dénoûments ; car 1l ne s’est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à er grande simplicité : ila aimé au contraire À charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable :urtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le des. sein ? entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. Il semble qu'il y ait “lbs de ressemblance dans ceux de Racine, et. qu'ils tendent un peu plus à à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessem et la. conduite de ses pièces, qui sont justes 3, régulières +, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est. correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmo nieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l’action; à qui le grand et 1 merveilleux n’ont pas même manqué, ainsi$ qu'à Corneille ni … le touchant ni le pathétique’. Quelle plus grande tendresse que. celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polyeucte et dan les Horaces® ? Quelle grandeur ne se remarque point en Mith drate, en Porus° et en Burrhus? Ces passions encore !° favorites. des anciens, que les tragiques aimaieñt à exciter sur les théâtres et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces. deux poètes. Oreste, dans l’Andromaque de Racine, et Phèdred même auteur, comme l’OEdipe !t et les Horaces de Corneille, e
[4 L'esprit : voir p. 768, note 3: — 2. Le dessein, La er. — 3. ‘Justes
cadencée (du latin sn — HE. Ainsi qu'à: dans les see négatives no employons aujourd’hui non plus que. — 7. La Bruyère constate avec Far
— 8. Les Horaces : on a longtemps donné ce titre à la tragédie d'Horace. - 9. Porus : personnage de la tragédie d'Alexandre. — 40. Ces passions encore, di plus ces passions. — 41. On s'étonne de voir figurer CEdipe à à côté d’Horace est vrai qu'OEdipe (1659) avait obtenu un grand succès : et Saint-Évremond comptait au nombre des chefs-d’œuvre de Corneille] Re
sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer! l’un et l’autre par ce qu’ils.ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils devraient être?, celui-ci les peint tels qu'ils sont. | (Les Caractères, chap. 1 : Des ouvrages de l’esprit.)
3° Sa conception de la critique.
Sa conception de la critique est très voisine de celle de Boileau. Non seulement il admire comme lui les anciens et les regarde comme ses
. maîtres (voir p. 818 et 826 son attitude dans la Querelle des anciens et
des modernes), mais comme lui aussi il croit à un idéal absolu de beauté :
IL y a dans l’art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.
(Ibidem.)
[4. Et les marquer, et (de) les caractériser. — 2. Cette formule, souvent citée, appelle cependant quelques restrictions : les héros de Corneille ne réalisent pas toujours la perfection idéale (voir p. 649); et les crises de passion, que nous peint Racine, sont des exceptions dans la vie. — 3. Il est curieux de noter l’évolution des sentiments de La Bruyère à l’égard de Corneille et de Racine. Ge parallèle date de la re édition des Caractères (1688). Or voici comment il a jugé ces deux poètes dans son Discours de réception à l'Académie (1693) : « Cet autre (Racine) vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux el passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la scène, qui s’est emparé de tout le théâtre, [l ne l’en dépossède pas, il est vrai : mais il s'y établit avec lui ; le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré ; quelques autres, qu'il lui soit égalé : ils en appellent à l’autre siècle ; ils attendent la fin de quelques vieillards, qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans (Edipe que le souvenir de leur jeunesse, » Si dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit il tenait la balance égale entre eux, il semble bien qu'ici il laisse pencher le plateau en faveur de Racine.]
I1 admet également la théorie classique de l'invention (voir p. 792) :
Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans! qu'il y a dés hommes, et qui ? pensent. Sur ce qui concerne les mœurs?, le plus beau et le meilleur est enlevé; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles‘ d’entre les modernes. |
(Ibidem.)
Horace ou Despréaux l’a dit avant vous. — Je le crois sur votre parole ; mais je l’ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie, et que d’ autres encore penseront après moi ?
Gbidem.)
Mais il a déjà, en matière d’appréciation littéraire, des idées beaucoup plus larges que Boileau. Il met en garde contre l'abus de la cr tique :
— Le plaisir de la critique nous ôte celui d’être vivement A0 touchés de très belles choses$. | — Il n’y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondit 6. tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui ôtent chacun l’endroit qui leur plaît le moins.
(Ibidem.)
Il exprime sa méfiance à l’égard des règles :
Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre + règle pour juger de os : il est bon et fait de mam d’ouvrier $. = :
(Ibidem.)
[4. Tandis que Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle, admettait comme date de la création du monde l’an 4oo4 av. J.-C., La Bruyère, selon une tradition qui remonte au moyen âge, la place vers l'an 6 000 av. J.-C.
2. Et (des hommes) qui pensent : tournure elliptique dont La Bruyère aïmait Là vivacité. — 3. Le titre du livre de La Bruyère est: Les caractères ou Les mœurs de ce siècle. — 4. Les habiles, ceux qui ont du talent. — 5. A rapprocher de ce que dit Molière dans la Critique de l'École des femmes (voir p. 616). — 6. Fondit: imparfait du subjonc*if qui a le sens du conditionnel, — 7, Mème remarque qu'à la note 5. — 8. Ouvrier : dans le sens d'artiste.]
Et, abandonnant la pure critique dogmatique, qui se borne à juger les œuvres, il a essayé parfois d’expliquer la cause des impressions produites par elles, inaugurant ainsi une nouvelle forme de critique, la critique psychologique, et devançant presque par là l'esthétique moderne.