LES LARMES ET LE RIRE AU THÉATRE
D'où vient que l’on rit si librement au théâtre, et que l’on a honte d’y per Est-il moins dans la nature de s’attendrir sur le pitoyable ! que d'’éclater sur le ridicule ? Est-ce l altération des traits qui nous retient? Elle est plus grande dans un ris ? immodéré que dans la plus amère douleur ; et l’on détourne son visage pour rire, comme pour pleurer, en si présence des grands et a tous ceux que l’on respecte. Est-ce une peine que l’on sent à laisser voir que l’on est téndre, et à marquer? quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on soit la dupe ? Mais, sans citer les personnes graves ou les esprits forts “ qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et qui se les défendent également, qu’attend-on d’une scène tragique? Qu'elle fasse rire? Et, d’ailleurs, la vérité n’y règne-t-elle pas aussi vivement par ses images que dans le comique? L'âme ne va-t-elle pas jusqu’au vrai dans l’un et l’autre genre ayant que def s'émouvoir ? est-elle même si aisée à contenter ? ne lui faut-il pas encore le vraisemblable ? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre s’élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d’une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et très naïvement exécuté, aussi? l'extrême violence que chacun se fait à * contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir, prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de pleurer tous franchement et de concert à la vue l’un de l’autre, et sans autre embarras que d’essuyer* ses
[4. Le pitoyable, ce qui est digne de pitié. — 2. Füs, rire (forme très usitée au xvue siècle), — 3. Marquer, manifester. — 4, Les esprits forts : au sens propre du mot et non pas ici au sens de libertins. — b, Du faible, de la faiblesse. — 6. Avant que de : construction courante au xvne siècle, — 7, Comme..., aussi, de même que..., de même... — 8. À, pour. — 9. Que (celui) d'essuyer : ellipse très fréquente.]
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larmes : outre qu'après être convenu de s'y abandonner, on éprouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre que de s’y morfondre!.
(Ibidem.)
4° Remarques sur le style.
Un « styliste », tel que La Bruyère, a nécessairement beaucoup médité sur la étestion du style. Et c’est pourquoi l’on trouve çà et là dans le chapitre Des ouvrages de l'esprit d’intéressantes remarques sur le style :
— Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits . qui louent, et la manière de les raconter. ne
— Entre toutes les différentes expressions qui an rendre une seule de nos pensées, il n°y en a qu’une qui soit la bonne : | on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; ilest … vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l’est point? est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se … faire entendre. . | +24
Un bon auteur, et qui? écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression qu'il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu’il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se Fe d’abord‘ et sans effort.
— Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs, examiner Re comme quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois, où $ il n’a nulle part, et que l'auteur aurait soumis à sa critique; et se persuader ensuite qu'on n’est pas entendu? seu-
RER ETS NE Lit DM DE AM EU PU ER ROME EN EEE ES
[4. Les diverses raisons, que donne La Bruyère sans d’ailleurs s'arrêter à aucune, sont pour la plupart intéressantes. Mais la véritable explication du phénomène, qu’il constate, n'est-elle pas que le rire est par essence un geste social (on ne rit jamais seul, et au contraire plus on est, plus on rit), tandis que les larmes sont plutôt un geste individuel (le spectacle de vingt personnes pleurant | en chœur serait presque risible) ?] & £
[2. Ne l'est point, n'est pas elle. — 3. Et (un auteur) qui écrit: voir p. 706, note 2.—= 4. D'abord, au premier abord. —5, Quintilien (De institutione oratoria, livre X, chap. 1v) avait aussi donné le conseil « de laisser reposér quelque temps
les écrits, pour revenir ensuite à eux comme à une œuvre nouvelle et étrangère ». — 6. Où, auquel. — 7. Entendu, compris.] =
lement à cause que‘ l’on s’entend soi-même, mais parce qu’on est en eflet intelligible.
— L'on n'écrit que pour être entendu ; mais il faut du moins, en écrivant, faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction ? pure, et user de termes qui soient propres, 1l est vrai ; mais 1l faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides *, et qui renferment un très beau sens...
(Tbidem.)