LA VERSIFICATION FRANÇAISE
Notre versification perd plus, si Je ne me trompe, qu elle ne gagne par les rimes“ : elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie. Souvent la rime, qu’un poète va chercher bien
[4. Imposer, en imposer. — 2. Prestiges, beautés qui tiennent de l'artifice et qui font illusion sur le fond des choses. — 3. Rapprocher cette définition de ; l’orateur de celle qu'a donnée le vieux Caton : vir bonus dicendi ue (un homme > À de bien habile à parler). ] Le:
[4. On trouve cette même condamnation de la rime da une lettre de Fénelon à La Motte, du 26 janvier 1714 : « La rime gêne plus qu'elle n'orne les vers. Elle les charge. d’épithètes ; elle rend souvent la diction forcée et pleine d’une vaine parure. En allongeant les discours, elle les affaiblit. Souvent on a recours à un vers inutile pour en amener un bon. Il faut avouer que la sévérité de nos règles a rendu notre versification presque impossible ». ]
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LA CRITIQUE | sol
loin, le réduit à allonger et à faire languir son discours ; il lui faut deux ôu trois vers postiches pour en amener un dont il a besoin. On est scrupuleux pour n’employer que des rimes riches, et on ne l’est ni sur le fond des pensées et des sentiments, ni sur la clarté des termes, n1 sur les tours naturels, ni sur la noblesse des expressions ‘. La rime ne nous donne que l’uniformité des finales?, qui est souvent ennuyeuse, et qu’on évite dans la prose, tant elle est loin de flatter l'oreille. Cette répétition des syllabes finales lasse même dans les grands vers héroïques, où deux masculins sont toujours suivis de deux féminins.
Je n'ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes ; sans elles, notre versification tomberait. Nous n'avons point dans notre langue cette diversité de brèves et de longues qui faisait, dans le grec et dans le latin, la règle des pieds et la mesure des vers *. Mais je croirais qu'il serait à propos de mettre nos poètes un peu plus au large sur les rimes®, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et sur l'harmonie. En relächant un peu sur la rime, on rendrait la raison plus parfaite; on viserait avec plus de facilité au beau, au grand, au simple, au facile ; on épargnerait aux plus grands poètes des tours forcés, des épithètes cousues, des pensées qui ne se présentent pas d’abord assez clairement à l'esprit 7.
(Ibidem, chap. v : Projet de poétique.)
[4. Tous ces défauts signalés par Fénelon ne se rencontrent que chez les mauvais poètes. — 2. La véritable raison d’ètre de la rime n’est pas, comme le prétend Fénelon, de nous procurer le plaisir de consonances agréables, mais plutôt, comme nous l’avons dit nous-même dans notre thèse Le sentiment du beau et le sentiment poétique, Essai sur l'esthétique du vers (Alcan, 1904, p. 37): « en ponctuant en quelque sorte la fin du vers, de contribuer à nous faire saisir comme un tout la succession des unités métriques », c’est-à-dire d'aider à nous faire mieux sentir le rythme du vers. — 3. Fénelon aime bien jouer avec les idées paradoxales, mais sans aller jusqu’au bout de leurs conséquences logiques. — 4. Et c’est pourquoi Baïf échoua dans sa tentative de vers métriques à la façon des anciens (voir p.151). — 5. La conclusion pratique de Fénelon est, en somme, assez timide. — 6. On peut souscrire au vœu de Fénelon, s’il s’agit simplement de demander des rimes suffisantes et non pas des rimes riches, et d'entendre par rimes suffisantes celles qui riment pour les oreilles sans avoir besoin — ce qui est tout à fait inutile — de rimer pour les yeux. — 7. Cette attaque de Fénelon contre la rime a préludé à de nombreuses attaques qui se sont produites au xvine siècle contre la versification et la poésie (voir vol. II, p. 243-247).]
BRAUNSCHVIG. — NOTRE LITTÉRATURE. 26
802 LE XVH: SIÈCLE
3° Ses idées sur le théâtre.