POUR LES MODERNES
Le Siècle de Lous le Grand.
La belle antiquité fut toujours vénérable,
Mais ] je ne crus jamais qu’elle fût adorable.
Je vois les anciens sans plier les genoux;
Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous; Et l’on peut comparer, sans crainte d’être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste.…
Donc quel haut rang d'honneur ne devraient point tenir Dans les fastes sacrés des siècles à venir Les Régniers‘, les Maynards, les Gombaulds, les Malherbe 0 Les Godeaux, 1e Racans, dont les écrits superbes, : En sortant dé leur veine et dès qu'ils furent nés, D'un laurier immortel se virent couronnés !
Combien seront chéris par les races futures
Les galants Sarrasins et les tendres Voitures,
4. Pour tous ces noms propres consulter l'index alphabétique des auteurs. ;
Les Molières naïfs, les Rotrous, les Tristans,
Et cent autres encor, délices de leur temps!
Mais quel sera le sort du célèbre Corneille",
Du théâtre français l'honneur et la merveille !… A former les esprits comme à former les corps
La nature en tout temps fait les mêmes efforts.
Son être est immuable, et cette force aisée
Dont? elle produit tout ne s’est point épuisée.
Jamais l’astre du jour qu'aujourd'hui nous voyons
N’eut le front couronné de plus brillants rayons;
Jamais, dans le printemps, les roses empourprées
D'un plus vif incarnat ne furent colorées ;
Non moins blanc qu’autrefois brille dans nos jardins
L’éblouissant émail des lis et des jasmins,
Et dans les siècles d’or la tendre Philomèle?,
Qui charmait nos aïeux de sa chanson nouvelle,
N’avait rien de plus doux que celle dont la voix
Réveille les échos qui dorment dans les bois.
De cette même main les forces infinies
Produisent en tout temps de semblables génies.
(Charles Perrault.)
La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu’elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les hommes, les animaux et les plantes; et certainement elle n’a point formé Platon, Démosthène, ni Homère d’une argile plus fine ni mieux préparée que nos philosophes, nos orateurs et nos poètes d'aujourd'hui.
La comparaison des hommes de tous les siècles à un seul homme peut s'étendre sur toute notre question des anciens et des modernes. Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, com-
[4. En citant côte à côte des écrivains de valeur très inégale, Perrault prouve lui-même combien il est difficile d'apprécier les contemporains, — 2, Dont, avec laquelle. — 3. Philomèle, changée en rossignol.]
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posé de tous les esprits des siècles précédents; ce n’est qu'un. méme esprit qui s’est cultivé jendant tout ce temps-là. Ainsi cet homme, qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu'à présent, a eu son enfance, où il ne s’est occupé que des besoins les plus pressants de la vie, sa jeunesse où il a assez bien réuss aux choses d'imagination, telles que la poésie et l’éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. Il est maintenant dans l’âge de la virilité, où 1l raisonne avec plus de force et plus de lumières que jamais ".… ue. Quand nous aurons trouvé que les anciens ont atteint sur quelque chose le point de la perfection, contentons-nous de dire qu'ils ne peuvent être surpassés, mais ne disons pas qu'ils ne peuvent être égalés.. Nous pouvons espérer qu'on nous admirera avec excès dans les siècles à venir. Il ne faut qu'avoir patience, et par une longue suite de scies nous déviendrons les contemporains des Grecs et des Latins ; alors il est aisé de prévoir qu'on ne fera aucun scrupule de nous préférer hautement à eux sur beaucoup de choses. :
Les anciens ont tout inventé, c’est sur ce point que leurs partisans triomphent; donc ils avaient beaucoup plus d'esprit que nous; point du tout; mais ils étaient avant nous. J'aimerais autant qu'on les vantât sur ce qu'ils ont bu les premiers l’eau de nos rivières, et que l’on nous insultât sur ce que nous ne buvons plus que leurs restes. Si l’on nous avait mis en leur place, nous aurions inventé. | | Rien n'arrête tant le Dre des choses, rien ne borne tant les è esprits, que l'admiration excessive des anciens. Parce qu'on s'était tout dévoué à l’autorité d’'Aristote, et qu on ne cherchait la vérité que dans ses écrits énigmatiques, et jamais dans la nature, non seulement la philosophié n’avançait en aucune façon, mais elle était tombée dans un abîme de galimatias et d’idées inintelligibles, d’où l’on a eu toutes les peines du monde à la retirer? Si l'on allait s’entêter un jour de Descartes? et le
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