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POUR LES ANCIENS

Sur ce qu’on avait lu à l'Académie des vers contre Homère et contre Virgile (1687).

Clio! vint, l'autre jour, se plaindre au dieu des vETs Qu'en certain lieu de l'univers

On traitait d'auteurs froids, de poètes stériles, Les Homères et les Virgiles. |

« Cela ne saurait être; on s’est moqué de vous, Reprit Apollon en courroux :

Où peut-on avoir dit une telle infamie

Est-ce chez les Hurons?, chez les Topinambous ?

— C'est à Paris. — C’est donc dans l'hôpital des fous?

— Non, c’est au Louvre, en pleine Académie. D

(Boileau)

Sur le même sujet (1687).

J'ai traité de Topinamboux ©

Tous ces beaux censeurs, je l'avoue, Qui, de ? antiquité sl blues jaloux, Aïment tout ce qu'on hait, blâment tout ce qu'on loue;

Et l’Académie, entre nous,

Souffrant ee soi de si grands fous,

Me semble un peu Topinamboue* |

(Boïleau.) :

Épître à Monseigneur l’évêque de Soissons‘ en lui donnant un Quintilien de la traduction d'Horalio Toscanella? (1687).

Je vous fais un présent capable de me nuire :

Chez vous Quintilien s’en va tous nous détruire; :

Car enfin qui le suit? qui de nous aujourd’hui

S'égale aux anciens“, tant estimés chez lui?

Tel est mon sentiment, tel doit être le vôtre.

Mais, si votre suffrage en entraine quelque autre,

Il ne fait° pas la foule; et je vois des auteurs‘

Qui, plus savants que moi, sont moins admirateurs.

Si vous les en croyez, on ne peut, sans faiblesse,

Rendre hommage aux écrits de Rome et de la Grèce :

« Craindre ces écrivains ! on écrit tant chez nous!

La France excelle aux arts, ils y fleurissent tous ;

Notre prince avec art nous conduit aux alarmes”,

Et sans art nous louerions le succès de ses armes!

Dieu n’aimerait-il plus à former des talents ?

Les Romains et les Grecs sont-ils seuls excellents? »

Ces discours sont fort beaux, mais fort souvent frivoles.

Je ne vois point l'effet répondre à ces paroles ;

Et, faute d'admirer les Grecs et les Romains,

On s’égare en voulant tenir d’autres chemins. Quelques imitateurs, sot bétail°, je l'avoue,

Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue!" ;

[4. Pierre-Daniel Huet (1630-1721), qui fut évêque de Soissons avant d’être évêque d'Avranches, était un académicien très érudit, auteur d’éditions classiques pour le Dauphin {ad usum Delphini) dont il fut le sous-précepteur, d'un Essai sur l'origine des romans et de Mémoires écrits en latin. — 2. La traduction italienne du De institutione oratoria de Quintilien (35-95 apr. J.-C.), par Horatio Toscanella, parut en 1566 à Venise, — 3. Nous, les écrivains modernes. — 4. Anciens: ce mot compte dans le vers pour trois syllabes. — 5. Le verbe faire est souvent employé au xvue siècle pour remplacer un verbe précédemment exprimé (ici le verbe entraîner). — 6. Allusion à Ch. Perrault. — 7, Aux alarmes, dans les périls de la guerre (de l'italien allarme, aux armes). — 8. L'effet, le résultat. — 9. Sot bétail : expression imitée d'Horace, Épitres, I, 19 (O imitatores, servum pecus). — 10. Virgile, né à Andes, près de Mantoue.]

LE XVIIe SIÈCLE

J’en use d’autre sorte; et, me laissant guider,

Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.

On me verra toujours pratiquer cet usage;

Mon imitation n’est pas un esclavage :

Je ne prends que l’idée, et les tours‘, et les Lois,

Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.

Si d’ailleurs quelque endroit, plein chez eux d'excellence, Peüt entrer dans mes vers sans nulle violence,

Je l’y transporte, et veux qu'il n’ait rien d’affecté, Tâchant de rendre mien cet air d’ antiquité.

Je vois avec douleur ces routes méprisées :

Art et guides, tout est dans les Champs-Élysées?.

J'ai beau les évoquer, j'ai beau vanter leurs traits,

On me laisse tout seul? admirer leurs attraits.

Térence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace; | Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse. “À

Je le dis aux rochers ; on veut d’autres discours : + Ne pas louer son siècle est parler à des sourds. : Je le loue, et je sais qu’il n’est pas sans mérite ; “A Mais, près de ces grands noms, notre gloire est petites

Tel “ nous, dépourvu de leur solidité, | N'a qu'un peu d'agrément, sans nul fonds de beauté; | Je ne nomme personne : on peut tous nous connäîtrét..…

(La Fontaine.)

On se nourrit des anciens et des habiles? modernes, on les presse, on en tire le plus que l’on peut, on en renfle® ses ou-

[4, Les tours, les procédés, — 2, Dans les Champs-Elysées : chez les morts (où. on oublie d'aller les chercher). — 3. Tout seul: La Fontaine ici exagère (il y. avait d'autres admirateurs des anciens). — 4, Son rival : Virgile —5, Aux rochers : | à des gens qui ne veulent pas m’éntendre. — 6. Dans son admiratior pour l'anti quité La Fontaine se montre injuste pour son siècle et par conséquent pou lui-même, Comme le dit Huet dans ses Mémoires, à propos de cette épitre même « bien qu'il se soit placé parmi les plus délicieux écrivains de notre nation, il. a mieux âimé, en quelque sorte, plaider contre lui-même que frustrer les anciens. de l'hommage qui leur est dû ». — 7. Habules, qui ont du talent. —- 8. Renfler : plus fort qu’enfler.] ;

vrages ; et quand enfin l’on est auteur et que l’on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus! et forts d’un bon lait qu’ils ont sucé, qui battent leur nourrice ?.

Un auteur moderne? prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple : il tire la raison de son goût particulier et l’exemple de ses ouvrages.

Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu'ils soient, ont de beaux traits ; il les cite; et ils sont si beaux qu’ils font lire sa critique.

Quelques habiles prononcentf en faveur des anciens contre les modernes; mais 1ls sont suspects et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l’antiquité: on les récuse.

(La Bruyère, Les Caractères, chap. Des ouvrages de l'esprit, 4° édition, 1689.)

EVS

Il n’y a que l'approbation de la postérité qui puisse établir le vrai mérite des ouvrages. Quelque éclat qu’ait fait un écrivain durant sa vie, quelques éloges qu'il ait reçus, on ne peut pas pour cela nfaïlliblement conclure que ses ouvrages soient excellents. De faux brillants, la nouveauté du style, un tour d’ esprit qui était à la mode, peuvent les avoir fait valoir; et il arrivera peut-être que dans le siècle suivant on ouvrira les yeux, et que lon méprisera ce que l’on a admiré...

Mais, lorsque des écrivains ont été admirés durant un fort grand nombre de siècles, et n’ont été méprisés que par quelques gens de goût bizarre, car il se trouve toujours des goûts dépravés, alors non seulement il y a de la témérité, mais il y a de la folie à vouloir douter du mérite de ces écrivains. Que si vous ne voyez point les beautés de leurs écrits, il ne faut pas conclure

[4. Drus, vigoureux (terme de fauconnerie employé pour désigner les oiseaux assez forts pour s'envoler du nid). — 2. Allusion à Ch. Perrault et à ses partisans. — 3. Tel Fontenelle ou Desmarets de Saint-Sorlin. — 4, C'est ce qui est arrivé, par exemple, à Perrault. — 5, Un Racine ou un Boileau. — 6. Prononcer, employé intransitivement, signifie : rendre une sentence.]

qu elles n’y sont point, mais que vous êtes aveugle él que vous. n'avez point de goût. Le gros des hommes à la longue ne se … trompe point sur les ouvrages d’ esprit !. Il n’est plus question, É à l'heure qu'il est, de savoir si Homère, Platon, Cicéron, Vir- © gile, sont des hommes merveilleux : c’est une chose sans contes- … tation, puisque vingt siècles en sont convenus ?.. 3

Ets je ne cle point l'estime que je fais d’eux par le temps qu’ xl y a que leurs ouvrages durent, mais par le temps qu'il ya qu'on les admire. C’est de quoi 1l est bon d’avertir beaucoup de gens qui pourraient mal à propos croire ce que veut insinuer . notre censeur*, qu'on ne loue les anciens que parce qu'ils sont | anciens, et qu’on ne blâme les modernes que parce qu'ils sont. modernes; ce qui n’est point du tout véritable, y ayant‘ beau- coup d'anciens qu'on n’admire point, et beaucoup de modernes que tout le monde loue. L’ antiquité d’un écrivain n'est pas un . titre certain de son mérite; mais l’antique et constante admiration qu ‘on a toujours eue pour ses ouvrages est une preuve 1 sûre et infaillible qu'on les doit admirer. =

(Boileau, Réflexion VIT sur Longin.)

y Lettre à M. Charles Perrault de l'Académie Française $.

Mowsteur,

Puisque le public a été instruit de notre démélé, il est bon de lui apprendre aussi notre réconciliation, et de ne lui pas laisser ignorer qu'il en a été de notre queralls sur le Parnasse comme de ces duels d’autrefois, que la prudence’ du roi a si sagement réprimés, où, après s'être battus à outrance et s'être quelquefois.

[4. Esprit: voir p. 768, rote 3. — 2. En sont convenus : le verbe convenir & construit avec l’auxiliaire être quandil marque l'accord, avec avoirquandilmarqu la convenance. — 3. Perrault. — 4. Ÿ ayant, puisqu'il y a. — 5. Boiïleause montr ici bien meilleur critique que dans les autres de ses Réflexions sur Longim, en particulier dans la IXe, où, pour justifier Homère d’avoir comparé Ajax à un âne (liade, XI, 556), il s'efforce de démontrer gravement que, si les mots d’asinus en latin et d’éne en français sont « de la dernière bassesse » dans ces deux l gues, « le mot qui signifie cet animal n’a rien de bas en grec ni en hébreu — 6. Sur la date de cette lettre voir p. 820. — 7. Prudence, sagesse.]

cruellement blessés l’un l’autre, on s’embrassait et on devenait sincèrement amis. Notre duel grammalical 1 s’est même terminé encore plus noblement ; et je puis dire, si j'ose vous citer Homère, que nous avons Fa comme Ajax et Hector dans l’/liade?, qui, aussitôt après leur long combat en présence des Grecs d des Troyens, se comblent d'honnêtetés * et se font des présents. En effet, Monsieur, notre dispute ‘ n’était pas encore bien finie, que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer vos ouvrages, et que j'ai eu soin qu'on vous portât les miens. Nous avons d’autant mieux imité ces deux héros du poème qui vous plait si peu, qu'en nous faisant ces civilités, nous sommes demeurés comme eux chacun dans notre même parti et dans nos mêmes sentiments, c'est-à-dire, vous toujours bien résolu de ne point trop estimer n1 Homère ni Virgile, et moi toujours leur passionné admirateur. Voilà de duel il est bon que le public soit informé...

… Il ne reste donc plus maintenant, pour assurer notre accord et pour étouffer en nous toûte semence de dispute, que de nous guérir l’un et l’autre, vous, d’un penchant un peu trop fort à rabaisser les bons écrivains de l’antiquité, et moi, d’une inclination un peu trop violente à blämer les méchants et même les médiocres auteurs de notre siècle. C’est à quoi nous devons sérieusement nous appliquer.

(Boileau. )

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