‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 50 sur 532 · AUCASSIN ET NICOLETTE SE RETROUVENT DANS LA FORÊT · texte numérisé non relu

AUCASSIN ET NICOLETTE SE RETROUVENT DANS LA FORÊT

[Aucassin, fils du comte de Beaucaire, aime une jeune captive sarrasine, Nicolette. Celle-ci, emprisonnée par le père du jeune homme qui s'oppose à cet amour, s’est échappée du cachot et s’est réfugiée dans la forêt. Aucassin, qui s’est mis à sa recherche, arrive à la « loge » que Nicolette a construite avec du feuillage et des fleurs, et près de laquelle elle s’est cachée.]

Or dient et content et fabloient?.

Il mist le pié fors? de l’estrier pour descendre ; et li chevaus fu granz et hauz : il pensa tant a Nicolete, sa très douce amie, qu'il cheï* si durement sour une pierre que l’espaule li vola hors delÿ lieu. Il se senti moutf blecié, mais il s’esforça tot al mieuz7 qu'il pot et atacha son cheval af Pautre main a une

espine ”, s1t° se torna{! sour costé tant qu'il jut!? toz sovins 5

en la loge. Et 1l garda ‘# par mit° un trou de la loge, si vit les estoiles el ciel, s’en 1 vit une plus clere des autres, si comença a dire : :

4. Éditions d’Aucassin et Nicolette par A. Bida et G. Paris (Paris, 1898); par H. Suchier (Paderborn, 1878; trad. française par A. Counson, chez Gamber, 1903); par R. de Gourmont (Mercure de France, 1901). î

Adaptations en français moderne : Aucassin et Nicolette par G. Michaut (de

3occard, 1922); C'est d'Aucassin et Nicoleite, par Gh, Gailly de Taurines (Hachette). . | [2. Or dient et content et fabloient, maintenant disent et content et fabloient .

(fabloier, du latin fabulare, raconter une fable). Tous les récits en prose, qui alternent dans la chantefable d’Aucassin et Nicolette avec les couplets en vers, com-

mencent par cette formule, — 3. Fors, hors de (foris). — 4. Cheï, tomba (du

verbe chéoir, en latin cadere), — 5. Hors del lieu, hors de sa place (il se démit l'épaule). — 6. Mout, très. — 7. Tot al mieuz qu'il pot, du mieux qu'il put. — 8. À, avec. — 9, Espine, épine (sorte d'arbre). — 40. Si (sic), ainsi. — 44. Se torna sour costé, 1l se traîna sur son côté. — 42, Jut, il fut étendu (du verbe géstr, en latin Jacere). — 43. Sovins ou souvin (supinum), couché sur Le dos, — 14. Garda, regarda. — 45. Par mi, au milieu, à travers.]

Or se chante.

« Estoilette, je te voi, Que la lune trait! a soi.

Nicolete est avuec toi, M'amiëte? o le blont poil®.

Je cuit* Dieus la vout avoir Por la lumiere de soir, Que par Li plus bele soit.

E! amie, entent a moi.

Pleüst® ore al sovrain roi, Que que fust del recheoir”?, Que fusse la sus% o° toi!

Se j'estoie fiz a roi, S'aferriez !° vos bien a moi,

Suer!!, douce amie. »

Or dient et content et fabloient.

Quant Nicolete oï!? Aucassin, ele vint a lui, car ele n’estoit mie‘? loinz. Ele entra en la loge, si li jeta ses braz al col, si le baisa et acolat*.

« Beaus douz amis, bien soiez vos trovezt5 ! —— Et vos, bele douce amie, soiez la bien trovee ! »

« Ha ! douce amie! fait Aucassins, j’estoie ore mout bleciez en m'espaule, et or ne sent ne mal ne dolor, puis que je vos ai. »

Ele le portasta!f, et trova qu'il avoit l’espaule hors del lieu. Ele la mania tant at? ses blanches mains et porsacha!#, si com !° Dieus le vout, qui les amanz?® aime, qu’ele revint al lieu ?!. Et puis si prist des flors et de l’erbe fresche et des fucilles

[4. Trait, attire (du verbe traire, en latin trahere), — 2, M'amiëte, ma petite amie. — 3. O le blont poil, aux cheveux blonds. — #4, Je cuit Dieus la vout avoir, je crois que Dieu a voulu l'avoir. — 5. Par li, par elle. — 6, Pleüst ore, plaise maintenant. — 7. Que que fust del recheoir, de quelque façon que fut pour moi de retomber (que je dusse retomber). — 8. Sus, en haut, — 9. O, avec, — 40, S'aferriez vos, vous feriez l'affaire, vous conviendriez (du verbe aferir). — 44, Suer (soror), sœur. — 42. Où, entendit. — 43. Mie, pas. — 44. A cola, embrassa (en passant les bras autour du cou) — 15, Bien soiez vos trovez, soyez le bienvenu. — 46, Portasta, tâta. — 17. À, de. — 48. Porsacha, tira. — A9, Si com, comme, — 20. Amanz, amoureux,— 24, A! lieu, en place.] |

Lu LE MOYEN AGE

vertes, si la loia! sus al? pan de sa chemise, et il fu toz? gariz., ‘

« Aucassins, fait ele, beaus douz amis, prenez conseil * que vos Se Vos pere fait demain éerchien à ceste forest, et on me trueve, que que de vos aviegne', on m'ociraÿ. — Certes, bele douce amie, j'en esteroie* mout dolenz?. Mais se je puis, il ne vos tendrontt! ja!?. »

[1 monta sour son cheval et prent s’amie devant lui, si se metent as pleins chanst?,.

Or se chante.

Aucassins li beaus, li blonz, Li gentiz, li amorost#, Est oissuz!° del gaut ‘5 parfont, Entre ses braz ses amors, Devant lui sour {7 son arçon.… « Aucassins, beaus amis douz, En quel terre en irons nos?

— Douce amie, que sai-jo !#?

Moi ne chaut !* ou nos alons, En forest o en destor ?, Mais que je soie avuec vos. »

Passent les vaus?t et les monz Et les viles et les bors?2.

À la mer viendrent al jor°3, Si descendent el sablon ?#,

Lez” le rivage.

(Aucassin et Nicolette.)

[4. Loia, lia (du verbe loier ou lüer, en latin ligare), — 2. Al pan, avec un morceau. — 3. Toz, tout à fait. — 4. Prenez conseil que, avisez à ce que. — 5. Voz, votre. — 6. Cerchier, parcourir en tous sens, fouiller. — 7. Que que de vos aviegne, quoi qu'il advienne de vous. — 8. Ocira, tuera. — 9. Esteroie, resterai. — 40. Dolenz, affligé. — 114. Tendront, tiendront. — 412. Ja : avec un verbe négatif au futur fortifie la négation. — 43. As pleins chans, à travers la plaine. — 44. Amoros, amoureux. — 45. Est oissuz, est sorti (du verbe issir, en latin exire). — 146. Del qaut parfont, du bois profond. — 47. Sour (super), sur. — 48. Jo (ego), je. — 49. Moi ne chaut, il ne m'importe (du verbe chaloir). — 20. O en destor, ou par des chemins détournés. — 21. Vaus, vallées. — 22. Bors, bourgs. — 23. Al jor, ce jour. — 24. El sablon, en un terrain sablonneux. — «25. Lez (latus), le long de.]

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