III. — LA POÉSIE DIDACTIQUE
a) Œuvres de vulgarisation scientifique. — b) Œuvres de propagande morale.
À la poésie purement imaginative et idéaliste des chansons de geste et des romans, destinée à charmer les loisirs des grandes dames et des seigneurs, public élégant mais peu instruit, s'oppose au moyen âge une poésie plus réaliste, plus savante et plus utilitaire, composée pour les bourgeoïs, pour les clercs et pour le peuple. Cette poésie, qui prend sa matière dans l’observation de la vie, est tantôt satirique tantôt moralisatrice, et volontiers emprunte à l’apologue et à l’allégorie leurs procédés de transposition littéraire consistant ou bien à peindre les hommes sous la figure des animaux ou bien à prêter aux abstractions une apparence humaine,
L'esprit de critique railleuse, qui caractérise avant tout ce qu’on est convenu d’appeler l'esprit gaulois, a produit au moyen âge deux sortes
4. À consulter.— C. Lenicnt : La satire en France au moyen äge (Hachette, 1866).
d'œuvres : de petits contes en vers, les fabliaux, et une vaste compilation qui forme le Roman de Renart. |
1° Les fabliaux.
Les fabliaux? sont des poèmes assez courts : ils comptent en moyenne de 300 à 4oo vers octosyllabiques. Selon G. Paris ® ils seraient d’origine orientale et viendraient surtout de l’Inde. Mais M. J. Bédier a établi que le nombre de fabliaux tirés des recueils orientaux est tout à fait insigni-. fiant : une douzaine environ. D’après lui, on ne peut pas connaître la source première de ces contes ni leur mode de propagation; les auteurs de fabliaux, pour trouver les éléments de leurs récits, n’ont eu qu’à puiser dans la tradition populaire, qui les a elle-même recueillis un peu partout et qui les a transmis de bouche en bouche sans rien qui rappelle en eux leur provenance variée.
Nous possédons environ 150 fabliaux, qui datent tous du xx siècle : et du début du xiv° (le genre disparaît vers 1320).
La plupart ont un caractère satirique : ils s’en prennent aux femmes #, habiles à se venger des hommes qui les matent (le vilain mire) et capables de tourner la tête même aux sages (le lai d'Aristote)@mais ils ne manquent pas non plus de ridiculiser les maris (le mari qui fil sa femme confesse) ; ils se moquent des vilains (Brifaut, le vilain asnier, le vilain de Farbu, l'âme au vilain) ; ils s'amusent au détriment des prêtres (le curé qui mangea des mûres, le prêtre qui dit la Passion) ; ils ont mème parfois une attitude peu respectueuse envers des personnages sacrés (saint Pierre et le Jongleur, le vilain qui conquist Paradis par plaid).
4. Édition. — Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, imprimés ou inédits, publié d'après les manuscrits par M. Anatole de Montaiglon et, à partir du t. IT, par M. Gaston Raynaud (Paris, Jouaust, 1872-1890, 6 vol.)..
À consulter. — J. Bédier : Les fabliaux, étude de littérature populaire et d'hustoire littéraire du moyen dge (1893; 4e éd., Champion, 1925), — F, Brunetiére : Les fabliaux du moyen äge (Revue des Deux Mondes, 1" septembre 1893).
2. On a pris l'habitude d'employer cette forme picarde plutôt que la forme française fableau, parce que la Picardie est la province où ce genre a été particulièrement développé.
3, G. Paris : Les contes orientaux dans la littérature française du moyen dge (La Revue politique et littéraire, 24 avril 1875) et La poésie du moyen âge (Hachette, 1895, t. Il, p. 107 et suivantes).
4. Il est curieux de remarquer que dans la littérature dk moyen âge se manifestent deux tendances contraires à l'égard de la femme : exaltée dans (es Romans de la Table Ronde et dans la poésie lyrique des trouvères et des iroubadours, elle est rabaissée dans les fabliaux, dans le Roman de Renart, dans les farces. Comme on le verra plus loin, les deux tendances coexistent dans le Roman dela Rose.
Certains d’entre eux ont plutôt un caractère moral (le tombeur Notre- Dame, la housse partie, le chevalier au barizel, Merlin Merlot).
Quelques-uns enfin sont tout simplement de petites comédies amusantes (Estula, le dit des perdrix, les trois aveugles de Compiègne).
On connaît les noms de plusieurs auteurs de fabliaux, parmi lesquels on peut citer Bernier (la housse partie), Henri d’Andeli (le lai d’Aristote), Garin (le curé qui mangea des mûres), Courtebarbe (les trois aveugles de Compiègne).
Voici l'analyse d’une dizaine de fabliaux :
Le vilain mire 1 (le paysan médecin). — Une femme veut se venger de son mari qui la battait: comme on cherche dans le pays un médecin pour la fille du roi qui a avalé une arête, elle fait savoir que son mari est un excellent médecin, mais n’en convient qu'une fois roué de coups. Obligé par de tels arguments de se reconnaître médecin, le paysan guérit la fille du roi en la faisant rire par ses grimaces. À la nouvelle de cette guérison les malades accourent : pour s’en débarrasser, 1l leur annonce qu'il va brüler le plus malade d’entre eux et faire absorber sa cendre aux autres comme remède : tous aussitôt se déclarent bien portants.
Le lai d'Aristote 2. — Alexandre, maître des Indes, s’est épris d’une de ses sujettes. Son maître Aristote veut le détourner de cette passion. Alexandre devient triste et confie un jour à l’Indienne la cause de sa mélancolie, Celle-ci promet de se venger.du vieux maître si austère. Un matin elle descend au verger où lisait Aristote, et, tout en ramassant des fleurs, se met à chanter. Aristote en oublie sa lecture :
Au cuer li met un souvenir Tel que son livre h fet clore.
Par ses manèges de coquetterie, elle séduit le philosophe ; et, comme ïil s'offre à la « servir », elle lui demande la permission de monter sur son dos tandis qu'il marchera dans l'herbe à quatre pattes. Alexandre surprend son maître dans cette attitude ; alors le philosophe, retrouvant sa dialectique, lui dit : « Sire; j'avais bien raison de craindre pour vous, qui êtes jeune, l'amour de cette femme ; car vous voyez ce qu'elle a fait de moi, qui suis vieux. J'ai voulu joindre l'exemple au précepte : tâchez d’en profiter. »
Le curé qui mangea des mûres, — En revenant d’une tournée pastorale, monté sur une mule, un curé se laisse tenter par les müres d’un buisson ; pour salisfaire sa gourmandise, il se met debout sur sa bête, « Il ne faudrait pas, dit-il, qu'un mauvais plaisant s’avisât de crier à l'animal : Hue! » A ce mot la mule détale et le pauvre curé tombe dans le buisson, d’où il se relève la figure meurtrie.
Le prêtre qui dit la Passion. — A l'office du vendredi saint un prêtre perd la page de son livre et s’embrouille. Finalement, pour empêcher que ses ouailles ne s'impatientent, il prononce les phrases de latin les plus décousues qui lui viennent à la mémoire et que les fidèles écoutent d’ailleurs avec componction, et il
4. Dont Molière s'est inspiré dans Le Médecin malgré lui. 2. Si populaire au moyen âge que les sculpteurs en représentaient souvent les personnages sur les boiseries des églises ou sur des coffres d'ivoire.
se hâte de mettre fin à la lecture de l'Évangile. aussitôt que la quête est terminée. /
Saint Pierre et le jongleur. — Un jongleur, qui après sa mort est allé en enfer, est chargé par le diable de garder les âmes en son absence ; mais il les joue aux dés contre saint Pierre, et, comme il les perd, il accuse son partenaire de tricher et lui tire ses belles moustaches tressées. Depuis ce temps le diable ne veut plus recevoir de jongleurs
Le vilain qui conquist Paradis par plaid. — Un vilain se présente à la porte du Paradis ; comme les saints veulent l'empêcher d'entrer, il leur dit de dures vérités : « Vous me chassez, beau sire Pierre ? Pourtant je n’ai jamais renié Dieu, comme vous fites par trois fois.» Saint Thomas, intervenant, [ui ordonne de s'éloigner: « Thomas, Thomas, ai-je demandé, comme toi, à toucher les plaies du Sauveur ? » Saint Paul arrive à son tour : « Paul, je n’ai pas, comme toi, lapidé saint Étienne. » Les trois saints, ne sachant que répondre, amènent le vilain devant Dieu, qui l'écoute plaider sa cause et l'accepte au Paradis.
Le iombeur Notre-Dame 1. — Un tombeur (faiseur de tours), qui s’est retiré dans un couvent, se désole à la pensée que, dans son ignorance, il ne peut servir Notre-Dame comme font les autres moines. Alors l’idée lui viént de l’honorer à sa façon, en exécutant devant l'autel de la Vierge les acrobatics de son ancien métier. Quand il meurt, la Vierge, touchée de sa dévotion naïve, emporte son âme au ciel.
La housse partie. — Voir p. 49-50.
Le chevalier au barizel (petit baril). — Un chevalier, qui n'avait pas vécu très saintement, se confesse par plaisanterie à un ermite. Celui-ci lui promet rémission de ses péchés, s'il veut bien aller lui remplir à la rivière un petit baril. Mais le chevalier ne peut y parvenir : l’eau refuse de pénétrer dans le baril, Piqué au jeu, il court le monde, le barillet pendu à son cou, pour tàcher de le remplir : peine perdue. Au bout d'un an, épuisé de fatigue, il revient auprès de l’ermite, qui le fait enfin se repentir de ses fautes : c'est alors qu'une larme tombée de ses yeux suffit à remplir le barizel.
Estula. — Deux mauvais sujets pénètrent une nuit dans la demeure d’un riche bourgeois pour lui voler, l’un les choux de son potager, l’autre les brebis de son étable. Entendant du bruit, le bourgeois envoie son fils appeler le chien de garde, qui avait nom Estula. Le jeune homme crie : « Estulal Estula ! » Le voleur, qui était dans la bergerie, se croyant appelé par son complice, répond : « Oui, je suis ici. » Effroi du jeune homme qui s’imagine que le chien a parlé. Le père, prévenu, voit là de la sorcellerie et fait aussitôt chercher le curé, Celui-ci, étant pieds nus, monte sur les épaules du jeune homme, après avoir revêtu son étole. Le voleur, qui cueillait les choux, en voyant la forme blanche du prêtre, croit que son camarade porte un mouton sur le dos et s'écrie : « Vite, jette-le bas, mon couteau est aiguisé, je vais lui couper la gorge. » À ces mots le curé, convaincu qu'on l'avait attiré dans un guet-apens, saute à terre et s'enfuit tout éperdu, en laissant son surplis accroché à un pieu, tandis que les voleurs, sans rien comprendre à cet incident, s’en vont de leur côté, les épaules chargées de butin.
1. Ce fabliau a été modernisé dans un conte d'Anatole France: Le jongleur de - Notre-Dame (L'élui de nacre, 1892) et a également fourni àMassenet le sujet d’ur opéra-comique.