LA HOUSSE PARTIE
[Un riche bourgeois a cédé toute sa fortune à son fils en le mariant, à la condition que celui-ci l'hébergerait jusqu’à sa mort. Mais, au bout de quelques années, à la demande de sa femme, que la présence du vieillard importune, le fils ingrat chasse son père. Avant de le congédier, il consent à lui remettre, pour le protèger du froid, une housse de cheval, qu'il envoie chercher à l’écurie par son pelit garçon.]
. € Biaus fis, fet il, je te commant?, Se tu trueves l’estable ouverte, Done mon pere la couverte 3 Qui est sus mon cheval morel#.
S 1l veut, s1° en fera mantel Ou chapulere? ou couvertors.
Done li toute la meillor. »
Li enfes”, qui fu de biau sens, Li dist : « Biaus taions!°, venés ent, »
Li preudon ‘? s’en torne ‘* avoec lui, Tos corouciés et plains d’anui ‘.
L’enfes la couverture trueve, La meillor prist et la plus nueve Et la plus grant et la plus leet5.
S1 l’a par le mi leu 5 doublee, Si le parti!7 a son coutel!$ Au miex'° qu'il pot et au plus bel? :
Son taion bailla 2! la moitié.
« Biaus fis, fet il, que ferai gié?2??
Por qoi le m'as tu recopee ?* D Ton pere le m’avoit donee :
Or as tu fet grant cruauté, Que ?‘* ton pere avoit commandé
[4. Partie, partagée (du verbe partir, qu'on retrouve dans le verbe répartir et :
dans l'expression avoir maille à partir). — 2, Je .te commant, je tordonne. — 3. La couverte, la couverture. — 4. Morel, noir. — 5. Si, ainsi. — 6. Mantel, manteau. — 7, Chapulere, sorte de chape. — 8. Couvertor, couverture. — 9. Li enfes, l'enfant (cas sujet). — 40. Taion, grand-père. — 44. En, là. — 42. Preudon, prud'homme. — 13. S'en torne, s'en va. — 44. Anui, ennui. — 45. Lee large (latum). — 16. Par le mi leu, par le milieu. — 47. Le parti, la partagea. — 18. À son coutel, avec son couteau. — 49, Au miex qu’il pot, du mieux qu'il
put. — 20. Au plus bel, de la meilleure façon. — 24. Bailla, donna. — 22. Gié, je. — 23. Recopee, recoupé. — 24. Que, puisque.]
Que je l’éusse toute entiere. Re |
Je m'en irai at Jui arriere?. »
— « Alés, fet 1l, où vous voudrés,
Que ja“ par moi plus® n’en avrés. »
Li preudon issif de l’estable.
« Fis7, fet il, trestout® torne à fable :
Quanques® tu commandas et fs.
Que ne chastoies tu ton fis,
Qu !°"l ne te doute‘! ne ne crient!?9
Ne vois tu donques qu’il retient
La moitié de la couverture ? »
— « Va, diex te doinst !? male ‘* aventure,
Dist li peres, baïlle Ii toute. »
— « Non ferai, dist l’enfes, sens doute 5 :
De qoi seriiés vous païié?
Je vous en estui !5 la moitié,
Que j ja de moi n’en avrés plus;
Si jen puis venir au desus!7,
Je vous partirai autressi 8
Comme vous avés lui parti.
Si comme !? il vous dona l'avoir 2,
Tout ausi le vueil?! je avoir,
Que ja de moi n’en porterés 2? |
Fors que tant com vous li donrés??, TR RENE
Se le lessiés morir chetif?#, |
Si ferai je vous, se je vif?5. »
(Bernier. à.
[Ces paroles de l'enfant font réfléchir le père ingrat, qui, prenant enfin conscience de la mauvaise action qu'il allait accomplir, s'excuse d’avoir voulu
[4. À, vers. — 2. Arriere, de nouveau. — 3. Que, car. — 4. di jamais. = 0 5. Piles, davantage. — 6. Issi, sortit. — 7, Fis, fils. — 8, Trestout torne a fable, PERRET mensonge, — 9. Quanques, tout ce que. — 40. Que, de. ce que. — 44. Ne te doute, n'a pas peur de toi. — 42. Ne ne crient, ni ne te craint (du verbe criendre). — 43. Diex te doinst, que Dieu te donne. — 44. Male aventure, mauvais événement, malheur. — 45. Sens doute, certamement, — 46. Estui, garde (du verbe estuier)., — 47. Venir au desus, devenir le maître. — ‘4 18. Aulressi, de la même façon. — 49, Si comme, tout comme, — 20. L'avoir, le bien — 24. Vueil je, je veux. — 22. N'en porierés, vous n'emporterez. — Ne 23. Fors que tant com vous li donrés, qu'autant que vous lui aurez donné. —=