LES FONDEMENTS EXTÉRIEURS DE L’AUTORITÉ
[. 7 Macisrrars ET MÉDECINS.
Nos magistrats ont bien connu ce mystère‘. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillotent en chats fourrés ?, les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste était fort nécessaire ; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules*, et que les docteurs ‘ n’eussent des bonnets carrés et des be trop amples de quatre parties”, jamais ils n’auraient dupé$ le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique ‘. S'ils avaient la véritable justice et si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés ; la majesté de ces sciences serait assez vénérable d'elle-même. Mais n’ayant que des sciences imaginaires, 1l faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l’imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là, en effet, ils s’attirent le respect. Les seuls gens de guerref ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu’en effet leur part est plus essentielle ”, ils s’établissent par la force, les autres par grimace !°.
(Pascal, Pensées, éd. L. Brunschvicg, section IT, n° 82.)
[4. Ce mystère : l'empire de l'imagination chez les hommes. — 2. Chats fourrés : expression empruntée à Rabelais qui appelait ainsi les juges et conseillers du Parlement à cause de leurs robes fourrées d’hermine (voir p. 187). — 3. Soutanes et mules : robes et chaussures. — 4. Les docteurs des quatre facultés (voir p. 513, note 5).— 5, De quatre parties, des quatre cinquièmes. —6. Dupé : Pascal juge sévèrement les médecins, dans lesquels il n’a pas beaucoup de confiance, ainsi que les docteurs en théologie et magistrats, auxquels il en veut sans doute d’avoir poursuivi et condamné les jansénistes, — 7. Montre si authentique, étalage extérieur qui a l'air de garantir leur savoir. — 8. Les militaires ne portaient pas alors d’uniforme : celui-ci n'a été imposé à l’armée qu’en 1668 et 1670 par Louvois. Aujourd’hui Pascal devrait choisir un autre exemple à l’appui de son idée. — 9. Plus essentielle, mieux fondée en réalité. — 10. Par
grümace, par comédic.| |
If. — [LE PRESTIGE DES ROIS.
La coutume de voix les rois accompagnés de gardes, de time | bours, d'officiers, et de toutes les choses qui ploient la machine! vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu’on ne sépare point dans la pensée leurs personnes d’avec leurs suites, qu’on y voit . d'ordinaire jointes ?. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet vient de cette coutume, croit qu’il vient d’une force naturelle ; et de là vrennent ces mots : « Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage”, ete. » ie
(Ibidem, section V, n° 308.) : |
LA GUERRE ET LA MORALE « Pourquoi me tuez-vousY — Eh quor! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l’eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin et cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave: et cela est juste. »
(Ibidem, section V, n° 293.)
Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure
[4. La machine, ce qu'il y a dans l’homme d'irréfléchi. — 2. Pascal se i avec finesse le phénomène psychologique d'association d'idées qui se produit au sujet de la personne du roi, comme il avait analysé précédemment les effets: l imagination qu’on ohserve dans Le cas des médecins et des magistrats. — 3. Cette pensée, singulièrement hardie, avait été supprimée dans l'édition des Pensées publiée par Port-Royal. | :
[4. Pascal souligne ironiquement dans ce passage la limitation qe lu guerre apporte à la morale.] af
au delà de l’eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui! ?
(Ibidem, section V, n° 294.)
Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols ? à la mort, c’est un homme seul qui en juge, et encore intéressé : ce devrait être un tiers indifférent ?.
(Ibidem, section V, n° 296.)