C. — Fénelon réformateur
Nous avons de Fénelon plusieurs écrits politiques : Lettre à Louis XIV, déjà signalée (voir p. 838); Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, connu pendant longtemps
sous le titre de Direction pour la conscience d'un roi, composé à Cambrai pour le duc de Bourgogne ;
Mémoires concernant la querre de la succession d'Espagne (où il conseillait la paix à tout prix);
Essai politique sur le gouvernement civil, recueil rédigé par le chevalier de Ramsai, ami de Fénelon, des conversations du prélat avec Jacques III, prétendant au trône d'Angleterre, qui avait séjourné à Cambrai en 1709 et 1710 ;
Les Tables de Chaulnes, plans de gouvernement arrêtés par Fénelon, le duc de Beauvilliers et le duc de Chevreuse à Chaulnes, en 1911, lorsqu’après la mort du Dauphin le duc de Bourgogne paraissait devoir bientôt régner.
Mais c’est surtout dans Les Aventures de Télémaque, roman qu’il écrivit pour le duc de Bourgogne et qui fut publié en 1699 sans son consentement par l'indiscrétion d’un’ copiste (voir p. 744), que Fénelon a exposé ses idées politiques et sociales. Le public y découvrit des allusions contemporaines. Comme pour Les Caractères de La Bruyère,
des « clefs » circulèrent, qui mettaient des noms modernes sous les noms anciens : Idoménée (Louis XIV), Protésilas (Louvois), Astarbé (Mme de Montespan), la coalition contre Idoménée (la Ligue d’Augsbourg), Tyr (la Hollande), etc... Le roi lui-même crut voir dans le Télémaque une satire de son règne, en particulier dans le livre X, où le sage Mentor trace le plan du royaume de Salente; et, très irrité du succès de l’ouvrage non seulement en France mais encore à l'étranger, surtout en Angleterre et en Hollande, il exila définitivement Fénelon dans son diocèse. Celui-ci s’est défendu d’avoir eu le dessein de critiquer le gouvernement royal. Il écrivait, en 1710, dans une lettre au P. Le Tellier :
« Il aurait fallu que j’eusse été non seulement l’homme le plus ingrat mais encore le plus insensé pour. vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J'ai horreur de la pensée d’un tel dessein. Il est vrai que j'ai mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouverne-. ment, et tous les défauts qu’on peut avoir dans la puissance souveraine. Mais je n’en ai marqué aucune avec une affectation qui tende à aucun
4. Consulter G. Gidel : La politique de Fénelon (1907) et la notice de l'édition des Aventures de Télémaque par Albert Cahen (Collection des Grands Écrivains de la France, Hachette, 1920, 2 vol.).
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portrait ni caractère... Je n’ai songé qu’à amuser M, lé duc de Bourgogne par ces aventures, et qu’à l’instruire en l’amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le monde sait qu'il ne ma échappé que par l’infidélité d’un copiste. Enfin tous les meilleurs serviteurs qui me connaissent savent quels sont mes principes d'honneur et de religion sur le Roi, sur l’État et sur la patrie : ils savent quelle est ma reconnaissance vive et tendre pour les bienfaits dont le Roi m'a comblé. »
En dépit des protestations de Fénelon, on ne peut guère s empêcher de voir une satire détournée du règne de Louis XIV dans maints passages du Télémaqgue, notamment dans ceux où, tout en reconnaissant les” difficultés du métier de roi, il blâme l’abus des guerres, les excès du pouvoir et du luxe. Mais, s’il est un réformateur sincère et a mérité par là d’être salué comme un précurseur par les philosophes du xviti® siècle, il faut se garder de le prendre pour un révolutionnaire anticipé; car il n’a Jamais mis en doute les principes fondamentaux, sur lesquels reposait la société monarchique de son temps.