UNE PÊCHE MIRACULEUSE
[Un jour qu'il faisait très froid, peu de temps avant Noël, Renart mène Ysengrin pêcher sur un étang glacé, où les paysans avaient fait un trou pOER . puiser de l’eau. ]
Un seel? i estoit laissiez.
La vint Renarz toz eslaissiez?
Et son compere apela.
« Sire, fait il, trañez vos ça :
Ci est la dlénté : des poissons
Et li enginsf ou” nos peschons ir Les anguiles et les barbiaus
Et autres poissons bons et biaus. »
Dist Ysengrins : « Sire Renart,
Or le prenez de l’une part,
4. C'est au Jugement de Renart que se rattache le fameux poème allemand -Reinke Vos, composé en 1498 par Henri d’Alkmar, et dont Gœthe a tiré son adaptation : Reineke Fuchs (1793). <
[2. Seel, seau. — 3. Eslaissiez, élancé (à toute allure). — 4. Traiiez vos ça, venez :
par ici.— 5. Plenté, abondance, — 7,0: Li engins, le piège. — 7. Ou, dans lequel.]
Sel! me laciez? bien a la queue. »
Renarz le prent et si° li neue‘ Entorÿ la qeue au miex qu'il puet,.
« Frere, fait 1l, or5 vos estuet?
Moult sigement a maintenir”
Por les poissons avant venir ?. »
Lors s’est en un buisson fichiez!° :
Si mist son groing entre ses piez Tantt! que il voie que il face
Et Ysengrins est seur la glace
Et li séaus en la fontaine
Plains de glaçons a‘? bone estraine?, L'aive ‘* commence a englacier tÿ Et li séaus a enlacier ‘©
Qui a la qeue fu noëz :
De glaçons fu bien serondez!7.
La qeue est en l’aive gelee
Et en la glace seelee'$.
Cil'° se comence a soufachier 2, Le seel quide?! amont?? sachier ?? ; En mainte guise?* s’i essaie,
Ne set que faire, moult s’esmaie?ÿ, Renart commence a apeler,
Qu *5ileques ?’ ne volt plus ester ?8, Que ja? estoit l'aube crevee®t, Renarz a sa teste levee,
[4. Sel: comme seel (voir p. 52, note 2). — 2. Laciez, attachez. — 3, Si, ainsi. — 4. Neue, noue (du verbe noër). — 5. Entor, autour. — 6. Or, maintenant. — 1. Estuet, il est nécessaire (du verbe estovoir). — 8. A maintenir, de vous tenir. — 9. Por les poissons avant venir, à cause des poissons qui vont venir. — 10. Fichiez, enfoncé, caché. — 44. Tant que il voie que il faie, de manière à voir tout ce qu'il fait. — 42, À, comme, — 13, Estraine, étrenne. — 44. L'aive, l'eau (autre forme ; l'aigue, plus proche du latin aqua). — 45. Erglacier, se glacer. — 16. Enlacier, s'attacher. — 17. Serondez, entouré. — 48. Seelee, scellée. — 19. Gil, celui-ci. — 20. Soufachier, soulever. — 24. Quide, croit (du verbe cuidier). — 22. Amont, en haut. — 23. Sachier, tirer. — 24. Guise, manière. — 25. Moult s'esmaie, se décourage fort. — 26. Que, parce que. — 27. Ileques, là. — 28. Ester, rester, — 29, Ja, déja. — 30. Estoit l'aube crevee le jour avait commencé.]
Si le regarde ct les euz! ovre? :
« Sire, fait il, qar? laissiez ovret. :
Alon nos ent, biax$ doz! amis, Assez avons de poissons pris. »
* Et Ysengrin li escria :
« Renart, fait il, trop en i a ; Tant en ai pris, ne sai que dire. »
Et Renarz commença a rire, Si li a dit tot en apert° « Gil qui tot covoite!°, tot pert. »
[L'aube apparaît. Monseigneur Constant Desgranches, un chevalier dont la maison était voisine de l'étang, s'était levé de bon matin pour aller à la chasse. Il fait seller ses chevaux, appelle ses chiens.]
Renarz l’oïl!, si torne en fuie!?
Tant! qu'en sa taisniere {+ se fichetÿ.
Ysengrins remest!6 en la briche !, Qui moult s’esforce et sache!$ et tire :
À poi !° la pel ?° ne li descire ?1,
Se?? d’ilec?? se veut departir ?#,
De sa qeue l’?* estuet?° partir ?7, -
[Ysengrin se défend du mieux qu'il peut contre la meute que Constant Desgranches a lâchée. Celui-ci approche, l'épée au poing, pour couper Ysengrin en deux; mais le coup porte à faux, l'épée glisse et tranche seulement la queue. Ysengrin, délivré, s'élance, poursuivi par la meute.]
Li chien le vont sovent? mordant, Et il se va moult desfendant.
Qant il furent el tertre?? amont, Li chien sont las, recrëéu*° sont;
(4. Euz, yeux (pluriel de oil). — 2. Ovre, ouvre (du verbe ovrir). — 3. Qar, eh bien. — 4. Ovre, travail, ouvrage (du latin operam). — 5. Alon nos ent, allons-
nous en, — 6. Biax, beau. — 7. Doz, doux. — 8, Trop en, i a, il y en a trop. — 9. En apert, publiquement. — 40. Covoite, convoite, désire. — 44. Oï, entend. : — A9. St iorne en fuie, se met à fuir. — 143. Tant que, jusqu'à ce que, —
44. Taisniere, tanière. — 45. Se fiche, se cache. — 16. Remest, reste (du verbe remanoir),— 47. Briche, piège. — 48. Sache : voir p. 53, note 23.— 19. À por... ne, peu s’en faut que... — 20. La pel, la peau. — 24, Descire, déchire. — 29. Se, si. — 23. D'ilec, de là. — 24. Departir, partir. — 26. L’, lui. — 26. Estuet : voir p. 53, note 7. — 27. Partir, séparer. — 28. Sovent, souvent. — 29. El tertre, sur la hauteur. — 30. Recréu, qui renonce à la lutte.]
Et Ysengrins point ne s’atarge!, Fuiant s'en va, si se regarde, Droit vers le bos? grant alëure*.
Atant# s’en va et dist et jure Que de Renart se vengera EI premier ieu qu'il le verra.
3 (Le Roman de Renart.)
Le Roman de la Rose‘.
Le Roman de la Rose, commencé entre 1225 et 1230 par Guillaume de Lorris, continué plus de quarante ans après (vers 1270) par Jean Clopinel, de Meung-sur-Loire, est un poème de 22 000 vers octosyllabiques rimant deux à deux. Les 4 co0 premiers environ sont du premier auteur, tous les autres sont du second.
Ce poème est un poème allégorique. Guillaume suppose qu’il a un songe. Un matin de mai, se promenant à travers la campagne, il rencontre un jardin (c’est le royaume de l'Amour), dont les murs crénelés sont ornés de dix statues peintes représentant les vices (Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardise et Pauvreté). Dame Oiseuse (l’oisiveté) l’introduit dans le jardin, où, tandis qu'iladmire une rose belle entre toutes, Amour lui perce le cœur de cinq flèches. Le jeune homme alors voudrait atteindre la rose (c’est la jeune fille’ aimée); mais elle est entourée de plusieurs personnages, qui . en facilitent ou en défendent l’approche : Bel Accueil, Franchise, Pitié, Courtoisie, Largesse, Male Bouche (la médisance), Jalousie, Danger, Honte, Peur, Faux-Semblant.. La première partie du roman se termine, sans qu'il ait pu la cueillir. Mais, dans la deuxième partie, après maintes aventures, dont la plus importante est le siège de la tour où Jalousie a enfermé Bel Accueil, et surtout après de nombreuses et longues disser-
tations mises dans la bouche de Raison, d’Ami et de Nature, le jeune homme cueille.enfin la rose :
|A. S'atarge, s'arrête. — 2. Bos, boïs. — 3. Grant alëure, à grands pas. — &. Atant, alors. — 5. El premier leu, à la première occasion]
6. Éditions. — Le Roman de la Rose, éd. Méon (Paris, 1814, 4 vol.), éd. Francisque Michel (Didot. 1864, 2 vol.), éd. Pierre Marteau (traduction en vers, Orléans, 1878-1880, 5 vol.), éd. E. Langlois (Société des Anciens textes français, 1914-1915, 4 vol.):
A consulter. — E. Langlois : Origines et sources du Roman de la Rose (Thorin, 1890). — G. Gros : L'amour dans le Roman de la Rose (Éd. Baudinière, 1925). — L. Thuasne : Le Roman de la Rose (E. Malfère, 1920).
d6 | LE MOYEN AGE
Ainsi oi! la rose vermeille; À tant? fu jourz et je m’esveille.
La seconde partie du poème a beau se rattacher étroitement à la première, dont elle reprend le récit au point où il s’arrêtait, dont elle conserve les personnages, dont elle continue à employer les procédés littéraires, elle en diffère toutefois très profondément par son caractère et son esprit : l’œuvre de Guillaume de Lorris est une œuvre de composition régulière, de style élégant et sobre, d’un goût précieux et d’une inspiration mystique, une sorte d’art d'aimer qui enseigne en termes courtois le respect et l’adoration de la femme; l’œuvre de Jean de Meung est une œuvre prolixe et touffue, écrite avec non moins de force que de facilité, avec autant de hardiesse que de science, une œuvre d’esprit positif et parfois même cynique, toute pleine de réminiscences érudites d'auteurs anciens, de dissertations variées sur la philosophie, la théologie, l’astronomie, la physique et la médecine, ainsi que de satires souvent très vio- : lentes contre les femmes, les religieux, les rois et les grands, qui ont fait appeler cet écrivain « le Voltaire du moyen âge? ». |
C’est l’union de ces tendances si diverses qui sans doute a le plus contribué au succès du Roman de la Rose, le plus lu certainement de tous les écrits du moyen âge, comme l’atteste encore aujourd’hui l’existence de 200 manuscrits. Au xvi* siècle, Marot en donna une édition en 1527; et l'influence de ce roman s’est fait sentir même au xvnt siècle, chez les romanciers de l’école d'Honoré d’Urfé et de M'e de Scudéry.