LA PAUVRETÉ D'UN POÈTE
[Rutebeuf s'adresse dans ces vers au roi Louis IX, alors parti pour sa deuxième croisade. Comme Villon, il connut la misère, mais resta plus honnète que lui.]
Je ne sai par ou je comance,
Tant ai de matiere abondance Pour parler de ma povreté.
Pour Dieu vos pri, frans5 Rois de France, Que me donés quelque chevance f,
S17 ferés trop grant charité.
J'ai vescu de l’autrui chaté 5
Que l’on m'a creü ? et presté ;
Or !° me faut!! chascuns de creance {?, Qu'on me set povre et endeté ;
Vous r’aveiz hors deu regne esté ‘* | Ou toute avoie m'atendance ‘5, Le
Entre!$ chier ‘7 tens et ma maisniée !8 Qui n’est malade ne feniée{?
Ne m'ont laissié deniers ne gages ; Gent truis 2 d’escondire aramiée?!
Et de doner mal enséigniée ?? :
Deu sien garder est chascuns sages?.
[4. Toz cels et celes, tous ceux et celles. — 2. Atraire, attirer. — 3. Sevent, savent. — 4. Traire, endurer.]
[5. Frans, noble. — 6. Chevance, subsistance, — 7. si ferès, ainsi vous ee — 8. Chaté, bien. — 9. Creü, confié (du verbe croire, en latin credére). de 40. Or, maintenant. — 44. Faut, refuse (du verbe faillir). — 42, Creance, confiance., — 43, Que, parce que. — 44. Vous r'aveiz hors deu regne esté, vous avez de nouveau été hors du royaume. =— 45. Ou toute avoie m’alendance, en qui j'avais tout mon espoir. — Â6. Entre, à la fois. — 47. Chier tens, la cherté du temps
de la vie. — 48. Maisniée, maisonnée, famille. — 149, Feniée, affaiblie, —
20. Gent lruis, je trouve des gens, — 21. D'escondire aramiée, enragés à refuser, — 22. Mal enseignée, mal instruits. — 238. Deu sien garder est chascuns sages, chacun s'entend à garder son bien.]
Mors me r’a! fait de grans domages, Et vous, bons Rois, en dous voiages M'avés bone gent ? esloignée,
Et li lointains pelerinages
De Tunes * qui est leus* sauvages, Et la maleÿ gent renoiéef.
Grans Rois, s'il avient qu'a vous faille?, À tous ai je failli $ sans faille.
Vivres me faut”° et est faillis.
Nus !° ne me tent, nus ne me baille!; Je tous !? de froit, de faim baaille, Dont je suis mors !* et maubaillis ‘+.
Je sui sans cotes !* et sans lis,
N'a si povre jusqu'a Senlis.
Sire, si ne sai quel part! aille;
Mes costés!7 conoit le paillis'5,
Et lis de paille n’est pas lis
Et en mon lit n’a fors !° la paille.
(Rulebeuf.)