‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 72 sur 532 · ET MYSTÈRES · texte numérisé non relu

ET MYSTÈRES

1° Origine et développement des deux genres.

En France, comme en Grèce, le théâtre est né du culte religieux. Lors

des grandes fêtes, à la Noël ou à Pâques, les prêtres introduisaient au.

4. Ouvrages généraux: Éditions. — Thédtre français du moyen âge, par Monmerqué et F. Michel (1839). — Ancien théâtre français (tomes I, IE, ID), par À. de Montaiglon (Bibliothèque elzévirienne, 1854). — Le thédire français avant la Renaissance, mystères, moraliés èt farces, par E. Fournier (1872).

A consulter. — Petit de Julleville : Le théâtre en France (1889). — G. Bapst : Essai sur l'histoire du théâtre (1893). — L. Clédat : Le théâtre français au moyen âge (Lecène et Oudin, 1896). — E. Lintilhac : Histoire générule du théâtre en France. 1. Le théâire sérieux du moyen âge. Il. La comédie : Mcyen âge et Renaïssance (Flammarion, 1go4 et 1905). — G. Cohen : Le théâtre en France au moyen äge. I. Le théäire religieux (Ed. Rieder, 1928).

9 Éditions. — Les miracles de Notre-Dame, publiés par Gaston Paris el

milieu de l'office des représentations dialoguées de scènes évangéliques, la Nativité de Jésus ou la Résurrection: ainsi naquirent les drames liturgiques, qu’on appelait ludi, repraesentationes ou historiae repraesentendae, et qui étaient de simples paraphrases des textés sacrés, d’abord en latin et en prose. Peu à peu le français remplaça le latin, les vers se substituèrent à la prose; les pièces furent jouées non plus dans l’église, mais sur le parvis ou sur la place voisine ; les acteurs, au lieu d’être des prêtres ou des clercs, devinrent des laïques. Cette laïcisation du drame liturgique paraît s'être accomplie au xrr° siècle.

C’est de cette période que date le plus ancien drame, écrit en français (sauf quelques pages en latin), qui nous soit parvenu : Représentation d'Adam, dont on ignore l’auteur. Du x siècle il ne nous reste que deux pièces : Le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel, et Le Miracle de Théophile, de Rutebeuf.

Du xrv® siècle nous avons conservé 43 pièces, qui devaient former le répertoire d’une de ces associations religieuses et littéraires, appelées puis, qui organisaient des représentations dramatiques en même temps qu'elles instituaient des concours de poésie lyrique (voir p. 62). Ces pièces — à part une, L'Histoire de Grisélidis! (1395) — sont toutes des Miracles de Notre Dame, qui mettent en scène l'intervention merveilleuse de la Vierge Marie dans des événements humains : citons notamment les Miracles de la conversion dé Clovis, de Berthe femme du roi Pépin, de la femme du roy de Portugal, de ‘la fille du roy de Hongrie, de l'enfant donné au dyable, de la nonne qui laissa son abbaïe, d'un méchant et d'un larron, d'un paroissien esconmenié, d’un chanoine qui se maria, de la mère

Ulysse Robert (Société des Anciens textes français, 1876-1893, 8 vol.). — Mystères inédits, par Achille Jubinal (1837, 2 vol.). — Le mystère du Vieux Testament, publié par le baron James de Rothschild et E. Picot (Société des Anciens textes français, 1878-1891, 6 vol.). — Le mystère de la Passion, d'Arnoul Gréban, publié par G. Pariset G. Raynaud (Paris, Vieweg, 1878). — Le vray mystère de la Passion, adaptation de Ch. Gailly de Taurines et Léonel de la Tourrasse (Belin, 1901). — Le mystère du siège d'Orléans, publié par Guessard et de Certain (1862). — Le miracle de Théophile, de Rutebeuf, par Remy de Gourmont (Mercure de Fr., 1901). — Le théâtre religieux en Fr. du XIe au XIIE s. par A. Jeanroy (de Boccard, 1924). — Le théâtre édifiant en France aux XIV* et XVe s., par Schneegans (de Boccard, 1928).

À consulter. — Douhet, Dictionnaire des mystères (dans l'Encyclopédie théologique de Migne, Paris, 1854). — ‘Coussemaker : Drames liturgiques (Rennes, 1860). L. Petit de Julleville : Les myslères (Hachette, 1880, 2 vol). — M. Sepet: Le drame religieux au moyen äge (Paris, 1903). — E. Roy : Le mystère de la Passion en Fr. du 142 au 16es. (Champion et Rousseau, 1904, 2 vol.).

4. Il en existe une adaptation : L’Estoire de Griseldis, par Léonel de la Tourrasse (Hachette), Armand Silvestre et Eugène Morand ont remis le sujet sur la scène en 1891 : Grisélidis, mystère en 3 actes, un prologue el un épilogue.

du Pape, de Robert le Dyable, de Pierre le changeur... Tous ces miracles sont écrits en vers de huit syllabes, rimant deux à deux.

C’est au xv® siècle seulement que fleurissent les mystères. Le mot, qui se rencontre pour la première fois en 1402 dans les lettres patentes accordées par Charles VI aux Confrères de la Passion (voir p. go, note x), et qui s’écrivait primitivement mistère, vient du latin ministerium (office, fonction, d’où représentation), mais n’a pas tardé à se confondre avec le mot mystère, venu du latin mysterium (cérémonie religieuse d’un caractère secret) : confusion d’autant plus naturelle que les mistères dramatiques traitaient ordinairement des sujets religieux. Tandis que les miracles contenaient un drame humain, que venait simplement dénouer l'intervention de la Vierge, les misières ou mystères (telle est l’orthographe traditionnelle) étaient presque toujours tirés de l'Ancien Testament, du Nouveau Testament ou des Vies des Saints. Nous avons conservé environ une soixantaine de mystères, qui ont tous été composés entre 1400 et 1548. Les plus connus sont ceux qui racontent l’histoire de Jésus-Christ et qu’on appelle, assez improprement d’ailleurs, les mystères de la Passion. Il faut surtout citer Le Mystère de la Passion d'Arnoul Gréban, poète manceau : il fut représenté vers 1450, il est divisé en quatre journées et compte 34 574 vers. Parmi les nombreux remaniements, auxquels cette œuvre donna lieu, nous devons signaler Le Mystère de la Passion, de Jean Michel, médecin d'Angers: représenté dans cette ville en 1486, il comprend quatre journées et n’a pas moins de 45000 vers. D'’Arnoul Gréban cet de son frère Simon Gréban signalons aussi l’immense Mystère des Actes des Apôtres, en 61968 vers, joué à Bourges en 1536 et à Paris en 1941. ie

Il'existe également quelques mystères qui ne sont pas puisés aux sources sacrées : tels Le Mystère du siège d'Orléans (1439), dont on ne connait pas l’auteur et dont le sujet est la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc; Le Mystère de la destruction de Troie, qui fut composé vers 1452 par Jacques Millet, étudiant en droit d'Orléans, mais qui ne fut probablement jamais joué; Le Mystère de saint Louis (1513), œuvre de Pierre Gringore ou Gringoire ! (né à Caen vers le milieu du règne de Louis XI et mort en 1534), qui nous a aussi laissé une pièce comique (voir p. 99).

À part quelques scènes, intéressantes. par la naïveté du langage que parlent les personnages ou par l’intensité de la foi religieuse qui s’y révèle (voir plus loin les extraits que nous citons), tous ces mystères supportent difficilement la lecture. Car ils sont d’une longueur interminable (certains atteignent 60000 vers); le nombre des personnages s'élève

4. Célébré par Victor Hugo dans Motre-Dame de Paris et par Théodore de Banville dans sa comédie en prose : Gringoire (1866).

à cent, deux cents, parfois même cinq cents. Aussi n’y a-t-il aucune unité dans ces pièces, qui sont à vrai dire moins des drames que de simples successions de tableaux. Le comique s’y mêle au tragique: ce sont surtout les diables par leur gesticulation et les fous par leurs quolibets qui étaient chargés de faire rire les spectateurs. Le style y est très négligé ; la familiarité y est même poussée jusqu’au réalisme le plus grossier. La versification (c’est le vers octosyllabique qui est généralement employé) est assez régulière et correcte, mais très monotone. Enfin les auteurs n’ont aucun souci de l’exactitude historique ; on y relève de perpétuels anachronismes : par exemple, les païens sont confondus avec les musulmans, les Romains du temps de Tibère invoquent Mahomet, Dioclétien a déjà de l'artillerie.

Mais, en dépit de toutes ces imperfections littéraires, les mystères

eurent au moyen âge un très grand succès, contrairement à l'affirmation

de Boileau (L'Art poétique, KE, 8x) :

Chez nos dévots aïeux, le théâtre abhorré

Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré. De pèlerins, dit-on, une troupe grossière,

En publie, à Paris, y monta la première,

Et, sottement zélée en sa simplicité,

Joua les Saints, la Vierge, et Dieu, par piété. Le savoir, à la fin dissipant l'ignorance,

Fit voir de ce projet la dévote imprudence.

On chassa ces docteurs prêchant sans mission ; On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion.…

IL est vrai que le clergé, après avoir présidé à la naissance du théâtre religieux et l'avoir longtemps encouragé (en payant une partie des frais des représentations, en prètant aux acteurs des costumes, chapes, chasubles, dalmatiques, en jouant même des rôles dans les pièces), avait fini par s’alarmer, surtout devant les attaques des protestants, du mélange sur la scène des choses saintes et profanes. Il est vrai aussi qu’au temps de la Renaissance les lettrés, souhaitant un art nouveau inspiré de l'antiquité, affichèrent le dédain de ces mystères, dont la médiocrité littéraire les rebutait. Mais quand, victimes des scrupules tardifs des croyants et des mépris sévères des lettrés, les mystères furent frappés à mort par l'arrêt du Parlement de 1548 (voir p. 90, note 3), ils étaient encore en pleine vitalité!

4. Le genre ne disparut d'ailleurs pas complètement. Si on cessa de composer des mystères, on continua du moins d'en jouer jusqu'à la fin du xvi siècle, en les déguisant sous les titres de tragédies, pastorales ou tragi-comédies. On

2° Organisation matérielle du théâtre.

a) Mise en scène, décors ef cosiumes".

Il n’y avait pas au moyen âge de théâtre permanent ; chaque fois qu'il devait y avoir des représentations dans une ville, on élevait sur une place un « échafaud », comprenant une scène et des estrades pour le public. La scène n'était pas, ainsi qu'on l’a cru longtemps, disposée en trois étages représentant l'enfer, la terre et le paradis ; elle était de plain-pied. Les’ décors n'étaient pas successifs, comme aujourd’hui, mais simultanés: la scène représentait, à peu de distance les uns des autres, tous les endroits où l’action devait se passer; chacun de ces endroits s’appelait une mansion (maison). IL y avait parfois jusqu’à vingt mansions sur la scène ?. Tous ces lieux étaient d’ailleurs très-sommairement figurés : une forêt était représentée par deux ou trois arbres, une ville fortifiée par un pan de muraille, la grande salle d’un palais par un fauteuil entre quatre colonnes. Il arrivait même qu’un lieu était indiqué par un simple écriteau. Le paradis formait une mansion un peu plus élevée que les autres, et généralement placée de côté ; quant à l'enfer, 1l était figuré par une gueule de dragon placée à Daue bout : elle était éclairée par des flammes de bengale et il en sortait de la fumée, tandis que dans le sous-sol on remuait des chaînes et on roulait des tonneaux pleins de pierres, pour 1miter les plaintes des damnéset les hurlements des démons.

Cette disposition scénique nuisait forcément à la vraisemblance. Car, toutes les mansions étant voisines les unes des autres, le palais de Pempereur à Rome, par exemple, n’était distant que de quelques mètres du Temple de Jérusalem ou de la maison de la Vierge à Nazareth. Sans aucun respect de la notion de temps, l’action se déplaçait d’un endroit dans un autre ; et, comme il n’y avait pas de coulisses, les acteurs, leur rôle terne, restaient en scène immobiles.

I n’y avait pas plus de vraisemblance dans le costume que dans le décor. On ne tenait compte n1 de la différence des temps ni de la difté-

jouait encore des mystères dans les campagnes en plein xvme siècle. Et vers la fin du xixe siècle quelques lettrés tentèrent de ressusciter ce genre (Ed. Haraucourt: La Passion, poème dramatique; Ch. Grandmougin: Le Christ ; M. Bouchor : MVoël ou Le mystère de la Nativité).

4. À consulter. — G. Cohen: Histoire de la mise en scène dans le théâtre religieux du moyen âge (1906; nle éd., Champion, 1926), Le livre du régisseur pour le Mystère de la Passion joué à Mons en 1501 (1925).

2. Une miniature, qui se trouve en tête d’un manuscrit du Mystère de la Passion et Résurrection de notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, joué à Valenciennes en 1547, nous représente la scène avec onze mansions.

rence des conditions : les contemporains de Jésus portaient le costume du moyen âge ; et, comme les acteurs mettaient leur vanité à être richement vêtus, on voyait parfois des mendiants habillés de soie.

b) Les représentations et les acteurs :

les Confrères de la Passion.

Les représentations avaient lieu à l’occasion de fêtes religieuses ou bien en l’honneur de personnages ou d'événements importants. On en donnait aussi parfois, dans les calamités publiques, en particulier lors des épidémies, pour obtenir la protection céleste.

Quelques mois avant la représentation avait lieu le cry : on annonçait à travers la ville la représentation prochaine et on invitait les personnes de bonne volonté à collaborer à son organisation, soit en donnant de l’argent, soit en acceptant des rôles. Car il n’y avait pas, au moyen âge, d'acteurs de profession !, mais seulement des troupes d'amateurs, où toutes les classes de la société se trouvaient représentées: nobles, bourgeois, magistrats, prêtres, clercs, écoliers, artisans.,. (les rôles de femmes étaient tenus par des jeunes gens). Non seulerhent les acteurs n’étaient pas payés en général, mais quelquefois ils payaient ? eux-mêmes, pour obtenir le rôle qu'ils désiraient, — et d'autant plus cher que le rôle était plus important: c’est aux plus offrants qu’étaient adjugés les rôles des rois, du pape ou de Dieu. Et pourtant les rôles étaient souvent pénibles et même dangereux : dans ces pièces interminables l’acteur qui jouait le Christ demeurait si longtemps sur la croix qu'il était à moitié mort quand on le décrochait..….; et, comme les acteurs prenaient leurs rôles au sérieux, il est arrivé que dans la chaleur de l’action le centurion chargé d’effleurer le Christ de sa lance la lui enfonçait dans le corps ?.

La veille de la représentation tous les acteurs en grand costume défilaient à travers les rues de la ville (c'était la montre) : en tête du cortège, qui comptait parfois de cinq à six cents personnes, marchait solennellement Dieu le Père... Les représentations duraient plusieurs jours, souvent plusieurs semaines. L’empressement des spectateurs était très grand : bien qu’on ne commençât à jouer qu'après vêpres, dès l’aube on retenait les places, dont les prix n'étaient d’ailleurs pas très élevés. Toutes les boutiques étaient fermées ; car la population entière de la ville s’entassait au théâtre.

4. C'est d'Italie que nous viendront, au temps de la Renaissance, les acteurs de profession, avec le mot lui-même de comédien.

2. On connait les prix payés par les acteurs lors d’une représentation donnée dans la ville de Vals en 1506.

3. C'est ce qui arriva, dit-on, lors de la A SOLE TR du Mystère de la Passion devant le roi de Suède Jean II.

Les acteurs se groupaient en associations ou confréries, dont les unes eurent une existence temporaire, les autres une organisation durable. De ces dernières la plus célèbre fut celle des Con/frères de la Passion, qui se constitua vers la fin du xrv® siècle et obtint, au début du xv*, du ror Charles VI le monopole des représentations de mystères à Paris !. Ils jourent longtemps à l'Hôpital de la Trinité ?, qu'ils quittèrent en 1539 pour s'établir à l'Hôtel de Flandre, rue Coq-Héron. En 1548 ils acquirent une partie de l'Hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil. Mais cette année même le Parlement leur interdit de jouer désormais des mystères®. [ls essayérent alors de jouer des pièces profanes; puis, en 1599, ils louèrent leur salle et cédèrent leur privilège — qu’ils conservèrent jusqu’en 1629 — à des comédiens de métier, à la troupe de Valleran-Lecomte, qui jouera les pièces d'Alexandre Hardy (voir p. 306). La Confrérie de la Passion ne fut abolie par le roi qu’en décembre 1676.

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