‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 73 sur 532 · ADIEUX D’EVE MOURANTE À ADAM · texte numérisé non relu

ADIEUX D’EVE MOURANTE À ADAM

Eve. — Je requier* Dieu qu'il me pardoint Mes faultes, et graces me dointf, ne Que je puisse avoir saulvement 7. :

Je sens bien la mort qui me poinct?, Qui veult que mon corps soit desjoinct °

4. Les lettres patentes du 4 décembre 1402 leur accordaïent le privilège «de faire jouer quelque mystère que ce soit, soit de la Passion et Résurrection où autre quelconque tant de saincts comme de sainctes qu'ils voudront eslire et mettre sus (sur la scène), toutes et quantes fois qu'il leur plaira. »

2. L'Hôpital de la Trinité, situé près de la Porte Saint-Denis, avait été fondé à l'origine pour servir d'asile aux pèlerins ; d’où peut-être l'erreur de Boileau dans les vers déjà cités plus haut :

De pélerins, dit-on, une troupe grossière En public, à Paris, y monta la première...

3. Par son arrêt du 17 novembre 1548 qui «inhibe et deffend aux sieurs. supplians de jouer le mystere de la Passion Nostre Sauveur, ne autres mysteres sacrez, sur peine d'amende arbitraire ; leur permettant neantmoins de pouvoir . jouer autres mysteres profanes, honnestes et licites, sans offenser ne injurier aucunes personnes. »

[4 Je requier, je prie. — 5. Pardoint, pardonne. — 6. Doint, donne. — 7. Saulvement, salut. — 8. Poinct, pique (des éperons). — 9. Desjoinct, séparé.]

De mon esperit, à lui conjoinct ; Je sens bien mon definement!.

Apam. — Quoy? Sentez vous quelque torment, Eve?

Eve. — Las! ouy, largement, Adam; je scay certainement Que je suis de ma mort prochaine.

J'ay vescu assez longuement ; Je sens mon afoyblissement.

Vray Dieu, a ce departement ?, Donne moy ta grace haultaine !

ADam. — Las! qu’esse que nature humaine, Povre, doulente*, lasche, vaine ?

Vivre si longtemps en grant peine Et puis finablement mourir.

Eve, ma femme et seur germaine, Puis qu'il fault que mort t'en ameine #, Prie la bonté souveraine Qu'elle te vueille secourir.

Eve. — Las! je la doy bien requerir À ce pas° que je doy perir.

Quant a l'ame, qui tousjours dure, Que mon Dieu la vueille garir 5 Du peché, que fis encourir À l’homme, par une morsure.

Las! ame, ou iras-tu courir Pour place de repos querir 7?

Plore, ame, plore, creature ; Quarit® du corps, mis soit ° a pourrir Et les vers de terre nourrir ; Ce n'est que sa droite nature.

[4. Definement, fin. — 2. Departement, séparation. — 3. Doulente, souffrante. — 4. T'en ameine, emmène (en est explétif). — 5. Pas, passage. — 6. Garir, protéger. — 7. Querir, chercher. — 8. Quant, pour ce qui est. — 9, Mis soit, qu'il soit mis.]

F Li

Apam. — Bon couraige, femme; souvienne toy De Dieu, ton roy; Tu es sa creature, Voy le péché que fismes, toy et moy, Contre sa loy Et contre nostre foy ; Congnois! et voy Ta faulte et ton injure.

Tu es seüre Que une foys la mort seüre, Aspre et dure, Tous endurer convient, Et fault en gré? prendre quant elle vient.

Eve. — Je prends en gré, puis qu’il fault que je passe. À vray parler, je suis de vivre lasse, Car je n’eu onc* en ce monde liesse #.

Dieu de lassus *, tourne ta digne face Hors de rigueur ; donne pardon et grace Par ton plaisir a ceste pecheresse.

Hélas ! je voy mes enfans, que je laisse Tous obligés a mon maternel vice.

Adam pescha; j'en fuz mediatrice, Pour le tenter de menger de la pomme ; Du faulx serpent fuz compaigne et complice.

Dont guerre fut meue ? entre Dieu et homme...

(Le Mystère du Vieil Testament, xv° siècle.)

Page 1