ARRIVÉE DES CROISÉS A CONSTANTINOPLE
[C'est au printemps de l’année 1203 que les Croisés, avant de se rendre en Terre Sainte, voulurent prendre Constantinople pour y mettre sur le trône un empereur grec favorable au christianisme. Ils arrivèrent en vue de la ville le
23 juin.]
Lors virent tot a plain Costantinople cil des nés! et des galies? et des vissiers* ; et pristrent port et aancrerent lor vaissiaus.
Or poez savoir que mult esgarderent Costantinoble cil qui onques mais* ne l’avoient veue; que il ne pooient mie cuidier? que si riche vile peust estre en tot le monde, cum ils virent ces halz murs et ces riches tours dont ele ere® close tot entor à la reonde, et ces riches palais et ces haltes yglises, dont il 1 avoit tant que nuls nel° poist croire, se il ne le veist à l’oil, et le lonc et le 1610 de la vile qui de totes les autres ere soveraine. Et sachiez que il ni ot si hardi cuit la chars ‘? ne fremist ; et ce ne fu mie mervoille ; que ‘* onques si granz affaires ne fu enpris ‘* de nulle gent, puis que li monz fu estorez !$.
Lors descendirent à terre li conte et li baron et li dux!$ de Venise; et fu li parlemenz!7 out# mostier Saint-Estienne. Là ot'? maint conseil pris et doné. Totes les paroles qui là furent dites ne vos contera mie li livres ; mais la summe?? del conseil si fu tiels?t, que li dux de Venise se dreça en estant?? et lor dist :
« Seignor, je sai plus del convine ?* de cest païs que vos ne faites, car altre foiz?* i ai esté. Vos avez le plus grant afaire et le plus perillos entrepris que onques genz entrepreissent ; por ce si? covendroit que on ovrast?f sagement. Sachiez, se nos alons
[4. Nés, nefs. — 2. Galies, galères. — 3. Vissiers, huissiers (vaisseaux munis de portes, huis, sur les côtés). — 4. Onques mais, jamais auparavant. — D. Que, parce que (quod).— 6. Mie, nullement. — 7. Cuidier, croire. —8. Ere, était (erat). — 9. Nel poist, ne le pût. — 40. Lé, largeur. — 44. Cu, à qui. — 42. La chars, la chair. — 43. Que, voir note 5. — 44, Enpris, entrepris. — Ab. Puis que li monz fu esiorez, depuis que le monde fut créé. — 16. Li dux, le doge. — 47. Parlemenz, assemblée. — 18. Ou mostier, à l’église. — 49. Ot, il y eut. — 20. Summe, conclusion. — 24. Tiels, tel. — 22. En estant, tout droit (in stando). — 93, Convine, état. — 24. Altre foiz, autrefois. — 25. Si, ainsi,— 26. Ovrast,
opérât, agit].
à la terre ferme, la terre est granz et large, et nostre gent sont povre et diseteus de la viande‘. Si s’espandront par la terre por querre? la viande; et il i a mult grant plenté* de la gent el païs; si ne porriens * tot garder que nos n’en perdissiens . Et nos n'avons mestier 5 de perdre; que’ mult avons poi® de gent à ce que nos volons faire.
Il a ° isles ci près, que vos poez veoir de ci, qui sont habitées de genz, et laborées ‘! de blez et de viandes ‘? et d’autres biens. Alons iqui ‘? prendre port, et recuillons les blez et les viandes del païs ; et quant nos aurons les viandes recuillies, alomes t* devant la vile, et faisons ce que Nostre Sires!ÿ aura porveu tt. Quar plus seurement guerroie cil qui a la viande que cil quin’en a point. » À cel conseil s’accorderent li conte et li baron, et s’en ralerent tuit ‘7 à lor nés chascuns et à ses vaissiaus.
Ensi repouserent cele nuit. Et al maitin, le jor de la feste monseignor saint Johan-Baptiste, en juing‘#, furént drecies les banieres et li confanon‘° es chastials?© des nés, et les houces ostées des escuz?!, et portendu ?? li bort des nés. Chascuns regardoit ses armes tels con à lui convint**; que?* de fi?ÿ sevent que par tens * en aront mestier ?7.
Li marinier traient ?8 les ancres, et laissent les voiles al vent aler ; et Diex lor done bon vent tel con à els convint. Si s’en passent ? tres pardevant Costantinoble, si près des murs et des tours que à maintes de lor nés traist-on °°. Si i avoit tant de
[4. Viande, vivres (vivenda). — 2. Querre, chercher (quaerere). — 3. Plenté, quantité. — 4. Si ne porriens tot garder, ainsi nous ne pourrions garder tout notre monde. — 5, Que nos n’en perdissiens, sans que nous en perdions. — 6. Meslier, besoin. — 7. Que, parce que. — 8. Poi, peu. — 9. À ce que, pour ce que. — 10. I a isles, il y a des iles. — 44, Laborées, travaillées. — 42. Viandes, voir note 1. — 43. Iqui, là. — 14. Alomes, allons. — 45. Nostre
. Sires, Notre-Seigneur, Dieu, — 46. Porveu, pourvu, disposé. — 17. S'en | ralerent tuit, ils s’en allèrent tous. — 48. Le 24 juin. — 49. Li confanon, les
gonfanons. — 20, Es chastials des nés, sur les châteaux des navires (sortes de tours). — 24. Escuz, boucliers, — 22. Portendu, tendus, garnis. — 23. Tel con a lui convint, telles qu’il lui convenait de les porter. — 24. Que: voir note 7. — 25. De fi, pour sûr (fidem). — 26. Par tens, bientôt. — 27. Mestier, voir note 6. — 28. Traient, tirent. — 29. Si s'en passent tres pardevant, ils
passent ainsi de là jusque par devant. — 30. À maintes de lor nés traist-on, sur maintes de leurs nefs on aurait pu tirer.]
gent sor les murs et sor Les tors, que il sembloit que il n’austse là non.
(Villehardouin, La Conquête de Constantinople, chap. xxvi.)