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LES SIX BOURGEOIS DE CALAIS

[Huit jours après la bataille de Crécy (26 août 1346), gagnée par Edouard IX d'Angleterre sur Philippe VI de Valois, les Anglais mirent le siège devan[ Calais. Au bout de onze mois de résistance, la ville, réduite à la famine, dut capituler (2 août 1347) : Edouard III consentit à épargner les habitants à la condition que six riches bourgeois, en chemise et la corde au cou, viendraient lui apporter les clefs de la ville et se mettre à sa merci. Eustache de Saint- Pierre se dévoue, et cinq autres bourgeois s'offrent pour l’accompagner.

Le grand sculpteur Rodin a représenté cet épisode historique dans son fameux Monument des Bourgeois, inauguré à Calais en 1895.]

Si s’en alèrent li six bourgois, en cel estat que je vous di, avoech! monsigneur Gautier de Mauni? qui les amena tout bellement? devers le palais dou roy, et messires Jehans de Viane* rentra en le ville de Calais.

Li rois estoit à celle heure en sa cambref, à grant compagnie de contes, de barons et de chevaliers. Si entendi que cil de Calais venoient en l’arroy® que il avoit deviset' et ordonnet ; si° se

mist hors et s’en vint en la place devant son hostel, et tout cil.

signeur après lui et encores grant fuison ? qui y sourvinrent, pour veoir chiaus de Calais ne‘° comment il fineroient ‘t. Et meismement la royne d'Engleterre sievi‘? le roy son signeur. Evous!# venu monsigneur Gautier de Mauni et les bourgois dalést# lui qui le sievoient, et descendi en la place, et puis s'en

vint devers le roy et li dist : « Monsigneur, veci le representa-

tion ‘5 de le ville de Calais, à vostre ordenance‘f. » Li rois se taisi 7 tous quois'8 et regarda moult fellement !? sur chiaus ?° ;

car moult haoïit ?t les habitans de Calais, pour les grans damages .

et contraires ?? que dou temps passet sus mer li avoient fais.

[4. Avoech, avec (de apud hoc). — 2. L'envoyé du roi d'Angleterre. — 3. Tout

bellement, tout simplement. — 4. Le gouverneur de Calais, qui avait défendu la ville. — 5. Cambre, chambre (cameram). — 6. En l'arroy, dans l'appareil. — 7. Deviset, prescrit. — 8. Si, alors. — 9. Fuison, foison, abondance. — 40. Ne, et (emploi affirmatif de la négation). — 44. Il fineroient, ils finiraient. — 42. Sievi, avait suivi. — 13. Evous venu, voici pour vous venu. — 14. Dalés lui, | à côté de lui (de-latus). — 45. Voici les représentants. — 46. Selon vos ordres. — 47, Se taisi, se tut. — 18. Quois, immobile (quietus). — 19. Fellement, furieusement, — 20. Chiaus, ceux-ci. — 24. Haoit, haïssait. — 22. Gontraires, contrariétés. |

Cil six bourgois se misent tantost‘ en jenoulz par devant le roy, et disent ensi en joindant leurs mains : « Gentilz sires et gentilz rois, ves? nous chi six, qui avons esté d'ancisserie# bourgeois de Calais et grans marceansÿ. Si vous aportons les clés de le ville et dou chastiel de Calais, et les vous rendons à vostre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous vées, en vostre pure volenté, pour sauver le demorant dou peuple de Calais; si° voelliés avoir de nous pité et merci? par vostre très haute noblèce. » Certes il n’i eut adonc® en le place signeur, chevalier ne vaillant homme, qui se peuist°® abstenir de plorer de droite !° pité, ne qui peuist en grant pièce‘! parler. Li rois regarda sus yaus !? très ireusement !?, car il avoit le coer si dur et si espris de grant courous que il ne peut parler ; et quant il parla, il commanda que on leur copast les tiestes tantost *. Tout li baron et li chevalier, qui là estoient, en plorant prioient si acertes 15 que faire le pooient au roy qu'il en vosist { avoir pité, merci; mais il n’i voloit entendre.

Adonc fist la noble royne d'Engleterre ut humilité 17, et ploroit si tenrement de pité que on ne le pooit soustenir. Elle se jetta en Jenoulz par devant le roy son signeur et dist ensi : « Ha! gentilz sires, puis que je apassai ‘À le mer par deçà! en grant peril, si com vous SAS, je ne vous ay riens rouvet?? ne don demandet. Or vous pri jou?! humblement et requier en propre don que, pour le fil sainte Marie et pour l'amour de mi, vous voelliés avoir de ces six hommes merci. »

Li rois attendi un petit ?? de parler et regarda la bonne dame sa femme, qui ploroit devant lui en jenoulz moult tenrement. Se ?? li amolia ?* li coers, car envis? l’euist couroucie ens ou point?5 là où elle estoit; si dist : « Ha ! dame, je amaisse

[4. Tantôt, aussitôt. — 2. Ves, voyez. — 3. Chi, ici. — 4. D'ancisserie, d’an-

cienneté. — D. Marceans, marchands. — 6. Si, ainsi. — 7. Merci, pardon. — 8. Adonc, alors (ad tunc). — 9. Peuist, pût (du verbe pooir). — 40. Droite, juste, légitime. — 44, En grant pièce, de longtemps. — 12. Sus yaus, sur eux. — 43. Très ireusement, avec grande colère. — 44. Tantost, sur-le-champ. — : 45. Acertes, instamment. — 16. Vosist, voulût. — 17. Humilité, acte d’humilité. — 18. Puisque je apassai, depuis que j'aipassé. — 49. Par deçà, pour venir ici. — 20. Rouvet, demandé (rogare). — 2. Jou, je. — 22. Un petit, un peu. — 23. Se, pour si, alors. — 24. Li amolia, s'amollit. — 25. Envis, malgré lui, à regret (invitus). — 26. Ens ou point là où, dans la situation où ...(elle allait

être mère).]

miculz que vous fuissiés d'autre part que ci. Vous me priés si acertes que je ne le vous ose escondire! ; et comment? que je le face envis, tenés, je les vous donne : si en faites vostre plaisir %. » La bonne dame dist : « Monsigneur, très grans mercis. »

Lors se leva la royne et fist lever les six bourgois, et leur fist osler les chevestres ‘* d’entours les colz, et les amena avoecques Jui ‘en sa cambre, et les fist revestir et donner à disner tout aise ; et puis dotiua à à çascun six nobles 7, et les fist conduire hors de l'ostf à sauveté ?

CFrdiésrts Chroniques, livre I, chap. Lxvr.)

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