‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 90 sur 532 · LES PLAINTES DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LES PLAINTES DU PEUPLE

[Dans le Quadriloque invectif Alain Chartier imagine qu'il voit en songe la France qui adresse des reproches à ses trois enfants, la Noblesse, le Clergé et le Peuple, et les supplie d’avoir pitié de leur mère en faisant trève à leurs discordes. Chacun des trois ordres prend la parole à son tour. Voici les doléances que fait entendre le peuple.]

« Ha ! mere jadis habondant et plantureuse de prosperitez, et ores ! angoisseuse et triste du declin de ta lignee, je reçoy bien en gré ta correction ?, et cognois que tes plaintes ne sont point desraisonnables ne sans cause. Mais trop m’est amere desplaisance que j'aye de ce meschief® la perte et le reproche ensemble, et que men doyes# en rien * tenir suspect quant d’autruy coulpe 5 je porte. la très aspre pénitence. Je suis comme l’asne qui soustient le fardel importable, et si suis aguillonné et batu pour faire etsoufrir ce que je ne puis... Le labeur de mes mains nourristles lasches et les oiseux, et ilz me persecutent de faim et de glaive. Je soustiens leur vie a la sueur et travail de mon corps, et ilz guerroyent? la moief par leur oultrage : ilz vivent de moy, et je meurs par eulx.. Regarde, mere, regarde et advisé® ma très langoureuse affliction, et tu cognoistras que tous refuges me deffaillent ** : les champs n’ont plus de franchise {! pour moy administrer seure demeure, et je n'ay plus de quoy les cultiver et fournir pour y recueillir les fruicts de nourriture... Ennuyeuse chose est a raconter et plus grieve !? a soustenir ma piteuse desolation, car je suis en exil en ma maison, prisonnier de mes

[4. Ores, maintenant, — 2, Correction, réprimande, — 3. Meschief, malheur. — 4. Doyes, doives. — 5. En rien, en quelque chose. — 6. Coulpe, faute, — 7. Guerroyent, accablent. — 8. La moie, la mienne, — 9, Advise, reconnais,

— 10. Deffaillent, manquent. — 44. Franchise, liberté. — 12. Grieve, lourde.]

amis, assailly de mes deffendeurs, guerroyé des souldoyers { dont le payement se fait de mon propre chatel?. Et pour faire une abhominable somme de mes males meschances ? infinies, Je ne voy aultre demourant ou exploict+ des longues guerres de ce royaulme, sinon terres en friche et pays inhabitables, multitude de femmes veves 5 et d’orphelins chetifs, mendians et desolez, et mutations de biens, qui des mains de ceulx qui les ont gaigniez sont transportez aux pillars et ravissans ; et tellement est la chose publicque muee © et changiee de sa nature qu'entre l'impetuosité des armes se taisent les lois, et Justice a laissié son tribunal, ouquel se siét? et preside Voulenté® ; si a faict icelle° ung tel edict que ce que Force veult elle peult, ce qu’elle peult elle accomplist, ce qu’elle accomplist elle appreuvet?, ce qu’elle appreuve est exaulcé et loué et non puny... » |

(Alain Chartier, Quadrilogue invectif.)

[A. Souldoyers, soldats. — 2. Chatel, capital. — 3. Males meschances, tristes infortunes. — 4, Demourant ou exploit, résultat ou profit. — 5. Veves, veuves. — 6. Muee, transformée. — 7. Se siét, siège. — 8. Voulenté, l'arbitraire. — 9. celle, celle-ci. — 40. Appreuve, approuve.]

Page 1