I. — LES ORIGINES DE LA RENAISSANCE
On appelle Renaissance le mouvement de rénovation littéraire etartis= tique qui s’est produit dans l’Europe occidentale à la fin du xy® siècle et À dans le courant du xvi*. Ce mot de Renaissance, — qui, au sens où nous. l’entendons ici, ne se rencontre d’ailleurs pas au xvi° siècle, — nesignifie point que le moyen âge fut, comme on l’a cru pendant trois siècles (du xvie au xix*), « une longue nuit intellectuelle ». Nous avons vu, au contraire, dans les chapitres qui précèdent, quelle fut sa fécondité littéraire ; et les cathédrales romanes et gothiques, encore subsistantes, attes- | tent à nos yeux quelle fut sa fécondité artistique. Seule la fin du moyen âge, c’est-à-dire la seconde moitié du xve siècle, fut une période de stérilité pour les lettres et les arts. Et c’est au sortir de cette période qu'on eut, au xvi* siècle, l'impression d’une vraie « renaissance ».
La résurrection des lettres (pour laisser de côté celle des arts) eut deux causes générales : 1° la diffusion des trésors de l’antiquité apportés dans les pays occidentaux par les savants grecs, qu'avait chassés la prise de Constantinople par les Turcs (1453), et parmi lesquels il faut citer Georges de Trébizonde, Bessarion et surtout Lascaris ; 2° la découverte de l’imprimerie ?, qui fut à peu près contemporaine de ce dernier événement et qui permit la multiplication plus rapide et moins coûteuse des chefs-d’œuvre antiques.
4. À consulter. — Michelet : Histoire de France. La Renaissance (1855). — Gebhardt : Origines de la Renaissance en Ltalie (1870). — J. Burckhardt: La civilisation en Lalie au temps de la Renaissance (traduction Schmitt, Plon, 1885,
2 vol.; 2e éd. 1906). — Müntz : La Renaissance en Italie et en France à l'époque de Charles VIIT (Paris, 1885). — J. Zeller : Italie et Renaissance (1893). — F. Brunetière : Histoire de la littérature française classique (tome I, 17e partie : Le mouvement de la Renaissance, 1904, Delagrave). — Louis Battifol : Le siècle de la Renaissance (Hachette, 1909). — Walter Pater : La Renaissance (trad. française par F. Roger-Cornaz, Paris, Payot, 1917). — Jean Plattard: La renaissance des letires en France (A. Colin, 1925), RSR 2. Dès le début du xrve siècle Coster de Harlem (en Hollande) avait imprimé au moyen de la gravure sur bois (xylographie). Mais c'est aù xve siècle, de 1436 à 1440, que Gutenberg, de Mayence, après de patientes recherches, découvrit à Strasbourg l’art d'imprimer avec des caractères mobiles en métal. Le premier si ouvrage imprimé fut la Bible (1450). En 1470 Jean de à Pierre, ancien recteur de l’Université de Paris, et Guillaume Fichet, professeur de belles-letires et de rhétorique, firent venir à Paris trois « compagnons » de Gutenberg :- Michel Friburger, de Colmar, Ulrich Gering, de Constance, et Martin Crantz, qui s’installèrent avec leurs presses dans les bâtiments de la Sorbonne. Au début il fallut les protéger contre la foule qui voyait en eux des sorciers. Mais bientôt les imprimeries se multiplient à Paris et en province : à Lyon (1473), à Toulouse et Angers (1476), à Poitiers (1479), à Grenoble (r4go).… La nouvelle invention
C'est en [ilie que débiita la Renaissance, ef ééla pour plusieurs raisotis : d’abord les souvenits de l'antiquité s'étaient beaucoup mieux conservés sur ce sol, où avaient vécu les Latins et qui avait peu subi linflüence des irivasions gérmaniques ; puis, sans parler de la race italienne, üäturellement artiste, la situation économique et politique de l'Italie était alors très favorable au développement des lettres et des arts, avec ses richés corporations de bourgeois et d'ouvriers, qui avaient assez de bien-être et de loisir pour s'intéresser aux prodüctions artistiques et littéraires; enfin les artistes rencontrèrent la protection éclairée de nombreux princes ! (les Médicis à Florence, les Sforza à Milan, les Gonzague à Mantoue, la maison d’Este à Ferrarc, Alphonse le Magnifique à Naples) et celle de plusieurs papes, Alexandre VIT (1498-1503), Jules IL (1503-1518) et surtout Léon X (1513-1521).
D'Italie la Renaissance passa en France grâce aux contacts qu’établirent entre les deux pays, à partir de 1492, les guerres d'Italie, qui se continuèrent sous trois de nos rois (Charles VIII, Louis XII, François Ier). Il ne faut sans doute pas exagérer, autant que l’a fait Michelet (voir vol. If, p. 664-66), l'importance de ces guerres d'Italie pour le dévéloppetient dé notre civilisation : 11 est probable que sans elles le mouvement de la Renaissance se serait {out de même produit en France ; mais il est certain qu’elles l’ont beaucoup accéléré ?.
mit toutefois longtemps à s'imposer. En 1535, sôus la pression de l'Église, Fränçois [er lui-même rendit un édit qui interdisait sous peine de mort d'imprimer quelque livre que cé fût. Le Parlement fit rapporter l'édit; et le roi donnä l’autorisation d'imprimer à douzé personnes choisies sur une liste dé vingt-quatre présentée par le Parlement. En 1539 il accorda un privilège à Conrad Néobar « prémier imprimeut roÿal pour les impressions grécques ». Il créa aussi la Typographie royale, imprimerie modèle, qu’il confia à Robert Estienne et qui fut l'origine de l’Imprimetie Royale fondée par Louis XIII en 1646 et devenue de nos jours l’Imprimerie Nationale. En France les plus célèbres imiprimeurs furent les Estienne (voir p. 134, note 8), dont l'imprimerie füt eréée en 1502, et qui rivalisèrent avec lès Alde Manuce à Venise et lés Elzévir en Hollande,
À consulter. — Renouard : Annales de l'Imprimerie des Estienné (1843). — — P. Lacroix, E. Fournier et F. Séré: Histoire de l'imprimérie… (Delahaye, 1857). —0O. Thiérry-Poux : Prémiers monuments dé l'imprimerie én France au X Vesiècle (Hachette, 1890), — L. Degeorgé : L'imprimerié eh Europe aux XVe et XVI° sièclés (1891). — A. Claudin : lisloiré de l'imprimerie en France au XV° et au XVI sièéle (Imprimerié Nationäle, 1903-1905, 8 vol.).
4. Citons un seul fait pour montrér l'intérêt que ces princes italiens portaient aux lettres : Alphonse le Magnañime signa un traité âvéc Laurent le Magnifique en se faisant donner un manuscrit de Tite-Live.
2. Rémarquons d’ailléurs que l’äntiquité, récué par nous des mains de l'Italie, était un peu italianisée. La Renaissancé italienné, qui était essentiellement individualisté ét artiste, a ajouté deux éléments à l'influence antiqué : le goût de la littérature personnelle, qu'ignorait la littérature latine généralement imper-
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La Renaissance française rencontra deux précieux protecteurs en la personne du roi! François [®", qui régna de 1515 à 1547, et de sa sœur Marguerite de Navarre (voir p. 217-218). Elle fut favorisée par plu - sieurs institutions, dues à François [®' ou à ses successeurs : la Typographie royale (voir p. 127, en note); la Bibliothèque du Roi, qui était installée au palais de Fontainebleau et que dirigea Budé ; le Collège Royal ou Collège des Trois Langues ? (latin, grec, hébreu), qui fut fondé vers 1550 sur le conseil de Budé et qui est devenu notre Collège de France ; l'Académie de Charles IX ou Académie de poésie ou de musique (1570-1574), dont Baïf avait eu l’idée première ; et l’Académie de Henri III, aussi appelée Académie du Palais (1576-1585).
sonnelle ; et le culte de la forme, qui chez les Romaïns passait bien après le . souci de la vérité et de la morale.
Non seulement l'Italie a modifié de la sorte l'influence antique, que nous avons subie au temps de la Renaissance, mais elle a encore exercé au xvie siècle une. influence directe sur nos mœurs et notre langage. L'arrivée de Léonard de Vinci (1452-1519) à la cour de François Ier en 1516 mit à la mode l'italianisme : on s’habilla, on se coïffa, on dansa, on salua, on parla même français à l'italienne. Et ce fut pire encore à la venue de Catherine de Médicis (1519-1589), qui épousa Henri Il en 1533. Un écrivain italien, Balthazar Castiglione (1478-1529), jouit chez nous au xvi* siècle d’une très grande autorité : son fameux livre Il cortegiano (le courtisan) fut traduit en français en 1537 par Jacques Colin et en 1580 par Gabriel Chappuys. L’engouement pour les choses d'Italie fut surtout très fort en France aux environs de 1570, et provoqua même une énergique réaction ayec Henri Estienne, qui dansses Dialogues du français italianisé (1578) se moque de : l'imitation des modes italiennes, en particulier dans le dialogue entre Celtophile . ct Philausone, dont voici quelques lignes :
Cecropmire : Où alliez-vous quand je vous ay rencontré P — Pmirausone: Je. m'en ales à space; car j'ay ceste usance do spaceger après le past ; et mesmes quelque volte incontinent après, quand j’ay un peu de fastide ou de martel in teste,
A consulter. — Rathery : Influence de l'Italie sur les Lettres françaises depuis le XIIIe siècle jusqu'au règne de Louis XIV (1853) — J. Texte : L'influence ila- . lienne dans la Renaissance française (Études de littérature européenne, 1898).
4. À consulter. — William Heubi : François Ier et le mouvement intellectuel en France, 1515-1547 (Lausanne, 1918).
2. Ces deux noms d’ailleurs n'ont jamais été portés officiellement par le Collège de France, qui même n’a pas eu de fondation véritable par lettres patentes. Les professeurs étaient simplement ‘appelés lecteurs royaux. Le Collège royal de France (on peut ainsi le désigner dès le xvie siècle), dont le but était d'émanciper la science de la tutelle de la théologie en enlevant à la Sorbonne le monopole du haut enseignement, fut créé à limitation du Collège des Trois Langues qu'Erasme avait fondé à Louvain en 1518. Les deux premières chaires furent celles de grec (avec Pierre Danès) et d’hébreu (avec Vatable). De 1530 à 1547 on créa les chaires de latin, de mathématiques, de philosophie, de médecine.
À consulter. — Abel Lefranc : Histoire du Collège de France (1892).
3. Cette académie, qui précéda de plus de cinquante ans l'ouverture de
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FRANÇOIS Ier PROTECTEUR DES LETTRES ET DES ARTS.
Entre autres belles vertus que le roi eut, c’est qu'il fut fort amateur des bonnes lettres et des gens savants, et des plus! de son royaume, lesquels il entretenait toujours de discours grands et savants, leur en baillant? la plupart du temps les sujets et les thèmes. Et y était reçu qui venait; mais il ne fallait pas qu'il fût âne ni qu'il bronchät, car il était bientôt relevé* de lui-même. Sur tous * il avait M. Castellanusÿ, très docte personnage, sur qui le roi se rapportait par dessus tous les autres, quand il y avait quelque point difficile. De telle façon que la table du roi était une vraie école, car il s’y traitait de toutes matières, autant de la guerre que des sciences hautes et basses.
Il fut appelé Père et vrai restauraleur des arts et des lettres ; car, paravant' lui, l'ignorance tenait lieu$ quelque peu en France, encor quil y eût certes paravant * quelques gens savants, mais ils étaient clairsemés, et ne produisirent si belles moissons de savoir comme l’on vit après qu'il eut érigé !° ces doctes pro- fesseurs royaux ‘!, lesquels il fut très curieux de rechercher par toute l’Europe : comme un Tusan‘?, Strapul'*, Vatablet#,
l'Hôtel de Rambouillet, réunissait en présence du roi Henri IIL des écrivains (A. d’Aubigné, Ronsard, Baïf, Pontus de Tyard, Philippe Desportes..…), des érudits (Henri Estienne, Scaliger, Colletet, le père du poète...), de grands seigneurs (le maréchal de Retz, le duc de Joyeuse, le duc et le cardinal de Guise...) et des femmes (la maréchale de Retz, Mme de Lignerolles, Mme de Rohan...). Les membres de cette académie, qui s'appelaient les « Académiques », se livraient à des discussions littéraires et philosophiques.
A consulter. — E. Frémy : L'Académie des derniers Valois, 1570-1585 (Leroux, 1887).
[4. Des plus, des plus savants. — 2, Baillant, fournissant. — 3. Relevé de luimême, repris en personne, — 4, Sur tous avait, il plaçait au-dessus de tous. — 5. Castellanus : Pierre Duchâtel (1480-:552), savant prélat, qui fut grand aumônier de France et lecteur de François Ier. — 6. Sur qui, à qui. — 7. Paravant, avant. — 8. Tenait lieu, régnait. — 9. Paravant, auparavant. — 40. Érigé, institué, — 41. Il s’agit des professeurs du Collège royal de France (voir page précédente). — 42. Jacques Toussaint ( Tusanus), savant helléniste, mort en 1547. — 43. Lefèvre d'Etaples (Faber Siapulensis), (1455-1536), le premier traducteur de la Bible en français. Accusé d’hérésie, il fut protégé par François Ier, qui lui confia l’édusation de son troisième fils, et par Marguerite de Navarre, qui lui donna l’hosnitalité à sa cour de Nérac dans ses dernières années. — 44. Vatable, professeur d’hébreu au Collège royal de France, mort en 1547.]
BRAUNSCHVIG. — NOTRE LITTÉRATURE. 5
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Postel', Robert Estienne? et autres, tant grecs qu'hébreux et latins, jusques à les envoyer pérégriner* aux régions étranges * à ses dépens f, pour faire recherche des livres à nous inconnus, et papiers et instruments? de l'antiquité : de sorte qu'il en fit et dressa une très belle bibliothèque, que nous avons vue à Fontainebleau *, dont M. Budé!°, l’un des doctes personnages de la chrétienté, en !! fut quelque temps le premier gardien et rechercheur !?, pour de jour en jour l’embellir de nouveaux volumes. (Brantôme, Vies des grands capitaines français, Liv. I, part. Il, chap. xrv.)
Ce temps de la Renaissance fut une période de fièvre laborieuse et d’exaltation intellectuelle, dont seule la période des débuts du Romantisme ? nous offre un autre exemple dans notre histoire littéraire. Une sorte de griserie de savoir monte à la tête des meilleurs parmi les jeunes gens!#.
Pour nous faire une idée de l’enthousiasme qui s'empare alors des esprits, nous n'avons qu’à relire les pages où Rabelais, dans la lettre de Gargantua à son fils Pantagruel, faitle tableau de la Renaissance, et où Étienne Pasquier, dans ses Recherches de la France, s’échauffe quarante ans après au souvenir de ces heures d'ivresse.