LES TACHES D'ENCRE
Il est peu d'écrivains, — je parle de ceux qui ont consacré leur vie à la poursuite d'un idéal ou à la défense d'une idée, — dont les jùvenilia n'aient fait présager le sens de Toeuvre future. Mais combien peuvent se vanter d'avoir sans tâtonnements posé la pierre angulaire de l'édifice qui fait leur gloire ?
Barrés est l'exception à la règle. Son œuvre, jusqu'à ce jour, a été le développement normal des neuves théories qu'affi-
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chèrent ses débuts. Toutes les idées qu'il sert avec tant d'énergie ont leur embryon dans les pages qu'il sema, vers sa vingtième année, parmi les périodiques parisiens et il semble que dès le lycée il se soit assigné un plan de vie morale auquel il a juré de demeurer fidèle (i) :
(c Et d'abord, instituez-vous une spécialité et un but.
a Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que votre jeune audace s'enhardira.
(( Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous posséderez la formule précise de votre conduite... »
Barrés a battu, dans le chapitre quatrième de Sous Vœil des Barbares, le vieillard qui lui donnait ces judicieux conseils,
(1) Celte constatation est développée et documentée dans un chapitre suivant ; V esprit de continuité dans l'œuvre de Barrés,
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mais, entre nous, il en a fait son profit.
Du reste, ce n'est pas trop d'une vie pour publier de telles théories, le jeune honime qui les avait créées se devait de les défendre et nous serions bien fâchés qu'il eût orienté son génie vers un autre idéal.
Quand il écrivit ses Taches d'encre, il avait vingt-deux ans. En cet éphèbe d'une sensibilité raffinée, la faillite des certitudes banales avait déjà créé d'obsédantes inquiétudes; mais, à peine le problème posé, il entrevoyait la solution, et dès le premier fascicule nous trouvons les prémisses de la thèse du Moi.
Je voudrais interroger ceux qui, à cette fin de siècle, se réfugient dans Tintellectuel et demandent à la cadence d'une strophe, à la tendresse de leur rêverie ou à l'audace d'une classification la quiétude que ne savent plus leur fournir les religions ni les groupes humains... Et s'il se trouvait qu'ils connussent nos incertitudes, eux aussi, nous oublierions de souflrir dans l'orgueil de nous plaindre avec eux. Aussi bien n'est-ce pas là, au dernier mot, ce que nous demandons à l'art : une sympathie pour nos soulTrances. Tout est vain, tout est futile ho7^s ce qui touche à notre moi.
Et ne vous semble-t-il pas que c'est déjà le Rœmerspacher des Déracinés qui écrit ceci ?
Dans cet idéal suprêQie composé des idéaux de toutes les races élevées, un souci particulier nous esj. dévolu. A nous il appartient de conserver le génie de France, de l'aider en ses transformations, de le réaliser selon nos appétits ; et nous tiendrons toujours haut la claire poésie des aïeux, le scepticisme facile des penseurs et cette large bonne humeur qui sut toujours ne rien prendre au tragique et mépriser gaiement les valets de plume.
Et notre tâche spéciale à nous, jeunes hommes, c'est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l'idéal français qui est fait tout autant du génie protestant de Strasbourg que de la facilité brillante du Midi. Nos pères faillirent un jour ; c'est une tâche d'honneur qu'ils nous laissent. Ils ont poussé si avant le domaine de la patrie dans les pays de l'esprit que nous pourrons, s'il le faut, nou$ consacrer au seul souci de reconquérir les exilés. Il n'y faudra que quelque peu de sang et quelque grandeur dans l'âme.
Voilà qui fait suffisamment présager le futur champion des traditions nationales et de la cause patriotique !
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ÏIATIRBS UTTÊRÂTEUB l'20
Et oserait-on ne pas reconnaître déjà dans certainos boutades de réphémère périodique (M. Paul-Alexis Truhlot, M.
Alphonse Lemcire, etc.) comme dans les moh suivants, de piquants spécimens de cette élégante ironie où, depuis, iî excella ;
Cette gazette, étant littéraire, s'occtrpera rarement des théâtres.
Vient de paraître : le Vice suprême, un roman de M. J. Barbey d'Aurevilly, raconté par J. Fortuné du Boisgobey. C'est Joséphin Péladan qui signe.
A l'Académie, M. Joséphin Soulary se retire. Il sollicitait un fauteuil « pour représenter la ville de Lyon » {sic). M. Eugène Manuel peut prétendre à représenter un homme fort laid. Quant à M. Grenier il ne représente rien du tout. Etc. .,
Mais où il faut surtout le reconnaître et Tadmirer, c'est dans son style déjà divinement souple et coloré ; petites phrases alertes, aux mots si expressifs, enveloppantes comme un parfum ou aiguës comme de petites flèches. . .
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sous L'ŒIL DES BARBARES
Pour bien comprendre une œuvre du genre de celles qui vont nous occuper, il est utile d'en connaître préalablement rintention et le plan général. Beaucoup ayant tenté d'approfondir un livre de Barres se sont rebutés dès les premières pages parceque, s'attendant à des épisodes romanesques, ils ont trouvé des chapitres sans action et sans lien apparent. Comme Sarcey, ils ont proclamé ne rien comprendre à ces Barbares : les « Concordances y> dont ils n'ont pas saisi la portée sont devenues des a: fumisteries » et des pages divinement éloquentes, un assemblage de périodes harmonieuses mais dépourvues de sens; ils ont déclaré l'histoire du Sérapis un hors d'œuvre inconcevable et l'oraison finale,
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d'une détresse si touchante, une plaisanterie de mauvais goût.
Quiconque lit Barrés avec un esprit prévenu le trouvera incohérent et absurde.
Pour l'apprécier, ir importe de faire table rase de toutes certitudes, de débarrasser, au moins momentanément, son intelligence de tous les préjugés et en général de tous les bagages encombrants qui l'alourdiraient.
Alors seulement, devenus pauvres pour le suivre, suivez-le avec confiance : vous parviendrez facilement au but où il veut vous conduire et peut-être change ra-t-il contre une seule et avantageusB certitude les vingt premières que vous aurez semées sur votre route, — et qui n'en étaient pas.
Il a écrit quelque part : « Il faut lire en aimant. »
J'ai dit que pour bien comprendre une œuvre telle que Sous Vœil des Barbares, il est utile d'en connaître l'intention et le plan général. Que l'on se pénètre bien de ceci :
Barrés n'a prétendu écrire dans ce hvre
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qu'une façon de « Mémoires spirituels ^ où non pas toute une jeunesse, mais six ou sept états d'àme successifs d'un même individu sont scrupuleusement dépouillés. On ne doit donc pas y chercher les emplois du temps coutumiers aux jeunes gens qui étudient à Paris, leurs déboires et leurs bonnes fortunes; il ne s'est rappelé leur langage que pour établir, en guise de préface à chacun de ses chapitres, des « Concordances » qui relatent les conditions matérielles où se trouvait son héros au moment où se déroulait en son àme la crise dont suit le tableau.
A chacune de ses crises morales qui tour à tour éliminent de la jeune âme quelqu'il- . lusion, l'auteur a consacré un chapitre ; et pour finir, le héros ayant perdu toute confiance dans les Barbares qui l'environnent, entre en conscience de son Moi et adresse au Maître inconnu — « axiome, religion du prince des hommes, !> — une prière suppliante où il lui demande « le sentier où s'accomplira sa destinée. »
En un mot, ce premier volume est le prologue de la découverte du Moi ; son but est
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de le définir, ce Moi qui s'éveille petit à petit à la faveur de crises salutaires, en opposition avec les Barbares qui sont le nonmoi.
Résumons succintement les phases de cet éveil d'une âme :
I. Le jeune homme demande aux spécialistes philosophes de lui apprendre la vérité ; le bonhomme Système ne sait que lui enseigner un scepticisme pessimiste.
II. Il demande le bonheur, — qui est la tranquillité dans la certitude — à l'amour :
sa maîtresse trouve bien plus joUs que ce pâle rêveur les robustes lutteurs qui s'étreignent.
III. Il se retire dans sa tour d'ivoire, il se confine dans sa propre sensibilité, mais les barbares envahissent et saccagent son sanctuaire. (Allégorie : Athéné assiégée dans le Sérapis par la tourbe populaire).
IV. La tranquilité suprême est peut-être dans la gloire ? Il prend conseil à ce sujet d'un philosophe fameux qui lui en-
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DAÏIRÈS HTTCBATEUR 135
seigne des « trucs i& pour parvenir. Le jeune homme est tellement écœuré d'un tel cynisme qu'il administre a: à ce vieillard compliqué une volée de coups de canne. y>
V. Il se demande s'il ne va pas essayer de s'imposer à ses contemporains par une gloire facile à conquérir avec rien du tout, le prestige souverain dû dandysme , mais, ayant réfléchi, il conclut qu'il serait bien naïf de confier à ses contemporains le bonheur de sa vie.
VI. Il se recueille et, après avoir constaté la faillite de toutes les « règles de vie », il découvre nettement qu'en luimême est la vérité tant recherchée.
VII. Il appréhende que la découverte de son Moi ne soit pas encore un résultat satisfaisant ; mais il se rend compte bien vite que ce « Moi » a besoin d'être dégagé, parfait et qu'avant tout il importe de lui trouver dans l'univers un champ d'action ;
D'où :
« mon Maître, je te supphe que.
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^36 NOTRE AIAITBE M.\U1UCE BAI\RÈS
pai^ une suprême tutelle, tu me clioisisses le sentier où s'accomplira ma, destinée.
« Toi seul, ô Maître, si ta existes quel* que part, axiome, religion cm prince des hommes. 3