L AUTEUR SE PRÉSENTE
Les jeunes Parisiens qui coudoient chaque soir, sur le boulevard, des artistes, des littérateurs célèbres, ne sauront jamais quels dieux sont ces hommes pour les petits provinciaux de quelque lecture et de quelque imagination. Car ces admirables, le lycéen de la capitale les tient au moins quelques heures par mois au bout de sa lorgnette de théâtre et, souvent ne les ayant pas lus, il connaît leurs gestes familiers. Mais l'écolier de province, dont la pensée n'est pas distraite par une atnjosphère fébrile, qui se repaît en cachette de Uttérature contemporaine, entretient dans son âme une fervente reconnaissance pour les hommes qui forment ou flattent sa sensibilité. Volontiers il les tient pour
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10 KOTHE MAITBE MAORICE BABRÈS
des héros et toute la force de son admiration aspire à les connaître davantage.
Pour moi, j'ai passé mon adolescence dans l'amour de deux maîtres, qui furent bien plus mes éducateurs que les licenciés préposés à mon instruction : Alphonse Daudet et Maurice Barrés. J'ai rêvé d'eux plus d'une fois sous la veilleuse du vaste dortoir, l'esprit encore impressionné par les pages relues en cachette du pion et je puis affirmer que ma seule ambition à cette époque était d'être admis à leur dire un. jour mon admiration.
Si je n'ai jamais vu Daudet, à vingt-trois ans j'^ai pu connaître Barrés. C'est la mort de Stanislas de Guaita, le maître de l'ésotérisme contemporain, qui m'en fournit l'occasion.
Je dirigeais à cette époque (1898) une jeune revue littéraire de Nancy. Un de mes collaborateurs, connaissant l'amitié fraternelle qui liait les deux grands Lorrains, écrivit à Barrés pour lui demander quelques lignes de nécrologie. Barrés répondit par un article qui est sûrement une
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des plus émouvantes pages de son œuvre (^).
A cela auraient dû naturellement se borner nos rapports, mais je n'avais garde de manquer ce prétexte de faire savoir au Maître quelle dévotion lui avait vouée un groupe de jeunes nancéiens; je profitai de renvoi des épreuves pour lui dire ce qu'était notre petite œuvre de décentralisation et combien nous serions heureux d'avoir l'approbation de l'auteur des Déracinés.
De tout cela il se dit fort touché, m'encouragea à le tenir au courant de .nos modestes tentatives et m'invita même à l'aller voir [dès qu'une occasion m'appellerait à Paris.
Je n'attendis pas l'occasion.
Quelqu'écrivain a-t-il déjà dit l'émotion du jeune débutant qui, pour la première fois, pénètre chez le maître dont le génie provoqua ses plus intimes enthousiasmes?
Son cœur battra certainement moins fort
(1) Revue lorraine^ n" de janvier 1898.
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à l'instant où il sollicitera le oui qui doit décider de sa destinée... En rira qui voudra : le grincement de certaine petite grille du boulevard Maillot a marqué un des moments les plus solennels de ma jeunesse.
Après dix minutes d'attente dans un petit salon fort nu où, provisoirement sans doute, était posé un ravissant portrait de madame Barrés par Jacques Blanche, je fus introduit dans un cabinet de travail immense et clarteux, bien chaud, bien gai, aux tables encombrées de livres, aux murs tapissés de vitrines, de rayons de bibliothèque, de tentures discrètes, aux nuances atténuées.
Et il entra.
Je ne m'étonnai pas de cette tête d'un caractère étrange et d'un charme attirant, les longs cheveux noirs, les yeux très doux, la lèvre à peine duvetée. C4ar depuis longtemps ses traits m'étaient familiers et je possédais de ses portraits une nombreuse collection.
THOIS MOIS CHE?; M- BARHÈS IS
Il vint la main tendue, avec un bon sourire. (Le sourire de Barrés est une des choses les plus charmantes que je sache).
Trois heures nous causâmes Lorraine, littérature et politique^ en fumant d'excellentes cigarettes. (Chez Barres on fume beaucoup de cigarettes).
De la Lorraine il parla en compréhensif et en passionné, comme il convient à celui qui écrivit certains chapitres d'Un homme libre. La littérature nous retint peu parce que, hors son œuvre dont rarement il consent à s'entretenir, la chose littéraire, à ce moment, importait peu à ma joie.
Quant à la politique, comme je lui demandais s'il était décidé à tenter cette année Taveiiture électorale à Nancy, il m'assura en avoir grand désir ; mais bien (^ue deux mois à peine nous séparassent de la période active, il voulait, avant de prendre une décision, étudier les chances de succès.
... Je revins à Nancy enthousiasmé, et je trouvai à qui faire partager mon enthousiasme.
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14 NOTRE MAITBE MAUniGE BARWÈ^
Quinze jours après, une lettre :
c Attendez-moi dimanche au train de 2 heures; je viendrai passer quelques jours à Nancy. ^
Vous rappelez- vous. Maître, cette journée prématurément chaude où, toute une àprès-niidi, nous déambulâmes par les rues, puis dans les allées de la Pépinière, échangeant des pronostics sur Tissue d*une campagne si peu préparée ? Personne encore ne savait votre présence à Nancy, et quand, le lendemain, un journal Tannonça, on ne se doutait guère que, comme un général la veille de rengagement, vous veniez reconnaître votre champ de bataille.
Vous rappelez-vous aussi cette longue station sur un banc de la place Carrière — on nous nous sentîmes si isolés, si abandonnés à nos seules forces (car les portes où nous avions frappé étaient closes) . un peu comme vos Lorrains quand ils arrivèrent sept pour conquérir Paris ?...
Ah ! quel admirable professeur d'éner-
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gie vous vous êtes montré, orgamsant, créant un parti dans le désert !
Pais, ce fat ce qa'on appelle si justement une campagne électorale : des poignées de mains, des trognons de choux, des ovations, des crocs-en-jambes, « Conspuez les Juifs ! y> « Travadja la moukère, » la salle Gauchenot et Champenoux . . .
A ces journées que je persiste à tenir pour suprêmement passionnantes, en dépit du souvenir toujours vivace d'un formidable éreintement physique et moral, je dois d'avoir vécu trois mois de la vie de Barrés. Ai-je le droit de me plaindre ?...
En somme, pour le public, cette aventure est assez banale et je serais inexcusable de ravoir contée si je ne prétendais en tirer des conclusions quelque peu intéressantes. Ces conclusions, je les soumets aux admirateurs de Barrés « qui ne le connaissent pas, » sous la forme de quelques notes qui seront une légère pâture
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à leur curiosité. Autrefois, combien n'ai-je pas souhaité semblable satisfaction ?
(J'étais bien « provincial, » n'est-ce pas ?
Hélas ! avec quelles délices je me sens incurable !)
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