‹ Notre maître Maurice BarrèsChapitre 5 sur 38 · SON ENFANCE · texte numérisé non relu

SON ENFANCE

A Charmes, petite ville claire qui sur les confins des Vosges descend vers la Moselle en douce déclivité, j'ai vu la maison où naquit Maurice Barrés. C'est un chalet à récart de la ville, isolé, entouré d'un grand jardin sur la Moselle. Les gens du pays l'appellent € V Usine y> parce qu'autrefois ce fut une fabrique d'aniline.

Plus tard les parents de Barrés quitteront cette solitude pour habiter en ville ; mais lui, il y aura passé toute sa tendre jeunesse et je voudrais insister beaucoup

(1) Quelques faits, simplement signalés dans ce clmpiti'c, trouveront d'autre part un plus complet développement: par exemple : les campagnes électorales, certains articles fameux, etc. . .

byGoogk

sur cette enfance recueillie dans un mélancolique paysage vosgien.

A trois ans, d'un ermitage il passa dans un cloître. La Faculté de médecine de Strasbourg, qui jouissait alors d'une réputation universelle, patronal t dans cette ville un très vaste établissement de santé, la Toussaint y — où prenaient pension les personnes qui voulaient des soins suivis. La mère de Maurice Barrés était d'une santé délicate ; elle passa plusieurs années à La Toussaint et en été à Andlau où la Faculté avait, dans la montagne, une station de plein air. Là se continua cette existence recluse, qui fut sans doute d'une influence décisive sur une nature par instinct déjà disposée à tout dédaigner du décor pour se créer une vie intérieure. De cette époque, peut-être tient-il aussi cette amertume hautaine qui perce dans toutes les pages où il raconte ses années de pension.

Qu'on ne croie pas, pourtant, que ce fut une période fort pénible ; il se plut dans cette maison spacieuse où toutes les cours, tous les couloirs étaient accordés à ses

byGoogk

jeux. Et puis les bonnes sœurs n'avaient pas assez de gâteries pour ce bébé de trois ans, intelligent, sage, délicat ; elles le choyaient, Tamouraient, et il aimait beaucoup cela.

Je sais qu'une de ses meilleures distractions était d'assister aux offices de la fameuse cathédrale de Strasbourg. On Ty menait souvent et, bien sûr, les heures qu'il passa dans cette atmosphère mystitique, parmi des perspectives élégantes, ont laissé dans son âme des impressions douces et fortes. Qui sait si, quand il nous parle des belles égUses orientales, des colonnes de porphyre de la cathédrale de Cordoue, il ne vient pas se mêler à des admirations récentes le nébuleux remember d'une émotion enfantine?

J'imagine qu'il s'arrêta souvent, sous le coup de midi, devant l'antique horloge où les douze apôtres défilent avec des révérences saccadées, quand le vieux côq s'ébroue avec un cocorico si enroué qu'on croirait le voir s'éveiller tout à coup d'un sommeil de trois cents ans ; et que lente-

byGoogk

30 INIOTRE MÂITEE MACBICE BARRÉS

ment, goutte à goutte, des timbres voilés comme si la poussière des siècles amortissait leur son, laissent tomber les quarts et les douze coups.

Combien cette vieillotte et touchante parade dut frapper l'imagination de cet enfant précoce, et comme nous aimerions que notre Maître nous dît le souvenir qui lui en reste !

Mais rimpression qui domine toute cette enfance maladive, c'est la terreur de Tinvasion allemande. A cette époque, Maurice Barres était rentré dans sa famille ; son grand-père Luxer était maire de Charmes.

Le bambin dut entendre de sinistres propos, cet hiver-là, pendant les veillées ! En effet, les Prussiens marquèrent leur séjour dans la petite ville par des scènes de massacre. Des coups de feu ayant été tirés sur eux par les fenêtres, ils usèrent de terribles représailles : un habitant fut tué dans la rue par les baïonnettes ; cinq.

maisons furent incendiées et il fut défendu

byGoogk

d'apporter le moindre secours et de sauver le moindre objet. Pendant quinze jours l'ennemi terrifia la population, par de tels actes de sauvagerie.

Le grand-père et le père de Maurice furent réquisitionnés par Tautorité allemande ; ils passèrent des jours et des nuits sur les locomotives des convois d'invasion, comme otages, en prévision des attaques de francs-tireurs. L'hiver de 1870 fut, on s'en souvient, d'une exceptionnelle rigueur; M.

Luxer, déjà âgé, mourut des suites de ces brutalités.

De semblables tableaux, ineffaçables dans le cerveau d'un petit enfant, sont évidemment l'origine du profond patriotisme qu'il devait traduire en idées une vingtaine d'années plus tard.

Page 1