CHAPITRE m
État actuel de notre commerce maritime.
Décadence 'de notre marine marchande. — Importance de ^industrie maritime. — Notre situation au commencement du siècle. — La France n'occupe plus que le cinquième rang. — C'est surtout depuis dix années que nous sommes distancés par nos rivaux. — Comparaison entre 1887 et 4895.
Navigation à vapeur et à voile. — Développement récent de cette dernière. — Faveur dont elle jouit en Allemagne. — Son faible accroissement en France. — Utilité que présenterait Taugmentation de son effectif. — Tableaux statistiques.
Tonnage et nombre des navires de nationalité différente qui ont traversé le canal de Suez pendant les 1" et 2* trimestres 1898. — Décroissance du nombre des candidats au brevet de capitaine au long cours. — Part du pavillon français dans la valeur totale des transports par mer. — Effectif de la marine marchande française au 31 décembre 1896. — Ages de nos navires à vapeur et à voile. — Rapport de M. Duprat. — « Efficacité • de nos facultés de transport. — Comparaison avec TAIlemagne. — Part respective des différents pavillons dans le tonnage d'entrée et de sortie. — Les pavillons étrangers enlèvent annuellement 12 millions de tonnes au pavillon national. — C'est une perte de 300 millions de francs.
La moitié des transports entre la France et ses possessions est faite par des navires étrangers. — Notre pavillon a disparu des ports de l'Extrême-Orient et du Pacifique. — Il existe, cependant, dans nos colonies, des éléments de trafic important. — L'inertie de nos armateurs tient surtout à des entraves légales qui les empêchent d'agir.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur Tétat actuel de notre marine marchande pour constater que nous
n'avons pas su maintenir notre rang et que nous nous sommes laissé distancer. La décadence qui nous menace va chaque jour en s*accélérant, et, si l'on n'y prend garde, il est à craindre que, devant le formi dable élan qui se produit à Tétranger, notre marine marchande ne tombe à bref délai dans une ruine complète.
Ce serait, hâtons-nous de le dire, un désastre national. (( Outre rénorme profit matériel qu'une nation tire du développement de ses transports ; outre les bénéfices que lui assurent le travail de ses chantiers mari times, la perpétuelle mise en œuvre de son outillage, les débouchés que trouvent dans cette industrie les produits de ses usines, le fer, le cuivre et le bois, la somme de salaires qu'elle peut ainsi distribuer à sa population ouvrière; outre l'assurance qu'elle a de pouvoir demander à ses propres ressources la cons truction de ses bateaux de guerre; outre, enfin, l'aide précieuse, qu'en cas de lutte, lui prêtent les grands transports de commerce, armés en croiseurs, un intérêt d'un genre tout spécial, mais d'un prix inestimable, s'attache à la présence sur toutes les mers du globe du pavillon national glorieusement promené; une (lotte marchande n'est pas seulement pour un pays un instrument de fortune, c'est encore une enseigne de crédit, un signe de force, la preuve affirmée, devant tous les peuples, de sa puissance ».
Il faut donc s'efforcer de développer jusqu'au maximum possible l'industrie maritime. Mais, avant d'étudier par quels moyens nous pouvons y arriver, en France, il est bon de comparer notre marine marchande avec celle de nos rivaux.
La comparaison est triste. Nous occupions au commencement du siècle une situation privilégiée; nous disputions à T Angleterre même le monopole du commerce d'exportation et c'était jsous pavillon français que s'opérait l'échange d'une bonne moitié des produits de l'Europe; mais, « tandis que notre activité s'absorbait dans des questions de politique pure, l'Angleterre qui suivait avec une jalouse fidélité le plan d'Elisabeth et de Gromwell développait sa marine marchande, poussait avec activité la construction de ses bateaux à vapeur, et trouvait dans son empire colonial du Canada, de l'Australie et des Indes un incomparable débouché et un aliment à son activité maritime ». D'autres nations imitaient son exemple, l'Allemagne, notamment. Et quel est le résultat aujourd'hui? C'est que le tonnage de tous nos navires, vapeurs et voiliers réunis, est inférieur à celui des quatre nations précitées : nous ne venons qu'au cinquième rang.
C'est durant ces huit ou dix dernières années que la distance qui nous sépare de nos rivaux s'est accrue à notre détriment. Les statistiques publiées chaque année par le Bureau Veritas sont significatives à ce point de vue.
En 1887, la marine commerciale à vapeur, en ne tenant compte que des navires de plus de 1 000 tonneaux de jauge brute, comprenait pour l'Angleterre, la France, l'Allemagne et la Norvège les chiffres suivants :
Angleterre 6.592.496 tonneaux,
France 122.252 —
Allemagne 628.296 —
Norvège 150.689 —
Nous occupions alors, bien loin, il est vrai, de l'Angleterre, le deuxième rang.
En 1895, la situation est la suivante :
Angleterre 9.984.280 tonneaux.
Allemagne 4.306.771 —
France 864.598 —
Norvège 455.317 —
Ainsi, tandis que nous gagnions 142346 tonneaux, r Angleterre en gagnait 3391 784, r Allemagne 678 475 et la Norvège 304 628; ou, en d'autres termes, tandis que nous augmentions notre marine marchande à vapeur de 19,71 p. 100, l'Angleterre, l'Allemagne et la Suède augmentaient leur flotte de 51,44 p. 100, 108 p. 100 et 202,27 p. 100. A ce compte, dans huit nouvelles années, les chiffres atteints pourront être les suivants :
Angleterre 15.120.193 tonneaux.
Allemagne 2.718.083 —
Norvège 1.376.286 —
France 1.035.010 —
Et nous serons au quatrième rang des marines à vapeur européennes, dépassés assez sensiblement par la Norvège et plus que doublés par l'Allemagne. Encore supposons-nous que l'augmentation de la marine française reste, suivant le tableau exposé cidessus, de 19,71 p. 100 pour une période de huit ans; mais il est fort possible que ce chiffre ne se maintienne pas, bien au contraire. Le tableau ci-dessous permettra de comparer les progrès successivement réalisés par les marines commerciales à vapeur de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne
no
et (le la Norvège (en ne considérant que le total de leur tonnage brut respectif).
Tableau comparatif des marines commerciales de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Norvège, d'Espagne et d'Italie, pendant les dix dernières années.
ANNÉES
FR.VNCE
ANGLETERnE
ALLEMAGNE
NORVhGE