UNE TARASCONNADE
C'est sur un banc de tilleuls, dans les jardins de Champrosay, que Daudet nous « 1' » a contée, une après-midi de si grand soleil, que nous nous croyons tous transportés, làbas, sur les bords du Rhône, au pays de mirage...
— Quand mes amis, disait Daudet, apprirent que, après ma cure de Lamoulou-les-Bains , j'allais célébrer avec Mistral les fêtes de Provence, ils ne se montrèrent pas moins inquiets que les familiers du tsar Alexandre, lors du couronnement de Moscou.
Je n'exagère pas.
Il n'y a pas d'exagération possible quand on parle de Tarascon et des Tarasconnais, des manifestations de leurs enthousiasmes ou de leurs haines.
Suppléez par l'imagination aux raffinements connus des triomphes ou des gémonies ; vous demeurerez toujours au-dessous du tutti de l'opinion tarasconnaise.
Et, si l'on a tout à craindre des Terroristes, quand on est assis sur le trône de Russie, on a tout à redouter des Tarasconnais, quand on a écrit Tartarin de Tarascon.
Tout :
Les trains qui sautent ;
Les poignards qui trouent les côtes ;
La grande tasse du Rhône, où Ton peut boire un mauvais coup.
Parce que Tarascon est resté dix ans sans bouger, parce qu'il s'est
contenté de montrer Je poing et de proférer, de loin, des injures épouvantables, ces gens du Nord ont cru que tout se passerait en chansons.
Et autremain les Tarasconnais étaient des lâches, alors?
Ils se recueillaient, pas mouain.
Ils machinaient leur vengeaince^ et, — ce que personne ne sait, — ils avaient déjà dépêché un éclaireur pour reconnaître le terrain.
Et qui donc?
Qui?
Le brave commandant Bravida, au mouain^ envoyé, lors de l'Exposition de 1878, aux frais d'une cagnotte, amassée pendant quatre ans, au bezigue, entre l'armurier Costecalde et le pharmacien Bézuquet.
Vous n'avez pas su ça, vous autres Parisiains ?
Té! on est si mal renseigné sur ce qui se passe, à Parisse !
Mais demandez un peu aux gardiens de la tour Saint-Jacques, de la Colonne de Juillet, de l'Eglise Montmartre, deTArc-de-Triomphe, du Panthéon et du Puits artésien de Grenelle, — enfin de tous les endroits où Ton grimpe, où Ton se hisse, où Ton escalade, pour découvrir Paris à vol d^oiseau, — tous ces gens-là vous diront qu'ils ont vu circuler, sur la plate-forme de leurs observatoires, un monsieur d'allures martiales, portant la barbiche et la redingote militaires, qui, après s'être fait indiquer les différents clochers de la capitale, leur a demandé, à tous, — avec un accent qui leur est resté dans l'oreille :
— Et autremain, où est-elle donc, la maison de ce Daudet?
Mais Tarascon ne devait pas s'en tenir là.
Quand il a su qu'au lieu de rendre hommage à la longanimité des
Tarasconnais, Enfant Prodigue du Midi, je me préparais à accroître mes fautes, que Tartarin et Bompard étaient sortis encore une fois de mon armoire, qu'ils battaient les grands chemins, qu'ils voyageaient en Suisse, que le récit de leurs aventures était sous presse, que les gens du Nord se tenaient les côtes, par avance, — quand il a su cela, comme en 70, comme toujours, Tarascon a été à la hauteur des circonstainces.
Tarascon a décrété des mesures violentes.
Tarascon n'a pas reculé devant l'attentat.
Et autremain ?
Voici l'histoire :
Au mois de juillet de cette année, un monsieur portant une barbe et une chevelure exubérantes, suivi, pour tout bagage, d'une petite boîte noire à encoignures de cuivre.
sanglée avec une courroie, descendait au principal hôtel de Tarascon, sur l'Esplanade, — vous ne connaissez que ça, au mouain !
Quand on lui porta le registre de police pour signer son nom, il parut hésiter un instant, puis prenant son courage, il écrivit...
Et autremain^ vous ne devinez pas ?
Il écrivit ; « Alphonse Daudet ».
posa la plume et se frotta les mains.
Comme bien vous pensez, la nouvelle courut toute la ville.
Les Frères de la Mort, les Chacals du Narbonnais, les Espingoliers du Rhône, tous les débris des vaillantes bandes de 71 se réunirent chezrarmurierCostecalde et tinrent conseil.
IL venait braver Tarascon chez lui, pécaïré 1
Après Tartarin de Tarascon!
Avant Tartarin en Suisse !
Alphonse Daudet. 3-j
Ah! si le brave commandant Bravida ne leur avait pas recommandé de la prudence!...
— Delaprudaince au tnouain, de Ja prudaince t
... Ils auraient fait sauter tout Tarascon, les Espingoliers, pour ensevelir le menteur sous les ruines!
Ils résolurent d'aller attendre l'ennemi — en force — à la sortie du café, et de le jeter tout simplement dans le Rhône.
Aussitôt dit, aussitôt fait; on s'embusqua, on monta le guet, et, au moment où IL sortait du café, vingt Chacals vous l'empoignèrent et l'entraînèrent à la rivière.
Si vous l'aviez entendu crier, le pauvre homme!
Il hurlait.
— Z'ai menti ! Z'ai menti I Ze m'appelle Marius Pégoulade ! Ze voyaze dans Thuile et l'olive î '
Ah ! bien oui !
Ils le tenaient! Ils ne voulaient pas le lâcher, les Chacals ! Si bien que le malheureux Marius était déjà à califourchon sur le parapet, quand, pour son salut, les tricornes des gendarmes apparurent...
— Cest le commandant de gendarmerie qui m'a conté la chose, nous disait Daudet en riant.
— Et autremain? N'allez pas croire que je suis de Tarascon, au mouain !
Alphonse Daudet. 3g