‹ Notre pauvre amourChapitre 4 sur 7 · PI.DS LOIN · texte numérisé non relu

PI.DS LOIN

rien vu, rien compris. Il avait confiance. Il croyait les autres pareils à lui-même. Il traversait la vie, avec son honnêteté comme un bandeau sur les yeux... Comme elle le méprisait! Elle le chargeait de tout ce mépris qu'elle ressentait pour sa propre faiblesse. Il n'avait pas même souffert de ses trahisons !

Mais, tout à coup, elle sentit quelqu'un derrière elle. Elle se retourna, et elle se dressa, épouvantée. Son mari était sur le seuil de la porte.

Il s'appuyait de l'épaule contre la cloison. C'était un homme très grand et qui ne manquait pas d'élégance, bien que son visage fût laid. Montrant la valise, il dit, à voix presque basse :

— Vous partez, Valentine?

Elle avait tellement l'habitude de lui mentir qu'elle murmura :

— Moi ?... Mais non !

Il fit quelques pas dans la chambre :

— Pourquoi partez-vous ?

Elle avait baissé la tête; elle la releva brusquement :

— Parce que je ne vous aime pas, et que j'aime...

Il l'interrompit

— Je sais qui vous aimez, mais pourquoi partez-vous ?

Elle le regarda, stupéfaite et terrifiée:

— Vous savez ?...

Puis, avec fureur et dégoût:

— Vous saviez et vous avez permis !... Mais elle s'arrêta devant son triste sourire qui disait:

« Comment aurais-je pu vous en empêcher ! » .

Elle répéta :

— Vous saviez!... Vous saviez!...

Il s'approcha d'elle :

— Vous ne devez pas partir, Valcntine.

Elle se courbait. Elle rentrait la tête dans

les épaules. Elle tenait le front bas, comme un animal qui va charger. Brusquement, elle se baissa davantage et ramassa les feuilles éparses sur le tapis, elle prit les lettres dans ses deux mains, elle les lui tendit, elle les lui mit sous les yeux:

— El cela ! cela ! cria-t-elle, le saviezvous?

— Oui, je le savais...

Et il n'y avait point de colère dans son accent.

— La première fois, j'ai su trop tard, et j'ai été lâche. Je vous ai attendue... Et, quand ce fut fini, je vous ai consolée. Rappelez-vous... La seconde fois, j'ai essayé de lutter. Moi aussi, je vous ai fait la cour. Mais j'ai été vaincu. Alors je vous ai guet-

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tée, espionnée, et je vous ai comprise. Ce n'est pas votre faute. Est-ce jamais notre faute?... Il ne faut pas partir, mon enfant! Vous seriez avec lui, d'abord comme vous avez été avec les autres, ensuite comme vous avez été avec moi, et il n'est pas certain qu'on vous aimera encore comme je vous aime, malgré tout... N'ayez pas peur de moi, Valentine ! Pourquoi avez-vous peur ?... Laissez-moi tenir votre main. Je ne veux pas vous faire mal... Voyez-vous, ma méchante, à côté de ce cruel amour qui vous emporte, il est un autre amour plus rare, plus grave, plus profond, et que vous avez fait naître, oh ! sans vous en douter ! Je ne veux pas vous dire ce que j'ai souffert ; mais vous n'avez pas le droit de m'enlever l'espoir qui éclairait mes heures les plus malheureuses. Quand j'étais le plus malheureux, Tina, je rêvais à ce jour,

qui viendra, où vous serez lasse, où vous n'aurez plus que le désir de la tendresse. Eh bien ! ce jour-là , le compagnon de route aura sa récompense. Il vous tendra les bras, vous poserez votre tète sur son épaule. Il ne faut pas abandonner le compagnon de route, Valentine ! Nul ne vous a jamais autant aimée, nul ne vous donnera jamais une preuve d'amour pareille à celle qu'il vous donne aujourd'hui, en vous laissant voir, pour vous garder, tout ce qu'il vous cachait, pour que vous n'eussiez pas à rougir, plus tard, devant lui. . Mon enfant, tu pleures !... Ecoute, celui qui t'attendait est parti. Je l'ai vu de ma fenêtre, je suis descendu et je lui ai parlé. Ne tremble pas ! Je lui ai parlé sans colère ! Je ne lui ai pas laissé comprendre que je savais... J'ai feint d'être sorti par hasard, et je lui ai dit que tu étais très malade, que

tu étais rentrée avec la fièvre, que tu t'étais évanouie, que le médecin était auprès de toi. 11 est parti... Mon enfant, ne sanglote pas comme cela ! Il faut te coucher. Tu as vraiment la fièvre. Couche-toi, pendant que je brûle ces lettres. N'aie pas d'inquiétude: je ne lis pas... Tu vois ! je les jette... Essaie de dormir... Aie confiance! Le temps du bonheur viendra.

Elle lui avait écrit :

« Venez! Je n'en puis plus. »

Il était temps ! Lui aussi n'en pouvait plus. C'était un de ces hommes qui recommencent leur vie chaque fois qu'ils aiment, qui sont dévastés par l'amour et perdent sous ses coups leur ironie et toute leur habileté.

Evidemment, il avait pensé d'abord :

« Voilà une femme très belle, qui vit

seule, dont le mari est malade, fou, enfermé depuis plusieurs années... »

Et il s'était approché sournoisement, comme tant d'autres. Mais, avec les autres, elle n'avait pas besoin de se défendre. Il y avait en elle un calme et une gravité qui la protégeaient.

Vous l'avezpeut-ètre rencontrée au Bois, aux thés du Ritz ou à l'Opéra. Elle est grande ; elle a le visage clair, le profil et le front d'une Milanaise, les cheveux et les yeux noirs, la lèvre inférieure un peu forte. Elle n'écoute pas toujours quand on lui parle... Son existence de demi-veuve a été si digne et si paisible, que ses amies ne peuvent que lui reprocher d'être froide.

Il savait bien, lui, qu'elle n'était point insensible, mais il n'était pas de ceux qui craignent les femmes calmes et graves. Il l'avait aimée, il l'avait tenue dans ses

bras, et s'il no l'avail pas prise, c'est qu'elle l'avait supplié d'attendre, et qu'il était naïf en dépit de ses trente-cinq ans.

Depuis ce jour, elle le fuyait. Pourquoi ? Si la loi refuse d'accorder le divorce à l'épouse d'un dément, elle n'a pas le droit de lui imposer une fidélité inutile, et André écrivait :

« Nous sommes libres l'un et l'autre ! »

A ses lettres, Louise ne répondait pas. Elle se cachait et lui avait fermé sa porte. Maintenant, devant cette porte, il descendait de voiture, et il écoutait battre son cœur renouvelé.

Mais que faisait devant l'hôtel l'automobile de Louise?... Louise allait-elle sortir ? Etait-ce à une promenade qu'elle le conviait?

Elle le reçut dans le vestibule. Elle avait son chapeau, ses fourrures. Bien que le

Boleil brillât, le froid était vif, cet aprèsmidi de décembre.

— Vous sortez?

— Avec vous, dit-elle en lui souriant.

Il était beau, lui aussi, blond et grand ; elle pensa qu'il était très beau avec ce frémissement d'angoisse au coin de la bouche.

— Où allons-nous ?

Elle ne répondit rien. Au valet de pied, qui ouvrait la portière, elle dit :

— A Auteuil !

Et, sans préciser davantage, elle s'assit dans le coupé et fit signe à son ami de prendre place à côté d'elle.

Jolie journée pour une promenade au Bois ! Ciel délicat. Lumière gaie. Mais André avait espéré... Son amour n'était plus capable de paroles.

Dès que l'automobile s'éloigna de rhôtel, André voulut mettre ses lèvres sur les

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lèvres de Louise, mais Louise le repoussa :

— Non, murmura-t-elle, non, je vous en prie.

Puis, comme il se plaignait, lui reprochait d'être coquette, se lamentait, décrivait ce qu'il avait souffert :

— Et moi? dit-elle. Je vous aime de toute mon âme, André, et je ne vous ai pas menti... je n'en puis plus, je ne sais plus me défendre toute seule contre moi et mon amour,, et pourtant, je ne veux pas céder. Je ne suis pas libre, mon pauvre André. . . Si j'avais un moment de faiblesse, je ne vivrais plus. Vous ne me comprenez pas? Il faut que vous me veniez en aide. C'est pour que vous m'aidiez que je vous emmène aujourd'hui, là-bas, oui, là-bas, à Auteuil, près de lui, près de mon mari. Quand vous l'aurez vu, vous m'aiderez.

Elle se tut et détourna la tète.

Quel silence !

L'automobile suivait une avenue qui contournait le Bois. Le soleil visitait les caches que les feuilles, en été, lui masquent. Les mousses éclairées étaient humides et vertes.

— Il sera au jardin, murmura Louise.

J'ai téléphoné. 11 est calme, cet après-midi.

Les sourcils bas, André avait fermé les yeux.

L'automobile s arrêta devant une grille aux barreaux réunis par des lattes de bois. Louise et André descendirent. Un concierge les reçut. D'immenses arbres étendaient leurs bras sur le jardin. Il y avait une pelouse, et, tout autour, des bancs, et sur ces bancs, des êtres misérables, qui souriaient.

Un gardien conduisit Louise, qu'André suivait, dans une longue allée, qui menait

h un pavillon solitaire. Devant ce pavillon, un homme marchait, tête basse, les mains derrière le dos, un petit homme d'apparence étriquée.

— Restez là, dit Louise à André.

Le petit homme (jui marchait remuait les lèvres. Il se racontait sans doute à luimême l'un de ces romans à la fois échevelés, confus et monotones, que les fous construisent le jour et la nuit.

A côté d'André, le gardien expliquait:

— Il n'a pas eu de crise cette semaine. C'est rare! Il faut dire que Madame est venue chaque jour, et quand elle vient, il est tout changé.

Oui, il était changé ! Il l'avait aperçue, il était venu au-devant d'elle, il s'était arrêté à deux pas de Louise, il joignait les mains, et toute sa figure creusée, bosselée, riait.

— C'est la seule personne qu'il recon-

naisse, disait le gardien. Moi-même, qui ne le quitte guère, il me prend parfois pour un autre.

Sur les fourrures de sa femme, le fou posait avec timidité le bout des doigts.

— Louise... Louise ! disait-il d'une voix ravie.

Puis il fit un signe de tête, montrant un fauteuil qui était près du perron, et Louise alla s'asseoir dans le fauteuil, et lui s'assit sur les marches de l'escalier.

— Louise...

Il la contemplait, et il y avait un amour infini, un amour désespéré et suppliant dans sa voix, de l'inquiétude aussi, de l'angoisse.

— Louise...

Elle se pencha vers lui et lui donna les mains. Il les prit en tremblant, et André voyait ses yeux briller, et, dans leurs pru-

nelles agitées, naître une tlamme d'intelligence.

Mais le gardien bavard racontait:

— A chaque visite de Madame, c'est la même chose. Les premiers temps, elle lui parlait, mais il ne la comprenait pas et bientôt se mettait en colère. Maintenant elle se tait, il la regarde et il est heureux. Vous partez, monsieur ?

— Oui, dit André.

Et il s'éloigna du pavillon. Il marcha dans la longue allée très longtemps, afin que Louise eût le temps de le rejoindre.

— Mon pauvre André, lui dit-elle, tandis que le fou appelait : « Louise I... » désespérément.

Ils passèrent à côté de la pelouse, remontèrent dans l'automobile. Quand la voiture s'ébranla, Louise dit, dans un murmure:

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— Et vous n'avez pas senti son regard... Moi, je ne peux lui échapper et je l'emporte avec moi. L'autre jour, dans vos bras, je le voyais. Il m'interroge, André. Et je n'ai pas la ressource des autres femmes qui pensent : il ne le saura jamais. On ne lui ment pas, à lui. Il n'entendrait pas les mensonges. Il prend mes mains, il me regarde et il devine. Mon ami, ne me tentez plus!... Je n'aurais pas le courage de le revoir, si j'étais indigne de son amour, de cet amour qui est tout ce qui lui reste, qui ne l'a pas quitté, alors que tout l'abandonnait. Et si je ne pouvais le revoir, André, je me mépriserais trop pour être capable de vous aimer encore.

Il l'écoutait, les pensées lourdes.

— Pourquoi avez-vous fait cela? demanda-t-il.

Elle le comprit. Elle sut qu'il s'éloi-

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gnail d'elle, que la voix ravie prononçant son nom les séparait; elle pensa que jamais plus ils ne seraient en tête à tête, et elle regretta tout ce qu'elle avait sacrifié. Elle se cacha le visage.

— Vous l'avez beaucoup aimé, Louise?

Elle hésita; puis, courageuse:

— Oui, beaucoup.

— Et maintenant?

Elle garda le silence. Sa question l'offensait. Elle ne voulait pas expliquer son cœur.

— J'attendrai, murmura André.

— Non, il ne faut pas attendre. Il peut vivre des années. Il faut oublier.

— Ce n'est pas juste, Louise !

— Oui, dit-elle, cela paraît injuste, mais, vous et moi, nous pouvons essayer de ne pas nous souvenir, tandis que lui... Courage, André !

Ah ! s'il l'avait prise dans ses bras, à cette minute, s'il l'avait forcée de recevoir son baiser, s'il avait été ardent et farouche, et capable d'un crime, comme elle aurait été heureuse ! Mais lui aussi avait pitié de l'autre...

— Pourquoi avez-vous fait cela? dit-il encore.

Elle répondit :

— Pour que vous ne m'aimiez plus.

Alors il fit de grands serments.

Ils étaient rentrés dans la ville. Les larmes étaient trop lourdes au bord des paupières de Louise. Elle devait pleurer, elle pria son ami de la laisser. André demanda :

— Vous verrai-je demain?

— Sans doute, fit-elle.

Le lendemain, il trouva sa porte close, et, depuis ce triste soir, elle ne l'a plus reçu

chez elle. Il n'a pas insisté, à vrai dire. Aujoiircriiui, il aime ailleurs, et, chaque l'ois qu'il aime, il recommence sa vie. Mais Louise, elle, chaque jour, s'en va là-bas, à Auteuil, et elle reste digne d'égayer le regard qui l'interroge, qu'elle emporte dans ses yeux, qui la suit dans le monde. Comprenez-vous, à présent, pourquoi elle n'écoute pas toujours quand on lui parle?

A Gilbert de Voisins.

Qui ne se souvient d'un jour où le ciel et la terre lui appartenaient, où le plaisir et le sang de la jeunesse lui donnaient une puissance telle que nul obstacle ne semblait digne de son élan ? Le plus chétif des hommes sait qu'il fut roi, et, par le respect qu'on garde ou l'ironie qu'on professe pour ces heures d'épanouissement, nous devrions mesurer les âmes,

car il faut avoir i'âme noble pour respecter, jusque dans la misère et devant la mort, comme le fit mon amie, cette image de soi que chacun de nous possède inscrite dans sa mémoire : l'image de notre plus grande beauté.

C'était l'autre semaine, un matin de brume jaune , de froid et de lumière affreux. Je travaillais, quand Marc entra dans ma chambre, et, tout de suite, je compris qu'il se passait quelque chose d'émouvant. Le docteur Marc Launier, qui n'est pas encore docteur, à vrai dire, mais auquel on donne ce titre par courtoisie, ainsi qu'à tous les internes des hôpitaux, est le plus flegmatique des apprentis médecins. A force de surveiller son masque, il est parvenu à rendrepresque dur un visage créé pour traduire les émotions du cœur le plus Rendre. Mais, ce

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matin-là, il avait repris son air de jadis, son air de grand gosse un peu naïf et sentimental.

D'une voix essoufflée, il me demanda :

— As-tu de l'argent?

Nous sommes assez pauvres, l'un et l'autre, pour qu'il nous plaise de nous entr'aider. J'ouvris mon tiroir.

— J'ai vingt-cinq louis. Combien veuxtu?

— Prends tout, ordonna Marc. Mets ton manteau et sortons. Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit de...

Pourquoi vous dirais-je le nom qu'il avait prononcé? Si mon amie aima la gloire avec passion, elle méprisa toujours ceux qui l'obtiennent autrement que par leurs œuvres, et si je ne pense pas la trahir en vous racontant sa mort admirable, je craindrais d'offenser son ombre en modifiant.

de quelque façon que ce fût, le souvenir que tous les artistes conservent de ce grand peintre. Je veux que ceux qui s'arrêtent devant les toiles si fraîches et si puissantes qu'elle nous donna, murmurent encore : a Qu'est-elie devenue? Peut-être reviendra-t-elle un jour... »

Lorsqu'elle exposa ses premières œuvres, il y a de cela presque dix ans, Paris poussa l'un de cescris d'extase par lesquels il semble que cette ville se livre à jamais, et l'atelier où Marc, quelques étudiants et moi avions le privilège d'être reçus, fut assiégé par les camelots de la renommée, journalistes et photographes, assiégé vainement : elle ne les accueillait point.

Qu'elle était belle à cette époque ! Sous ses cheveux si lourds et si fauves que le Titien les eût adorés, sa violente figure resplendissait, illuminée par le génie dont

elle prenait conscience enfin. Elle avait l'orgueil, et non pas la fatuité, d'être belle, et quand elle découvrait quelque étoffe précieuse, quelque brocart magnifique, elle en drapait devant nous son grand corps où fleurissait la sève de ses vingt ans, et nous souriait, heureuse et simple.

Soirées inoubliables ! Notre jeunesse s'exaltait, sans jalousie ni mauvaise pensée, devant ce triomphe. Hélas ! après le triomphe vint l'inquiétude et le désir de la perfection.

En octobre, ayant vendu quelques tableaux, elle partit pour l'Italie, en pèlerinage vers les vieux maîtres. II lui fallait, disait-elle, comparer, apprendre. Peut-être n'est-elle point partie seule... Je ne désire pas parler de cela. D'abord, elle nous écrivit; puis ses lettres devinrent plus rares. Au printemps, elle ne revint pas.

La presse ^'étonna de ne rien trouver d'elle au Salon du mois de mui. Ce fut le silence. Nous ne l'oublianes j>u?, nicis la vie coula, et il y a\ait bien des semaines que nous n'avions parlé d'elle, quand Marc me raconta, ce matin de brume jaune, sur le boulevard Montparnasse où nous nous hâtions, que le concierge d'une pauvre maison de la rue de la Grande-Chaumière était venu le chercher, tout à l'heure, parce qu'il avait aperçu, sur la table d'une locataire mourante, une enveloppe adressée au docteur Launier, une enveloppe vide. Or, cette mourante était notre amie.

Marc avait interrogé le concierge, et il avait appris qu'elle s'était installée là, six mois auparavant, dans un atelier misérable, qu'elle était très pauvre, n'avait point de domestique, ni de femme de ménage, ne voyait personne, ne recevait

aucun modèle, et ne sortait qu'à la nuit.

— Et comme elle ne faisait pas la cuisine chez elle, avait dit le concierge, il faut croire qu'elle ne mangeait qu'une fois par jour, quand elle mangeait... Voyezvous, monsieur, elle est devenue si maigre! Et elle s'est mise à tousser, qu'on avait mal de l'entendre. Alors, voilà que depuis une semaine elle ne sort même plus le soir, et que ce matin ma femme est entrée chez elle, et qu'elle l'a trouvée qui mourait...

Tout en pressant le pas sur le boulevard, Marc et moi, nous nous demandions comment elle avait pu tomber si bas.

Certes, elle n'était pas riche, autrefois, mais elle semblait loin de la misère. Nous ne sûmes jamais, d'ailleurs, les causes de sa ruine. Sans doute, oui, sans doute, avaitelle un compagnon, pendant son voyage

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d'Italie. Mais il ne faut pas éclaircir cela. Le concierge, qui nous avait précédés, nous reçut au seuil d'une cour profonde et nous guida vers un pavillon. Nous entrâmes dans un étroit vestibule, puis dans l'atelier, seule pièce de cet appartement. Les rideaux de toile grise étaient tirés sur les vitres, de telle sorte qu'il faisait encore plus sombre que dans la rue. Quelqu'un gémissait doucement, et, peu à peu, nous vîmes les quatre murs nus, et, dans un coin, sur un divan transformé en lit, notre amie, le fantôme de notre amie. Ses lourds cheveux, de la couleur chère à Venise, rendaient, par la magnificence du cadre qu'ils formaient, plus émacié son visage flétri. Etait-ce elle, cette femme déchue? Etait-ce elle?... Nos cœurs eurent froid et nous ne pouvions approcher de cette figure oîi Tagonie était laide.

Mais les yeux s'entr'ouvrirent, et, bien que leur regard ne nous aperçût pas, il nous fallut parler. Nous nous penchâmes vers elle. Il y avait des taches de sang sur les draps, de beaux draps ornés de dentelles et qu'elle avait dû garder au prix de quelles privations !

Elle entendit et reconnut nos voix. Elle murmura :

— Vous?... Oh ! c'est gentil... gentil...

Elle ne dit pas autre chose. Elle râlait, les lèvres blanches.

Tandis que Marc cherchait à l'examiner, je m'éloignai et marchai dans la pièce. Il n'y avait point d'autres meubles qu'une chaise, une table qui supportait la palette encore humide et les pinceaux abandonnés, puis une glace sur pied, une glace de couturière, et, près de cette glace, un chevalet, sur lequel j'aperçus le châssis d'une

grande toile retournée. Je m'arrêtai là, je rêvai... Quelle pouvait être cette dernière œuvre de ce peintre quej'avais tant admiré, cette œuvre exécutée sans modèle, pendant des mois de misère?

Marc vint me rejoindre.

— C'est la fin, me dit-il. Nous sommes arrivés pour qu'elle ne meure pas seule...

— Oh ! Marc, essaie quelque chose I murmurai-je

Il écarta les bras. Le concierge guettait sur le seuil. Marc alla vers lui et lui donna des ordres.

— C'estpour l'éloigner, me dit-il en revenant, car tout ce que je vais tenter ne servira de rien : elle meurt de tuberculose et d'inanition.

Nous nous tûmes. Elle geignit. Pour respirer, elle se soulevait maintenant sur

les coudes, et, de la bouche, mordait l'air qu'elle ne pouvait absorber. Nos bras la soutinrent. Elle dit:

— La fenêtre... la fenêtre...

Je me précipitai, je tirai les rideaux. J'ouvris la verrière. Le triste jour entra dans l'atelier.

Marc tenait, contre sa poitrine, notre amie.

Elle parut se calmer. Mais, soudain, 'elle tendit le bras vers le châssis de la toile retournée, et nous ne comprîmes pas immédiatement ce qu'elle voulait.

Sans savoir si je la satisferais, je pris le châssis et le mis en place. Un sourire de bonheur, sur le visage de la mourante, accueillit mon geste. Mais la figure de Marc exprima une telle angoisse que je me reculai, pourvoir à mon tour.

Sur la toile, c'était, inachevé, mais déjà

lumineux et vivant, un portrait de femme drapée dans de précieuses étoiles, le portrait de celle pour qui Paris, dix années avant ce jour, avait poussé un cri d'extase, le portrait de notre amie à l'heure de sa plus grande beauté.

Gomment décrire le trouble infini de nos pensées? Il fit clair en moi, tout à coup. Pendant les semaines où la faim et l'orgueil luttaient en elle , devant cette glace, où sa volonté imprimait un mensonge, elle avait peint sa belle image de jadis.

Et maintenant, elle lui souriait, sans colère, sans se plaindre, sans rancune... Quand elle ferma ses yeux pour ne plus les rouvrir, ce fut cette image qu'ils emportèrent dans le tombeau. Et nous, nous pleurions...

Pour Albert Erlande.

Du seuil de la véranda, le marquis et la marquise de Gercourt suivaient des yeux le couple. Il s'éloignait sur la plage que bordent les jardms et la Méditerranée.

Quand il eut disparu dans la lourde lumière du soir, M. de Gercourt se tourna vers sa femme, et, pour la première fois depuis le mariage de leur fille, M. et Mme de Gercourt échangèrent un regard honnête.

Les Gercourt sont vieille famille du Poitou. Leur nom, que vous ignorez, appartient cependant à l'Histoire de France ; mais ils n'ont jamais eu le destin avec eux, la bataille où le sang coula fut une petite défaite, et seuls ils s'en souviennent. C'est noblesse de province et qui ne manque pas d'allure. Sous Louis XIV, ils négligeaient Versailles, ils furent à l'armée de Condé, ils revinrent avec la Terreur blanche. Un demi-siècle, ils connurent la gêne. Pour lui échapper, le marquis de Gercourt engagea la dot de sa femme dans des spéculations qui échouèrent. Et, tout soudain, il fallut sauver l'honneur. Alors M. et Mme de Gercourt commirent la vilenie qui les empêcha si longtemps de se regarder droit... Ils avaient accepté comme gendre M. Normand, leur banquier, leur ami, un ami qu'ils méprisaient

lin peu pour sa fortune, sa roture et ses façons. Hélas ! ce mépris était la moindre chose ! A force de bonté, M. Normand l'avait presque vaincu. Mais M. Normand avait soixante ans, et Mathilde dix-huit. Triste aventure !... Un jour, ce doux vieillard s'était offert. Par dévouement?... Par amour ?... Oui sait?... Les dettes étaient dangereuses, l'huissier menaçant. Ils dirent : « Si elle y consent, nous ne nous y opposerons pas ! » Et ils pensaient qu'elle n'y consentirait point. Mais elle était si gaie que toute nouveauté l'attirait... Elle se maria en riant, petite fille que nulle passion n'avait encore effleurée, trop pure pour avoir de la pudeur, trop ignorante pour se respecter elle-même. Tant que dura le voyage de noces, M. et Mme de Gercourt s'enfermèrent dans une angoisse qu'ils se cachaient l'un à l'autre. C'étaient

Cl NOTRE PAUVRE AMOUR

deux époux qui se souvenaient brusquement de s'être aimés, qui se rappelaient les premiers jours de leur union et qui nourrissaient leur crainte des images de leur bonheur passé... Avec quelle inquiétude ils interrogèrent la figure de Mathilde, quand leur fille, avec son mari, vint les rejoindre dans cette petite villa de la baie des Fourmis, où M. et Mme de Gercourt passaient l'hiver, vivaient à l'aise ! Et maintenant qu'ils ne craignaient plus de la voir expier leur faute, maintenantqu'ils l'avaient retrouvée aussi enjouée que jadis, ils se sentaient débarrassés, et ils se souriaient l'un à l'autre.

Cependant, quittant la plage, Mathilde et M. Normand suivaient le chemin qui longe les villas. Mathilde marchait avec allégresse. Vraiment, elle avait le cœur joyeux. Oui, elle était encore trop pure pour

SUR LA GRANDE ROUTE 6(i

comprendre... Celui qui était auprès d'elle l'avait conquise par sa tendresse paternelle, par sa douceur, et toute cette science des choses et de la vie qu'elle devinait en lui. Il était son grand ami, son compagnon de chaque heure, il faisait plus légère chaque minute ; il n'apportait, dans cette âme jolie, aucune nouveauté, mais il agrandissait toutes les sensations d'autrefois. Il savait parler des émotions, les décrire, formuler ce qui glisse dans la pensée et qu'on ne saisit point, si on ne lui donne bien vite une forme et un nom... Mathilde aimait le son de sa voix et la force claire de son regard. Elle ne savait que cela de son apparence. Vraiment, elle ne savait que cela... Bien qu'elle fût sa femme, elle était entre ses bras comme une enfant qui joue.

Sur l'allée, elle marchait, heureuse. Elle

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s'était beaucoup réjouie de revoir ses parents, d'être appelée madame par les vieux domestiques, et elle n'avait pas été déçue. Elle songeait combien tout ceci était amusant, et elle se taisait pour y songer, tandis qu'elle cheminait, frêle et petite, aux côtés de M. Normand qui se taisait, lui aussi.

C'était un soir d'or et d'azur, sous une lumière si colorée qu'elle semblait liquide et qu'elle rendait liquides encore les objets qu'elle touchait, les rochers pourpres, les villas blanches sous leurs toits aux briques rouges et les falaises lointaines. 11 faisait tiède. Dans les jardins, les longues grappes du bubdélia de Madagascar pendaient sur les feuilles de l'exubérante liane. L'odeur de ces grappes était si puissante qu'elle triomphait de tous les autres parfums, les réunissait, composait avec eux une sym-

phonie pesante. C'était une odeur qui semblait palpable, comme la lumière du couchant semblait liquide. Sur la grève, les vagues lentes murmuraient continûment, monotones, et le bruit, lui aussi, paraissait liquide, palpable. A cette heure émouvante, la matière et les vibrations des sens n'étaient pas distinctes. Mathilde ne comprenait pas cela. Jadis, dans ce même pays, elle ne sentait pas cela, et, tout à l'heure, elle ne l'avait pas senti, protégée par sa puérile gaieté ; mais maintenant, tandis que son mari ne voulait pas parler, il y avait en elle un mouvement nouveau. Elle était enveloppée par l'émotion. Elle n'était plus elle-même. Elle ne pensait . plus. Elle allait dans la lumière, dans le parfum, dans la musique des vagues, dans la brise tiède, et ce qui faisait que toutes choses s'unissaient, se pénétraient, le su-

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blime amour des soirs immobiles montait dans son cœur qui battait de crainte et voulait battre plus fort. Ah ! quel émoi dans cette petite poitrine soulevée ! Les mains s'ouvrent et les lèvres tremblent, et il faut que le miracle s'accomplisse...

Comme l'allée s'engage dans le bois de pins qui encadre le golfe, Mathilde, dont l'épaule touche l'épaule de M. Normand, glisse son bras sous le bras de son mari. Elle serre ce bras, comme jamais elle ne l'a serré, elle accorde son pas au pas de son compagnon, elle veut être avec lui une seule harmonie... Il est beaucoup plus grand qu'elle, elle se hausse sur la pointe des pieds. Cela la fatigue de marcher ainsi, elle l'arrête, elle se place devant lui, et, les yeux baissés, elle se serre contre lui. Il se penche. Elle frémit. Elle attend. Elle veut le voir... Ah! pourquoi?... Elle

s'est écartée, et soudain tout s'affaisse... Est-ce parce que le soleil est descendu, là-bas, derrière la colline, parce que les rochers se sont éteints, parce que la brise est froide, parce que tout reprend sa place?... Elle vient de le voir, et c'est affreux: lui, son mari, son amant?... Elle a ce mot dans le cœur... Lui, ce vieillard!... Elle le voit. Si vieux, si fripé, si marqué par les ombres!... Il lui prend la main : la paume est glacée. Elle le regarde comme si elle avait peur, et tout à coup elle a vraiment peur de ce baiser qu'il veut lui donner. Elle se raidit et s'éloigne. Elle n'a pas besoin de fuir: son regard méprisant la protège, tandis que sa bouche prend ce pli d'amertume que je lui ai tou jours connu...

Car, il faut que je vous dise : c'est elle qui m'a raconté cette scène d'autrefois,

OÙ tourna sa vie. . . Mathilde est maintenant une vieille petite dame ; elle a l'air méchant, mais je sais qu'elle est bonne et qu'elle souffre. Nous nous aimons tendrement.

Souvent je lui parle de mes chagrins d'amour; elle écoute, elle hoche la tête. Hier, elle m'a parlé d'elle-même. Et, quand elle eut achevé :

— Alors, n'est-ce pas? me dit-elle, vous voyez... Moi aussi, ce soir-là, j'ai connu tout l'amour: le désir, et puis la haine !...

11 aperçut sa femme dès que le train s'arrêta. Elle se tenait sur la plate-forme du wagon. Tout de suite, il vit qu'elle avait pleuré et qu'elle ne s'était pas résignée. Il savait lire sur ce petit visage qui reflétait depuis si longtemps les émotions de leur vie commune. Et il pensa que ce serait encore plus cruel qu'il ne l'avait redouté.

— Avez-vous fait un bon voyage? lui demanda-t-il, parce qu'il fallait bien qu'il lui dît quelque chose.

Il lui tendait la main pour l'aider à descendre. Elle portait une robe très simple, dont lui-même avait choisi l'étoffe et la coupe. Pendant les premières années de leur mariage, il s'était beaucoup occupé de ses toilettes, et, depuis qu'il ne l'aimait plus, il s'en occupait de nouveau, car on lui avait persuadé, et il avait cru découvrir, qu'elle s'habillait d'une façon voyante et d'autant plus regrettable qu'elle n'était pas vraiment jolie. Il la trouvait même presque laide, trois semaines auparavant, lorsqu'elle étaitpartie pour passer, ainsi qu'elle avait coutume, le mois d'août chez sa mère, à la campagne, dans le Berri.

— Non, je n'ai pas fait un bon voyage. Le train était si lent ! Mais il n'y avait plus d'express, hier soir, quand j'ai reçu votre lettre.

Elle dit cela d'une voix humble, avec

un pniivrc sourire qui voulait montrer du courage.

Et lui la regardait. Elle n'était plus ni belle, ni laide, elle était l'héroïne de toutes les tendres scènes qu'il se rappelait, elle était toute l'émotion contre laquelle il se raidissait en vain.

— Avez-vous commandé un omnibus pour les bagages, Henry?

Il n'y avait point songé. Tandis que le facteur se chargeait des valises, il courut vers le bureau pour réparer son oubli.

Mais les omnibus étaient tous retenus. Il revint, honteux. Il expliqua qu'il ne l'attendait pas si vite. 11 avait trouvé le télégramme qui annonçait son retour, en rentrant chez lui, et il était rentré tard... U s'excusait trop.

Elle dit avec douceur :

— Cela n'a pas d'importance. Mes malles peuvent rester à la consigne.

Comme elle était changée ! Autrefois, un tel contretemps eût entraîné une querelle, car elle ne pardonnait pas à son mari cette insouciance qui était le fond de sa nature. Elle se serait irritée, elle lui aurait reproché d'être un incapable. Il se serait fâché; il était violent. Elle était acerbe. Il aurait dit que tous les artistes sont distraits, mais elle aurait indiqué, par une moue, qu'elle faisait fi de son art qui ne rapportait rien... C'était ainsi que leur amour s'était épuisé et que de nouvelles amours avaient pu grandir dans leurs cœurs vides. Ainsi, pour si peu I

— Vous n'êtes pas trop fatiguée, Marthe?

Dans les rues, l'automobile fonçait. Ils étaient très près l'un de l'autre. Les valises encombraient le coupé.

Elle posa sur la main de son mari sa

l'heure indécise 65

main dégantée. Il sentit la chaleur de son sang, et il pensa :

<( Est-il possible que ce soit pour la dernière fois? »

Mais elle disait:

— Je suis venue, Henry, parce que votre lettre, bien qu'elle fût si dure, était belle de franchise, et que, moi aussi, je ne peux plus vivre de cette vie de mensonges. Vous m'avez écrit que vous vouliez épouser celle qui vous aime et que vous aimez. Eh bien ! je dois, d'abord, vous faire un aveu...

— Je sais... murmura-t-iL

— Il m'aime, Henry, et il m'épousera, si nous nous séparons...

— J'en suis certain, Marthe, et c'est cela qu'il faut faire.

— Non, Henry, ce n'est pas cela !... J'ai beaucoup réfléchi, pendant ces trois semaines que j'ai passées seule. (Elle appuya

sur le mot.) Non, ce n'est pas cela qu'il faut l'aire! Si nous nous quittons, nous allons détruire la moitié de nous-mêmes. Souviens-toi, Henry !... Souviens-toi...

Il se souvenait. C'était, auprès de lui, sa fiancée... C'était sa jeune femme, celle qui, alors, l'admirait, qui lui offrait sa tendresse, tout son bonheur... Fallait-il détruire cela? Fallait-il arracher une partie de soi pour que l'autre pût vivre mieux?

— Souviens-toi, Henry ! Je me suis souvenue, moi!.,. Ecoute! Il faut nous pardonner. Nous allons nous pardonner et nous allons partir... Nous ne sommes pas très Parisiens, tous les deux. Allonsnous-en ! Je le quitterai et tu la quitteras... Rappelle-toi ce grand voyage que nous voulions faire ! Nous n'avons jamais eu le temps... Faisons-le ! Je te promets d'être douce, d'essayer de corriger ma nature...

l'heure indécise 67

Et tu travailleras : tu reviendras avec un beau livre. Je t'aiderai, et nous oublierons. Oh ! notre cœur nombreux et falot ! Tandis qu'elle se penchait vers son mari et lui disait sa volonté de sacrifice, tandis qu'elle décrivait, d'une voix où montaient des larmes, leur existence renouvelée, tandis qu'elle essayait de redevenir sa femme, celle qui lui appartenait et lui appartiendrait toujours, il vit, d'abord comme à travers un brouillard, puis nettement, le beau visage de sa nouvelle bien-aimée, et ce fut le récent passé de ce jeune amour que vinrent éveiller les rêves d'avenir murmurés par la petite épouse.

Elle l'implorait du regard. Comme il serrait les lèvres, elle dit:

— Ne te fais pas méchant!... Tu es si bon ! Ne te rends pas dur !

Il tourna les yeux vers elle. Il aperçut

6g NOTRE PAUVRE AMOUR

deux larmes qui hésitaient au bord de ses paupières, il fut ému :

— Je ne suis pas dur, Marthe, dit-il, et si tendrement qu'elle pensa qu'il cédait.

— Alors, tu veux bien?

Mais, cependant qu'elle attendait sa réponse, parut, devant elle aussi, l'image de l'autre, de l'abandonné ; et sa grave figure, toute brillante d'intelligence, s'opposa à cette mollesse qu'elle retrouva soudain dans les traits de son mari.

Il se taisait. Il songeait qu'elle ne pourrait être différente d'elle-même, qu'il la verrait toujours, désormais, comme il l'avait vue. Il la connaissait bien... Si elle lui offrait le sacrifice de son amour, c'était par crainte du scandale ou de l'avenir, de toute une existence à refaire, ailleurs... Elle avait une âme étroite... 11 murmura :

— Recommencer...

Elle ignorait ses pensées, et elle s'imagina qu'il hésitait. « Ah ! toujours le même î se dit-elle. 11 est si faible ! Elle le tient. Il n'ose pas la fuir... » Peu s'en fallut qu'elle n'ajoutât : « Eh ! qu'elle le garde ! » Oui, elle le retrouvait tel que jadis, quand elle avait déchiré le voile. Et comme il disait, enfin résolu:

— Ma pauvre Marthe, nous ne pourrions pas oublier...

Elle fut surprise, parce qu'au même moment elle avait acquis la certitude qu'elle n'oublierait jamais.

Elle se cacha le visage dans les mains. Elle pleura, mais c'était sur son passé, sur ce qui était mort en elle, bien mort, pour toujours.

Ils ne dirent plus une parole jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez eux, dans leur maison, d'où les souvenirs, depuis long-

temps, avaient fui devant les mensonges. Pourtant, Marthe voulut accomplir tout son devoir, et elle dit encore :

— Vous ne voulez pas ?

— Nous ne pourrions pas! dit-il.

C'était fini.

Ils furent de nouveau baignés par la mélancolie. Il prit dans ses bras Marthe qui sanglota.

Quand ils se séparèrent :

— Est-ce que vous déjeunez ici? demanda-t-il.

Elle répondit :

— Non.

II savait où elle irait déjeuner. Et il ne fut pas jaloux.

En vérité, nous comprenons l'extrême lassitude qui poussa les Athéniens à frapper d'ostracisme celui que, depuis si longtemps, on appelait le Juste. Mais qui de vous a songé qu'Aristide lui-même pût être fatigué de ce surnom? J'y ai songé en quittant celle que je n'ai plus revue.

Quand nous parlions d'elle, nous commencions, certes, par nous extasier sur son joli visage, son corps charmant et la

pureté blanche de son teint, mais nous ne nous attardions pas à la trouver jolie ; ce qui faisait le fond même et comme la substance de nos éloges, c'était sa parfaite douceur, son enfantine et délicate gentillesse, et surtout, ah ! surtout, l'audace qu'elle avait d'être une honnête femme qui semblait entièrement dévouée à son mari. Ils formaient le couple le plus reposant. Lui était un brave garçon, pas très intelligent, pas très bête, ni beau ni laid, qui allait paisiblement son chemin, et Francine l'aidait, à la bourgeoise : elle lui évitait les ennuis quotidiens, les soucis domestiques, et, dans notre admiration pour elle, entrait un peu d'envie pour le bonheur de notre ami.

Les jours que nous étions excédés par le spectacle des intrigues, nous cherchions leur maison agréable. Je fus souvent leur

hôte, et je ne les avais jamais quittés que le cœur rajeuni, avant ce soir où j'ai prononcé la phrase que je n'aurais pas dû dire, que j'ai dite sans savoir pourquoi, par slupide galanterie, et qui sera toujours dans ma mémoire comme un remords — bien que je n'y attache guère d'importance, quand je réfléchis à ce qui s'est passé ; mais, quand on réfléchit, on n'est plus soi... — oui, comme un remords !

C'était dans l'antichambre. Francine m'avait accompagné. Son mari recevait un importun. Je me rappelle qu'il y avait un rayon de soleil qui formait un écran derrière la jeune femme. Je voyais la silhouette familière et je voyais mieux le contour des épaules et la couleur des boucles bien arrangées, qui, blondes, donnaient à son visage si frais un air de grande jeunesse.

Francine me tendit sa main que je pris pour la porter à mes lèvres. La paume et les doigts étaient tièdes, et ne résistèrent pas quand je les serrai. Francine me regarda et me dit :

— Il faut venir plus souvent.

Et je lui ai répondu :

— Plus souvent? Je n'ose pas.

— Pourquoi ? me dit-elle.

Alors j'ai serré la main qui ne résistait pas, et par stupide galanterie :

— Mais si je venais plus souvent, ce serait très dangereux.

— Comment? fit-elle.

— Oh ! vous comprenez bien î

Elle baissa la tête ; elle rougit peut-être ; ses cheveux me cachaient son visage. Elle murmura :

~ Si vous saviez comme je voudrais être dangereuse !

Je n'ai pas pris garde h ces mots. Si quel(|ue autre les eût prononcés, je les aurais tenus pour ce qu'ils étaient sans doute. C'était Francine, je suis parti.

Je suis parti, pensant que la semaine ne Unirait pas sans que je vinsse me reposer auprès de Francine et de Georges. Hélas ! dès le lendemain, il me fallut quitter Paris : un voyage ; il dura deux ans, et, lors de mon retour, je n'allai pas voir tout de suite ceux qu'on ne voyait qu'aux heures où Ton avait besoin de se reposer de Paris. Dans un salon, je rencontrai un de nos camarades qui me parla de Francine. Ce fut pour me dire qu'elle était très malade, et je courus à son chevet.

Elle était seule dans la grande chambre où son lit paraissait tout petit. Georges était à ses affaires, il continuait sa vie. La domestique, qui m'avait annoncé, nous

laissa. D'abord, ayant baissé les yeux, comme l'on fait dans une chambre de malade, je ne vis pas Francine. Mais, au lieu de ralmosphère heureuse, j'avais senti, dans cette maison, le désarroi , et, dans cette pièce obscure à demi — c'était le crépuscule — je m'avançai avec précaution.

On n'avait plus ici la démarche assurée d'autrefois.

Une voix changée m'accueillit :

— Je suis contente.

Et je pris la main qu'on m'offrait ; elle était brûlante, je la portai à mes lèvres, puis je regardai Francine.

Comme elle avait maigri ! Ses cheveux encadraient une figure diminuée et qui, pourtant, plus que jadis, attirait le regard.

— Eh bien ? lui dis-je. En voilà des façons ! Vous êtes malade ?

Elle serra mes doigts, et je m'assis, comme si elle me l'avait ordonné.

— Je suis contente de vous voir.

— Mais moi, je ne suis pas content ! Je m en vais, sûr de vous retrouver, et voilà ce que vous me faites !

— Oh! ne plaisantez pas ! Je suis très malade, très malade ! et très heureuse que vous soyez venu. Je vous attendais, parce que... Vous ne vous fâcherez pas?... Je sais que vous ne vous fâcherez pas... C'est un peu votre faute, si ma vie a tourné, et je crois bien qu'à vous seul j'oserai raconter ce qu'il faut que je raconte... Il faut... c'est-à-dire : il me semble qu'il faut, pour que ma vie ait un sens. Je voudrais tout de même ne pas m'en aller sans que quelqu'un comprenne. Evidemment, ça n'a pas d'importance, mais, mon ami, je ne suis pas heureuse!... Vous vous souvenez de

ce soir, où vous êtes parti?... Non, vous ne vous souvenez pas !

— Quel soir?

— Ce soir où vous êtes parti de la maison... La veille de votre voyage...

— Je me souviens.

— Non, vous ne vous souvenez pas!...

Que m'avez-vous dit, en me quittant ?

— En vous quittant?

— Quand je vous ai demandé de venir plus souvent me voir... Ne cherchez pas ! Vous m'avez dit que vous aviez peur de venir souvent, parce que ce serait dangereux, à cause de moi. Et je vous ai répondu...

— Je me rappelle !

— Vous vous rappelez trop tard. Si vous étiez resté... Moi, je suis restée, ici, dans cette maison et dans ma pauvre pensée.

Mon ami, vous aviez tous imaginé, pour

votre plaisir, une femme que je n'étais pas, el moi j'ai imaginé que j'étais, que je pouvais être une femme tout à fait différente. Et voilà, n'est-ce pas? entre les deux, il y a la femme que je suis et qui n'a plus envie de vivre... Oui, c'est une confession... Ne vous plaignez pas ! c'est votre faute... Avant que vous n'ayez dit cette phrase, tout cela était vague en moi. J'étais moins tranquille que vous ne le pensiez, j'étais un peu agacée parce que Georges avait trop de confiance, mais, quand vous avez serré ma main, je me suis sentie née pour... Oh! ne me faites pas dire !... Vous êtes parti... Un autre, sans prononcer les mêmes paroles que vous, m'a regardée comme vous m'aviez regardée, ce soir-là, et lui n'est pas parti, pas tout de suite. Il est parti quand il était trop tard ! Et Georges n'a rien deviné ! Il n'a pas souffert.

S'il avait souffert, j'aurais vécu pour le consoler... Il est aussi content... Et mon amant m'a quittée, et il est maintenant loin de moi, comme s'il ne lui était rien arrivé !... Rien n'est changé autour de moi, rien, il n'y a que moi qui ne peux plus vivre... Gomme c'est drôle ! J'ai essayé de faire des drames. Je me disais : « C'est stupide d'être heureuse comme tu l'es ! » Alors, j'ai trompé mon mari, et mon amant m'a quittée avant que mon mari ne s'aperçût que j'avais un amant! C'est un peu triste!... Une femme dangereuse? Une femme tr es dangereuse, mon ami, mais pa pour les autres !

Je n'ai plus la force de vous dire le reste. Quand je songe que j'aurais pu la comprendre, je voudrais avoir souffert pour elle, et qu'elle ne fût pas morte...

Quand le vieillard comprit qu'il allait mourir, il posa la main sur la tète de Tentant qui le contemplait, et dit, d'une voix étrange :

— Mon fils !

Alors les amants, debouts au pied du lit, regardèrent, avec inquiétude, celui qu'ils trahissaient depuis huit années ; mais lui, fermant les yeux, ne daigna plus parler, et bientôt il mourut. C'était Jean Charterel, l'illustre poète.

Le lendemain, le pays retentit de son nom. Une foule immense, qui écoutait chanter dans sa mémoire des strophes aimées, accompagna, jusqu'au cimetière, une jeune femme qui pleurait et que suivait un petit garçon étonné.

A l'instant où l'on descendait le cercueil du corbillard, Mme Charterel s'évanouit.

Aussitôt, Fernand Levai se précipita vers elle et l'emporta dans ses bras. L'enfant courait à côté d'eux.

Ils revinrent ensemble dans la maison, où persistait l'odeur de la mort et des lilas. Mme Charterel et M. Levai s'enfermèrent dans une chambre, tandis que Roger et sa gouvernante classaient, pour se distraire, les innombrables télégrammes adressés à la veuve et à l'orphelin.

Jusqu'à présent, n'est-ce pas, vous devinez la banale histoire?... Dix années avant

ces funérailles, le génie de Jean Charterei avait ébloui une jeune fille. Claude avait voulu connaître le grand poète. Elle l'avait aimé de toute la force imprudente d'un cœur ignorant. Le vieil écrivain s'était laissé émouvoir par cet enthousiasme, qu'avaient détruit vite, hélas ! les incidents monotones de la vie conjugale; et Fernand Levai était venu. Il avait trente ans, il était poète, lui aussi, et le disciple de Jean Charterei ; il n'avait pas beaucoup de talent et son âme n'était pas très jolie, mais il avait de l'audace, de la gaieté, de l'insouciance, et cela suffit.

Dans la chambre où il s s'étaient enfermés, M. Levai se taisait et Claude ne pleurait plus. L'angoisse qui les tenait depuis que la mort les avait rendus libres pesait sur leur conscience. Soudain, Claude murmura :

— Je veux voir Roger.

EtFernand Levai alla chercher leur fils lis avaient beaucoup souffert avant de se résoudre à lui laisser porter le nom de l'autre. Ils avaient trop de littérature pour être simples dans le crime. Ils avaient parlé de fuir, d'échapper au mensonge, de vivre noblement. Mais, lâches devant l'avenir, et pour excuser leur faiblesse, ils s'étaient attendris sur le sort de Jean Gharterei, qu'il leur faudrait abandonner, et ils étaient restés dans leur infamie, ils en avaient pris l'habitude, ils l'avaient oubliée peu à peu. L'âge du vieux poète les y avait aidés. Quand Jean Gharterei jouait avec leur fils, il leur semblait que c'était un grand-père qui souriait à son petit-enfant. Ils pensaient :

« Puisqu'il ne sait pas, il n'est pas malheureux, et puisqu'il n'est pas malheureux, nous ne sommes pas coupables. »

Mais, ce triste jour, ils n'avaient plus leur commode certitude. Ils étaient poursuivis par la dernière parole du moribond lis entendaient sa voix étrange: « Mon fils ! » avait-il dit. Et jamais, auparavant, il n'avait appelé Roger ainsi. Il l'appelait : « Jeune canaille... » Ill'appelait: « Roro... » \\ l'appelait: « Mon petit... » Jamais, jamais, il ne l'appelait : « Mon fils ! » Etaitce une ironie suprême?

C'était mieux ! Jean Gharterel n'avait pas été aveugle. Il s'était résigné, il avait eu pitié de Claude et de lui-même qui resterait seul. Il avait été très malheureux. Cependant, une idée l'avait soutenu : l'enfant, qui portait son nom, le vengerait, et quand il avait dit, avant de mourir : « Mon fils ! » il voyait sa revanche.

Ne trouvez-vous pas que l'histoire devient moins banale? Elle m'a été racontée

parle seul confident de Jean Charterel.un pauvre libraire du quai Malaquais. C'est mon ami. Je trouve plaisir à l'écouter. Il abonde en déductions ingénieuses. Tenez-le pour responsable de mon récit. Ce psychologue affirme que Jean Gharterel, plein de confiance dans son œuvre et sa gloire, avait prévu tout ce qui est arrivé et s'en réjouissait.

Il arriva d'abord que, pendant les premiers mois de son veuvage, Mme Gharterel s'occupa de nouveau des livres qu'elle avait tellement aimés. 11 est vrai que ce fut en héritière et pour les vendre. Néanmoins, elle apprécia mieux son mari en constatant le respect qui l'entourait, et, lorsque le deuil prit fin, lorsque Fernand Levai proposa à Mme Gharterel de l'épouser, Mme Gharterel répondit :

— Attendons...

Ils attendirent pendant des années. Roger grandit. 11 entra au lycée. H écouta, en rougissant de plaisir, les allusions que ses professeurs faisaient, devant lui, au génie de Jean Charterel. Roger était intelligent et il avait le goût des lettres. Il entreprit de lire ces poèmes tant vantés. Il les lut et en devint amoureux. Ils ont une telle grâce que tous les jeunes hommes les adorent. De l'œuvre, l'amour remonta vers Tauteur. Roger voulut connaître la vie de celui qu'il avait si peu connu. Sans cesse, il interrogeait sur Jean Charterel, sa mère etM. Levai. Elle lui répondait avec empressement, M. Levai avec impatience. Un jour, M. Levai tenta de mettre ses propres livres sous les yeux de son fils. Ce fut désastreux. Roger feuilleta les volumes :

— C'est bien mauvais ! dit-il à Mme Charterel.

S8 NOTHE PAUVRE AMOUR

Et, à Fernand Levai, il en parla troD poliment,

M. Levai commençait d'expier. Il aimait son fils. Il n'avait plus d'autre raison de vanité, et, sans vanité, ce méchant artiste ne pouvait vivre. Il ne gardait point d'illusion sur sa carrière. Toujours il serait incompris. Désespérément, il s'attacha au désir d'épouser Mme Charterel. Ce serait encore toucher à la gloire. Il suppliait Claude :

— Marions-nous, lui disait-il, pour que je puisse diriger notre enfant dans la vie.

Mme Charterel ne savait pas se défendre. Elle céda devant cette obstination. Mais quand elle parla de ce projet à son fils, Roger devint pourpre de colère. A cette époque, il avait dix-sept ans. Il s'emporta :

— Troquer ton nom contre le nom de ce raté, y songes-tu ?

Il prononça d'autres paroles violentes, puis, tout à coup, s'interrompit, et, les sourcils froncés, détourna la tête.

Mme Gharterel quitta la chambre. Le soir même, elle reprit la parole qu'elle avait donnée à M. Levai et supplia son ami de s'éloigner pendant quelques mois, parce que Roger avait des soupçons.

Déçu, M. Levai lit un long voyage. A son retour, Mme Gharterel lui annonça une nouvelle qu'elle n'avait point osé lui écrire : leur fils n'avait de goût que pour la poésie, il avait écrit des poèmes, il avait trouvé un éditeur, son premier livre allait paraître.

M. Levai haussa les épaules. Il proposa dédaigneusement de relire les épreuves.

Roger les lui apporta, avec le manuscrit.

Sur la première page, M. Levai aperçu cette dédicace :

A la mémoire de Jean Charterel, mon père bien-aimé.

Et, poursuivant sa lecture, il compri que cette dédicace n'était pas mensongère L'indiscutable talent de Roger était fils du génie de Jean Charterel.

M. Levai ferma le manuscrit, repoussa les épreuves et regarda le jeune homme

« Pourtant, il me ressemble... » songeait-il.

Mais qu'est-ce donc, une ressemblance de visage et de taille?

Fernand Levai soupira, murmura quel ques phrases élogieuses, prétexta une migraine, et s'en alla, tête basse.

Il ne franchit plus jamais le seuil de cette maison. Il quitta Paris, la France

Il est mort l'année dernière aux Indes. Mon ami le libraire m'a conduit, l'autre soir, chez Roger Charterel. Nous l'avons trouvé dans son cabinet de travail. Près de lui, sa mère sommeillait. Contre les murs, il y avait trois grands portraits de Jean Charterel, et j'ai cru les voir sourire, tandis que Roger me parlait, avec fièvre, de son père, qui est mon poète favori.

— Tu n'as pas été inquiet? lui dit-elle, tandis qu'elle ôtait son chapeau, dans le vaste fumoir où son mari l'avait attendue.

M. de Cormont leva vers sa belle Yvonne des yeux surpris :

— Non, puisque tu m'avais téléphoné que tu ne rentrerais pas avant dix heures

Elle s'approcha pour l'embrasser:

— Ça, Pierre, c'est gentil I

l'ous deux élaient grands^ jeunes, lui trente ans, elle vingt-huit peut-être.

11 la garda contre sa poitrine ; Yvonne restait appuyée sur son épaule, confiante.

— Pourquoi m'as-tu dit de renvoyer les domestiques avant ton retour, chérie, et m'as-tu défendu d'aller te chercher à la gare ?

— Je t'expliquerai, fit-elle, et elle le repoussait doucement.

Il la laissa. Il ne savait pas s'il était plus heureux quand il la tenait dans ses bras ou quand il l'admirait.

— As-tu dîné? lui demanda-t-il.

— Je n'ai pas dîné, mais je n'ai pas faim. Assieds-toi, Pierre. Nous avons à parler.

Elle lui montra la chaise qui était devant le Dureau, et sur laquelle, chaque jour, il passait des heures à étudier le budget

du domaine, triste besogne: les terres ne rapportaient rien, la forêt était épuisée, les vignes souffrantes, la charge des hypothèques augmentait, et il fallait garder sa place dans les salons de la province.

Decettegène, Yvonne, sansdoute, allait parler.

Pierre s'assit, docile. Il n'avait plus d'espoir qu'en elle : elle avait des idées et il n'en avait pas.

D'abord, elle marcha dans la pièce ; elle se frottait machinalement le cou et elle ne disait rien. Pierre avait de la patience. Il n'était pas pressé. Quand Yvonne était partie pour la ville, tantôt, elle l'avait prévenu qu'ils discuteraient, ce soir, de leur avenir. Et il fallait, évidemment, en discuter ! Ce n'était pas possible que la jeunesse d'Yvonne fût ainsi perdue

— Vrai ! chérie, tu n'as pas faim?

Sans répondre, elle prit une chaise, la posa de l'autre côté du bureau, s'assit, s'accouda, et, les mains contre les tempes, les doigts serrant les cheveux noirs, le regard tenant le regard de son mari, très calme et la voix claire, avec cette autorité que lui donnait toujours sa parfaite logique :

— Tu ne me répondras pas. Tu ne vas pas m'interrompre. Tu vas m'écouter.

Quand j'aurai iini, tu réfléchiras. Je n'aurai pas d'amertume si tu agis contre moi. J'entends que tu aies toute la liberté. Ceci dit, voilà !... Tu n'as pas remarqué que je n'ai plus, ce soir, mon collier de perles fausses? Je ne l'ai pas vendu, je l'ai jeté... Un instant ! tu comprendras... Il y a quinze jours, lorsque nous n'avons pas eu assez d'argent pour que tu pusses m'accompagner à Paris, ton absence a gâté

mon plaisir. Je t'aime, Pierre. Nous nous aimons. Ne revenons pas là-dessus.

« C'est à Paris que j'ai eu l'idée. .. Un matin, ta cousine d'Aubenois m'a conduite chez son bijoutier pour faire estimer ses colliers et ses bagues qu'elle voulait assurer contre le vol. Elle m'a donné tous les renseignements nécessaires au sujet de cette assurance. Alors, j'ai conçu mon plan...

« Vivre comme nous vivons n'est plus possible. Je ne suis pas une femme qui trouve dans l'amour l'oubli du luxe ; c'est le contraire, il me faut de l'argent. J'ai voulu nous procurer une somme qui nous donnât le moyen de changer d'existence.

Tu me suis, n'est-ce pas?... Cette somme, je crois que je l'aurai, si tu acceptes de m'aider. Cependant, il y a des risques, il faut que je te les expose. Il s'agit de cent

m NOTRE PAUVRE AMOUR

mille francs, oui, de cent mille IVancs. Eh bien, des gens comme nous ne peuvent pas se procurer honnêtement cent mille francs... Oh ! je t'en prie, Pierre!... Plus tard! Pour le moment, écoute! Je te le répète, nous ne discuterons pas. Quand tu sauras ce que j'ai fait, je m'en irai et tu décideras seul.

« Ta cousine, par plaisanterie, m'a montré combien il serait facile de tromper la compagnie qui assurait ses bijoux, de simuler un vol et de réclamer le prix de joyaux qu'on n'aurait pas perdus... Mais il me fallait des bijoux à faire assurer. Grâce au crédit des d'Aubenois, j'ai obtenu que leur bijoutier me livrât à condition et me laissât, pendant deux jours, un collier de perles de cent mille francs. J'ai dit au bijoutier que je désirais doubler un rang que j'avais déjà. J'ai montré ce rang à ta

LF COLLIER m

cousine. Tu te rappelles que tu m'as grondée, quand je suis revenue, parce que j'avais acheté un rang de perles fausses. II vaudra cent mille francs, Pierre ! Il était, en apparence, semblable à celui que le bijoutier m'avait prêté et que j'avais fait estimer et assurer, avant de le restituer à son propriétaire. Tu conçois : j'avais, ce matin encore, un rang de perles fausses, je ne l'ai plus, mais j'ai, dans mon tiroir, une police qui reconnaît que je possède de vraies perles et qui engage les assureurs à me payer cent mille francs si ces perles me sont volées.

« Elles m'ont été volées, cet après-midi, dans un faubourg de la ville, comme je sortais du dispensaire où je m'étais rendue pour un comité. J'ai porté plainte. On m'a vue bouleversée^ au commissariat, dans les rues, à la gare de là-bas, à la gare

d'ici, et c'est pour cela que je ne voulais pas que tu vinsses me chercher. Je tenais à me reposer de cette comédie, et c'est pour cela que je t'ai dit de renvoyer les domestiques... Non, Pierre, je ne te laisserai pas parler! Je te dirai tout, absolument tout, mais je ne discuterai pas.

« Voici la plainte que j'ai déposée : au coin de la rue Basse, un homme s'est jeté sur moi, m'a prise par la nuque, m'a arraché mon collier et s'est enfui. Il était roux, trapu, avec un foulard et un œil qui avait une taie... Ensuite, j'ai écrit à l'assurance. C'est fait !

« Si la compagnie n'a pas de doute sur l'origine et la nature de mon collier, je serai payée dans un mois, à une condition toutefois, c'est que tu sois mon complice. Tu devras dire que je possédais ces perles, qu'elles m'ont été léguées par notre grand'

tnnfc, tu sais, cette vieille folle qui vivait si retirée... Naturellement, s'ils l'ont une enquête sérieuse, ils trouveront la vérité ; mais nous avons un nom et un passé qui les rendront crédules. Voilà les chances et le risque.

« Parlons de toi. Si tu me refuses — c'est ton droit — tu me perds à coup sûr. Que sera ta vie? Je ne sais pas... Si tu deviens mon complice, tu auras des remords ; mais, ou tu expieras, ou, restan en liberté avec moi, tu me garderas, et tu m'auras plus heureuse, parce que, moi, j'ai la force de ne pas avoir de remords.

« Je ne veux pas te séduire. Je ne te dirai rien de ce que nous ferons avec cet argent, des probabilités de notre bonheur. Me perdre à coup sûr, me garder peut-être, c'est le problème. Et il n'en est pas d'autre, car tout est irrémédiable. Allons ! Pierre,

sois un homme. Je m'en vais. Réfléchis. » Assommé, il la laissa partir ; et quand

il voulut la rappeler, elle avait déjà fermé

la porte.

Il courut après elle, mais elle l'arrêta

dans le couloir :

— Non ! encore une fois, non ! Si je te

persuadais, je pourrais avoir des remords.

Quand tu te seras décidé, viens me rejoindre

dans ma chambre,

M. de Cormont, s'appuyant contre les murs, rentra dans le fumoir et se réfugia sur la chaise, devant le bureau de son labeur quotidien

Il y avait une lampe et de gros cahiers où M. de Cormont inscrivait ses dettes et ses revenus. L'un de ces cahiers était ouvert et l'on voyait les colonnes :

Doit — Avoir

LE COLLIKR 10g

M. de Cormont était un homme dont l'intelligence n'avait jamais voyagé seule. Au sortir du régiment, il s'était marié dans son monde. C'était un homme qui continuait : on fait certaines choses, on n'en t'ait pas d'autres; la tentation, on la repousse aisément, parce qu'on a de l'honneur.

Doit — Avoir

L'amour, l'honneur, cela se classa ainsi dans sa pensée. C'était déjà terrible, c'était un peu plus compliqué.

Son amour? Est-ce qu'il pouvait aimer une criminelle? Son honneur? Qu'en feraitil, s'il n'aimait plus Yvonne ? Et, s'il refusait de lui céder, il la livrait. Etait-ce le fait d'un homme d'honneur de livrer qui se confie à vous ?

L'honneur... Mais il s'agissait simplement d'honnêteté. Tentative d'escroqué-

rie... Pour des gens comme eux, cela suffisait qu'on les en accusât. Simplement d'honnêteté !... L'honnêteté, c'est de ne pas s'emparer d'une chose qui ne vous appartient pas. Oui. Mais pourquoi lui serait-il honnête, quand Yvonne ne Tétait pas ? Avait-il jamais imaginé une âme plus belle que celle d'Yvonne ? Hier encore, que n'aurait-il donné pour lui ressembler? Pourtant, hier, elle était déjà... Alors?

Non ! Non ! Jamais ! Eh bien ! il fallait affir. C'était décidé. Il allait monter chez elle. Ils verraient ensemble si elle pourrait se sauver.

Hélas ! il la connaissait : elle serait tellement déçue par sa trahison qu'elle ne voudrait plus vivre. Elle l'aimait ! Pendant huit années, pas une querelle. Elle avait toujours raison, et n'en abusait pas, de crainte de l'humilier. Elle était orgueil-

leiise de lui, comme il était orgueilleux délie, pour d'autres motifs. Elle l'aimait, ils ne vivaient que d'amour. C'était pour qu'il l'aimât mieux, pour qu'elle l'aimât davantage, que l'un et l'autre rêvaient de trouver de l'argent. Quelle torture, quand ils avaient un désir et qu'ils ne pouvaient le réaliser! Une fois, elle avait vendu des dentelles pour l'aider à payer un cheval dont il avait envie. Et lui-même ne disaitil pas, dans les grandes crises passionnées : je tuerais, je volerais pour toi!... Elle avait volé pour lui.

Au-dessus du vice et de la vertu il y a le bonheur. La vertu, c'est le moyen pour certains êtres de vivre heureux en ce monde. Cela n'existe pas en soi. Ils avaient parlé de cela souvent avec Yvonne.

Comme son esprit était ingénieux! Elle détruisait d'abord, et puis elle reconstruis

sait, et c'était très beau. Il affectait de ne pas être convaincu. Il disait : « Vivons comme nos pères... » Mais, au fond, il adorait cette ivresse qu'elle savait lui donner pendant leurs promenades dans leurs pauvres champs, dans la triste forêt dépouillée, dans le vignoble ravagé. Elle bouleversait tout, elle agrandissait... Il se défendait de penser à ces choses quand Yvonne n'était pas là. C'était comme le jouet dangereux que l'enfant sage ne touche pas pendant l'absence de ses parents.

Tout de même, sa famille avait été honorée depuis plusieurs siècles. A présent, lui, allait-il risquer?... Les risques étaient grands. Yvonne n'en avait pas eu peur.

Et, en vérité, lui et sa famille n'avaient jamais été lâches ! Ce serait une lâcheté!... Voyons! soyons sincères! S'il

n'y avnit anciin risque, est-ce qu'il hésiterait? Pour avoir ce que Ion nomme une bonne conscience , est-ce qu'il perdrait Yvonne? Allons donc, ce serait mentir...

Cette nuit, il sentait qu'il n'avait pas menti, les autres nuits, lorsqu'il disait qu'il tuerait, qu'il volerait pour Yvonne!... La bien-aimée ! elle n'avait pas voulu se demander ce qu'il deviendrait quand il l'aurait perdue. Il se le demanda, et il eut un petit ricanement qu'il entendit et qui lui prouva qu'il serait brave, coupable, criminel, plutôt que de la perdre.

La bien-aimée ! N'était-elle pas admirable, quand elle lui racontait, sans un tremblement dans la voix, ce qu'elle avait fait pour eux?... Une grande âme, fière, audacieuse, trop grande ! Yvonne aurait pu le conquérir rien qu'en lui donnant ses lèvres. Elle avait voulu qu'il se décidât

108 NOTRE PAUVUE AMOUR

seul. Elle avait été dure... Et, maintenanl;, sans doute, elle attendait dans la pire angoisse, et elle se forçait à rester là-haut, tandis qu'il tenait son destin entre ses mains, ses grosses mains de campagnard, ses mains maladroites.

Il les regarda. Elles allaient voler. Il les appuya contre son visage, et il chancela.

Mais soudain, heureux de la décision prise et d'avoir de l'audace, complice déjà, plus grand et fier, rejetant les bras, les poings fermés, la tête en avant, il se rua, monta l'escalier quatre à quatre, saisit de ses deux mains la porte de la chambre d'Yvonne, l'ouvrit et s'arrêta...

La petite veilleuse brûlait comme d'habitude, à côté du lit qu'elle faisait rose; et, dans le lit, Yvonne dormait, paisible et confiante, sous l'aile de ses cheveux.

Nous devrions tous méditer ces phrases de Nietzsche, qui forment dans son livre Aurore la deux cent quarante-troisième leçon:

« J'ai vu clair, peu à peu, sur le défaut le plus général de notre façon d'enseigner et d'éduquer. Personne n'apprend, personne n'aspire, personne n'enseigne — à supporter la solitude. »

Si M. et Mme Dupuis avaient donné cet

enseignement à leur fille, Ginette aurait moins souffert, pendant les semaines qu'elle passa sous le toit paternel, avant que le divorce ne l'eût définitivement séparée de M. Charles Méard, son indigne époux.

Ginette n'a pas une intelligence très subtile. Qu'importe ! Elle est assez belle, assez blonde, assez fraîche, pour ne point paraître ridicule, lorsqu'elle s'arrête au Louvre, devant les Greuze, et fait une petite moue qui signifie :

— Je suis mieux que cela !

Elle est mieux, en effet. Mais si elle a conscience de sa beauté, ce n'est pas, hélas ! parce qu'elle éprouve du plaisir en face de son miroir, c'est parce que, dès son enfance, on lui a dit qu'elle était belle.

Vous comprenez? Sa beauté ne lui ap-

l'angoisse frivole 111

partient pas. Elle ne l'a pas découverte. Elle n'est par elle, ni soutenue, ni prok^gée. Et quand son mari lui préféra Mlle Chinon, danseuse aux Folies-Bergère, quand Charles Méard , ce goujat qui croyait tout permis à sa fortune immense, l'eut contrainte à quitter le domicile conjugal, quand cette honnête Ginette, car elle était encore honnête, dut s'enfermer, sur l'ordre de son père, dans la maison oii elle avait grandi, entourée d'espoir, où elle revenait, apportant la déception, elle laissa vite se glisser dans son cœur cette injuste et funeste pensée :

« Puisque mon mari me délaisse et que ma rivale triomphe, je dois avoir mérité d'être abandonnée et vaincue. »

Et, comme elle n'avait aucune faute à se reprocher, elle douta d'elle-même, affreusement.

A cette époque, j'aurais pu, moi qui l'admirais, dissiper ses craintes, mais M. Dupuis me ferma sa porte. Blessé dans son orgueil par la perte d'un gendre si riche, il ne pouvait admettre que Ginette ne fût point coupable. Bien qu'il ne l'accusât pas ouvertement de coquetterie, il la soupçonnait d'avoir été légère. Pour la corriger, il la traitait comme une petite fille, s'occupait de ses relations plus qu'il ne s'en était jamais occupé, et la séparait de ses amis, prétendant qu'elle portât, dans la solitude, le deuil de son bonheur.

Or, dans la solitude, Ginette redevint pareille à celle qu'elle était, quand les premiers compliments avaient commencé de créer celle que j'ai connue. Elle eut dix ans, en vérité !... Avait-elle vécu ?... Sa mémoire était vide. Elle se rappelait des actes sociaux: son mariage, ses fiançailles,

des événements mondains, des soirées, des soupers, des bals, des triomphes.

]\lais quand elle descendait en elie-méme, elle ne trouvait rien, rien — que l'amertume de la défaite.

Elle n'avait jamais aimé son mari, elle avait simplement accepté le cadre luxueux qu'il lui avait offert. Elle n'avait jamais aimé. Elle n'était pas sensuelle, moins encore sentimentale. « Suis-je un monstre ? » se disait-elle. Pourtant, jusqu'à cette épreuve, elle se croyait semblable à toutes les autres, plus belle, voilà tout.

Plus belle?... Elle était abandonnée!...

On peut être belle sans provoquer l'amour. Etait-ce cela?... Mais on l'avait aimée ! Qui donc?

Elle cherchait. Celui-ci?... Non! un snob !... Celui-là?... Oh! non ! un viveur à l'affût de toutes les jolies femmes !...

Qui donc?... Ginette s'étonnait de ne trouver personne. Nous ne nous étonnerons pas, nous qui savons combien peu d'amour se dépense dans le monde oii elle avait brillé.

Cependant, une nuit qu'elle se promenait dans sa chambre, elle eut la fantaisie d'ouvrir un tiroir, oii dormaient, pêle-mêle, les carnets de ses premiers bals, les cahiers de notes qu'elle emportait aux cours de la Sorbonne elles dessins qu'elle faisait, avec tant de nonchalance, à l'académie Julian. Et, soudain, parmi ces paperasses, elle aperçut une enveloppe qui portait son nom.

D'abord, elle ne reconnut pas l'écriture. Puis elle eut un sourire de pitié: ce pauvre Gérald!... Il lui sembla voir devant elle ce grand garçon timide, qui lui avait fait la cour, quand elle avait dix-huit ans. Il en

avait vingt-trois . Oh ! qu'il était ennuyeux !... Des soupirs et des lettres ! Des lettres, chaque jour ; il les glissait dans le manchon, il payait la femme de chambre pour qu'elle les déposât sur la psyché ; et Ginette ne les lisait jamais.

Maintenant, sur la paume de sa main si petite, Ginette tenait la lourde enveloppe. Celle-là, elle ne l'avait pas même décachetée. Les autres, elle les lui avait rendues: « Je ne veux pas les garder. Vous regretterez, un jour, de les avoir écrites ! » Mais celle-là, elle l'avait reçue le lendemain de ses fiançailles, et, vraiment, elle était trop occupée.

Pauvre Gérald ! Qu'était-il devenu? Banquier ou poète? Depuis cinq ans, elle n'avait pas eu de ses nouvelles. Cinq ans déjà !... Que penserait-il, quand il apprendrait son divorce ?

Le sourire de Ginelle devint mélancolique. Elle secouait la tête, elle brisa le cachet et sortit la lettre, puis elle s'assit pour la lire, et, tandis qu'elle lisait, une émotion adorable s'emparait d'elle.

Ah! /«/l'avait aimée !... Comme il parlait bien de son amour ! Il voulait mourir ! Il ne pouvait vivre sans elle !... Et pas un compliment banal ! Il ne vantait ni l'ovale de son visage, ni l'azur de ses yeux, ni les roses de son teint, il ne la comparait pas à un Greuze!... Il chantait la joie d'être son esclave, il décrivait son charme, s'extasiait sur les qualités de son caractère et de son âme. Il l'avait élue!... Ginette se sentait rougir. Mais comme elle était heureuse!... Il lui semblait renaître.

Avant de s'endormir, elle cacha sous l'oreiller la lettre caressante, et, dès son réveil, elle la lut de nouveau. A midi, elle

l'angoisse frivole 117

interrogea son père. Gérald dirigeait une maison de banque à Tunis.

Tunis! Garthage !... Fuir Paris !... Être aimée sous le grand soleil de l'Afrique! Être aimée par lui qui la comprenait ! Le revoir!... Elle Taimait !... Pourquoi ne l'avait-elle pas deviné plus vite?... Elle éprouvait une sensation nouvelle, elle pensait à la jeunesse, aux épaules robustes, au visage de Gérald.

Elle y pensa trois jours, et, le quatrième, se décida à lui écrire.

Le prétexte? Gette lettre retrouvée.

Sur un ton badin, elle lui proposait soit de la brûler, soit de la lui renvoyer, puis elle lui annonçait qu'elle serait libre dans un mois et qu'elle était triste.

Ce billet, qu'elle écrivit secrètement, elle le jeta elle-même à la poste, et pendant la semaine où elle attendit la réponse,

elle fut une autre femme, tantôt gaie, enjouée, tantôt nerveuse, inquiète. Songez qu'il s'agissait de sa vie !...

Un matin, elle aperçut le timbre de Tunis. Son cœur s'arrêta de batlre. Elle s'enferma dans sa chambre, et, bientôt, elle sanglota. Gérald la priait de brûler la lettre et s'excusait sur les enfantillages qu'elle devait contenir.

Les enfantillages !... Ginette se déchirait les lèvres.

Et sa vie solitaire poursuivit son cours, et l'angoisse fut plus lourde. « Je veux qu'on m'aime ! » disait Ginette à son miroir muet. 11 lui fallait une revanche ou la mort. Était-ce vivre que de ne pas être aimée ? Mais elle se jurait de ne plus aimer. Elle voulait être, comme Mlle Chinon, sa rivale, insensible et puissante.

Quand je l'ai revue, après son divorce,

alors que M. Dupuis n'osait plus la garder cloîtrée, je fus stupéfait de trouver de la méchanceté dans son regard.

— Qu'avez-vous? lui dis-je. Vous n'êtes plus la même !

— J'ai eu le temps de réfléchir ! me répondit-elle.

Je vous raconterai, sans doute, un jour, vers quelles aventures la guidèrent ses méditations. Elle était très malheureuse, le soir qu'elle me fit les confidences qui m'ont permis de vous livrer le secret de son âme toute petite.

A Edmond Jaloux.

Beaucoup d'entre nous ont perdu la notion du bien et du mal, et vivent tout de même, tant bien que mal. D'autres ignorent que faire le bien est encore la seule façon de se donner, de temps à autre, un peu de joie subtile. Quelques-uns ont l'âme si pure qu'ils ne savent pas que le mal existe. Aveugles bienheureux, ils cheminent, avec leur sourire, enveloppés de

belles ténèbres que leur imagination orne de toutes les fleurs de l'amour, de l'amitié et des inexistantes vertus. Tel était Jacques Lorèze, caissier principal de la maison Malan et Traub, ma victime.

Ce grand gaillard, taillé en hercule, gros, gras, roux et velu, n'avait qu'un défaut : une vanité de propriétaire qui m'agaçait affreusement, parce que, n'estce pas? moi, je savais... Quand il me parlait de l'un de ses amis, jamais il ne manquait de dire : « C'est le meilleur des hommes ! » Les Malan et Traub étaient, selon lui, les meilleurs des patrons, et sa femme la meilleure des femmes. Et quand Mme Lorèze, quand Pauline se mit à tousser, quand elle devint si pâle et si maigre que je croyais l'apercevoir déjà couchée dans son linceul, et que je ne pouvais la regarder sans que tout mon être criât

d'inquiétude, comme je le suppliais d'appeler un médecin, il me répliqua :

— Bah ! crois-tu que cela soit nécessaire? Pour un rhume?... Pauline a une admirable santé.

Cependant il dut suivre mon conseil. La tuberculose fut brutale : quinze jours d'angoisse, puis l'agonie. Sans doute avezvous tous vu se flétrir en quelques semaines l'une de ces créatures qui semblent nées pour égayer notre cœur, si blondes que leur présence nous apporte la jeunesse et que le printemps les accompagne. Elles partent avant l'automne; leur vieillesse serait un peu ridicule. Elles savent cela et se hâtent... Il ne faut pas leur en vouloir: elles vivent très vite... Chère Pauline inconstante, je ne vous en veux pas, je ne ne vous en veux plus, et lui vous a gardé intact son tranquille amour. Nous

avions tort de l'appeler notre victime, quand nous nous repentions de le trahir. Nous ne lui avons pas fait de mal. Il vous aime, aujourd'hui, comme il aime chaque souvenir de son passé, de son nasse bien net et bien propre.

Elle mourut un soir de novembre, au crépuscule, et Lorèze me fit chercher parce qu'il avait peur d'être seul. 11 craignait la folie. Il ne pouvait admettre que la destinée fût une gueuse, un créancier insolvable. L'avenir le volait. Il ne comprenait pas, et dans ses sanglots revenait sans cesse la phrase inutile qui traduisait sa plus cuisante douleur :

— C'est injuste !

Il pleura beaucoup. Et moi, je ne pouvais pas pleurer, bien que ma souffrance dépassât la sienne. Quand la femme est morte, i'amantestun pauvre être en face du mari.

Je VOUS jure que je Tavais passionnément aimée et que j'avais été cruellement jaloux, jaloux au point de lui offrir cent l'ois de fuir avec elle et de l'épouser. J'étais convaincu qu'elle n'avait pas eu d'autre amant, que j'étais responsable de chacun de ses mensonges. Eh bien, devant Lorèze, devant ce pauvre homme, qui accusait le destin, qui parlait au cadavre, lui rappelait les petits faits de leur vie commuae, qui bégayait : « Pauline, Pauline, te souviens-tu ?... » qui réchauffait de ses larmes les mains insensibles, je ne pouvais pas pleurer, il y avait sur ma souffrance un poids qui l'écrasait, une honte atroce, le remords désespéré d'avoir dérobé à ce misérable une partie de son fugitif bonheur.

Tant que ma mémoire sera puissante, je n'aurai qu'à fermer les yeux pour me

retrouver dans cette chambre. C'était une pièce assez vaste. Le lit faisait face à la fenêtre. Les meubles étaient simples, en bois clair. Il n'y avait point de cierges : Pauline appartenait à la religion protestante. Les bougies éclairaient son visage que les cheveux d'or enveloppaient. Une Cible lui soutenait le menton. L'effroi du moment suprême s'effaçait peu à peu de ses traits.

Combien de temps suis-je resté là, écoutant pleurer son mari ?

Enfm il se leva et s'approcha de moi :

— Nous la veillerons ensemble ! me dit-il.

Et je ne trouvai pas un prétexte pour échapper à cette torture.

Il remarqua que je tremblais :

— Si tu as froid, il y a du feu dans le boudoir, reprit-il. Tu sais le chemin. Mais,

je t'en prie, ne me laisse pas seul, cette nuit ! Ne t'en va pas !

Je répondis que je n'avais pas froid. Nous nous assîmes, et il me raconta com ment elle était morte; et quand il se tut, je pensai que l'expiation était achevée, mais je me trompais.

Après quelques minutes de silence, il se dirigea vers un petit bureau, une sorte de secrétaire, qui était à gauche de la fenêtre. Je m'étonnai de le voir chercher fébrilement quelque chose dans les papiers de Pauline. Je murmurai :

— Que fais-tu?

Il ne me répondit pas; et soudain, j'eus peur qu'il ne cherchât mes lettres, une peur absurde, car enfin il n'avait aucun soupçon, mais je me sentais si coupable !... Or, à cette époque, j'avais le besoin fougueux d'écrire chaque jour à la

femme que j'aimais. Pauline avait-elle détruit ma correspondance? En avait-elle eu le temps et le courage?... Je répétai, la voix brisée :

— Que fais-tu?

Cette fois, il se redressa. Il tenait une grande enveloppe, et revenant près de moi, il me la montra. Je lus ces mots, tracés par Pauline : « A brûler, en cas d'accident. t> Et Lorèze m'expliqua que sa femme lui avait fait jurer de détruire, si elle mourait, et tout de suite après sa mort, cette enveloppe qui contenait, me dit-il, le secret d'une amie. Il ajouta :

— Reste ici. Je vais la brûler dans le boudoir!

Il quitta la chambre, marchant sur la pointe des pieds.

Pas un instant, je ne doutai que ce ne fussent mes lettres qu'il tenait entre ses

l'honnête homme 129

mains. Avant de brûler ces feuilles, n'allait-il pas y jeter un regard? Les minutes que j'ai passées à guetter son retour sont les plus tragiques de ma vie.

Quand il rentra dans la pièce, j'étais plus pâle et plus glacé que Pauline elle-même. Je n'osais interroger la figure de celui auquel je reconnaissais le droit dem'abattre comme une bête malfaisante.

Il passa devant ma chaise et resta immobile, au pied du lit, en me tournant le dos. Je balbutiai :

— Si tu le permets, Jacques, j'irai me chauffer un instant !

Je pensais qu'il allait me retenir et m'accabler. Mais il me dit :

— Va!

Et il ne bougea pas.

Je gagnai le boudoir.

La lueur de la cheminée l'éclairait. Vous

connaissez les hautes flammes du papier qui brûle et les formes suppliciées que prennent les feuilles qui se consument.

Les bords de l'enveloppe avaient cédé. Une liasse de lettres à demi noircies en sortaient. Je me penchai sur le foyer, et je m'aperçus que ce n'était pas mon écriture. Je pus lire quelques lignes avant qu'elles disparussent : c'étaient les lettres d'amour qu'un autre homme avait adressées à Pauline. Vous entendez bien! un autre homme, un homme qu'elle aimait mieux qu'elle ne m'avait aimé, puisqu'elle gardait ses lettres... Je n'ai pas pu savoir son nom. J'ai brûlé mes doigts en essayant de retirer des flammes cet amas de cendres. Ce fut en vain. Alors j'ai crié de haine et de rage, repoussant dans ma gorge mes cris, les poings serrés sur ma bouche. Puis j'ai sangloté. Puis j'ai voulu me moquer de

moi. Je me suis dit: « C'est bien fait! » Mais quoi ! je souffrais, je souffrais tellement ! Et il fallait retourner là-bas... Oii donc ai-je pris la force de retourner làbas?

A genoux, au pied du lit, Lorèze contemplait Pauline, et Pauline souriait à son mari, de ce sourire des morts, oii il y a peut-être plus d'ironie qu'on ne pense.

— Regarde comme elle est belle! murmura Jacques.

Il lui sourit à son tour.

— Elle est heureuse...

Et, dévotement, il lui baisa la main.

^uand la fumée du paquebot se leva sur la mer, Simonne tendit les bras vers l'horizon. La jeune femme guettait depuis une heure, et toute son âme vivait dans ses yeux. Bientôt, sur la pointe du môle, elle fut rejointe par d'autres personnes inquiètes. Elle ne les connaissait pas, mais elle leur cria :

— C'est lui !

Et elle montrait le point noir qui gran-

dissait là-bas. Après quelques minutes, on aperçut les cheminées. Le vaisseau prit sa forme de monstre, et, tout à coup, Simonne eut peur. Que lui apportait ce navire ?... Elle était en face de sa joie comme quelqu'un qui a perdu l'habitude d'être heureux. Elle ne savait plus si son cœur battait d'impatience ou de crainte. Ses pensées refluaient vers le passé, l'interrogeaient, cherchaient des raisons d'inquiétude dans leur expérience de l'injustice du destin.

Lourde expérience et cruelle injustice î. . . Fut-il jamais union plus digne d'être protégée par le sort que celle qu'avait détruite ce désastre, dont ni Simonne ni François n'étaient responsables ?... Quand ils s'étaientchoisis et mariés, ils n'étaient pas très riches, mais leurs rentes suffisaient à leurs besoins : ils n'étaient ambitieux que

l'absence 186

de s'aimer et de remplir de fleurs et d'oiseaux le jardin de la villa qu'ils possédaient au bord de la Méditerranée. Ils vivaient là, blottis l'un contre l'autre, bercés par le murmure des vagues, ivres de soleil, de parfums et de caresses, paresseux, oisifs et doux. Quel mal faisaient-ils ? Pourquoi les avait-on punis? Un soir, le facteur avait apporté un télégramme: leur fortune, leur pauvre fortune était engloutie dans le naufrage d'une maison de banque. Il ne leur restait rien, rien qu'un domaine en friche dans une colonie qu'il n'est pas nécessaire de vous nommer. C'était la débâcle. Il fallait agir. . . François hypothéqua la villa, fit deux parts de l'argent, donna l'une à sa femme et partit avec l'autre pour essayer de vendre ses terres exotiques. Simonne aurait voulu le suivre ; mais le climat des contrées

OÙ il devait se rendre était meurtrier. François supplia Simonne d'avoir du courage et de garder leur maison. Elle obéit.

Après trois années d'absence, François, ce matin, revenait, ayant rétabli sa fortune, ni plus riche, ni plus pauvre qu'autrefois ; il revenait pour recommencer leur bienheureuse existence.

11 avait écrit : « Si je restais, je deviendrais millionnaire, mais que m'importe? » Il avait écrit de tendres et nobles phrases que Simonne se répétait à voix basse ; et cependant, alors qu'elle courait sur la jetée afin d'arriver au port en même temps que le navire, elle se demandait :

« Pourrons-nous retrouver notre bonheur? François est-il le même ? Et moi? »

Avez-vous attendu votre femme ou votre maîtresse sur un quai oii les matelots s'agitent ?... L'angoisse est immense.

l'absence 13T

Avez-vous tenté de reconnaître, parmi ces têtes d'épingle que figurent au delà des bastingages les visages des passagers, un être chéri ?... Si vous avez essayé, vous n'y êtes point parvenu, n'est-ce pas ? Mais, soudain, vous avez senti un regard ; vous n'étiez plus seul... C'est une seconde trop pleine d'émotion pour qu'on l'oublie.

Bien avant qu'elle reconnût François, Simonne sentit son regard, et son amour l'enveloppa bien avant qu'elle ne fût serrée par ses bras, serrée si fort qu'elle eut mal.

Il était le même !... A peine avait-il le teint plus pâle. C'était un homme de haute taille, sec, avec des traits puissants et des yeux oij passaient, dans l'azur des prunelles, de courtes flammes dorées. Il tint Simonne contre sa poitrine, puis l'en éloigna pour la contempler.

Elle était la même!... A peine avait-elle maigri un peu. C'était une femme très petite, si petite qu'on ne pouvait s'empêcher de sourire quand on la rencontrait pour la première fois ; mais, l'instant d'après, on était conquis par son charme, elle avait le charme suprême de la faiblesse : on avait envie de la défendre contre des ennemis inconnus.

Une voiture emmena Simonne et François. Du haut d'une côte, François aperçut §a maison, et il broya dans sa main la main de Simonne.

. ; La villa était carrée, d'architecture simple sous un toit en terrasse. Le jardin allait jusqu'au^ rochers sur lesquels la mer se heurtait. L'éclatant soleil des matins de Provence jouait sur une étroite pelouse. Les rayons glissaient à travers les branches des pins mélancoliques, et

l'absence 13»

Simonne fut contente, parce que toutes les llcurs levaient la tête. Or, c'étaient d'humbles fleurs qui n'avaient pas de très bonnes habitudes, des jacinthes romaines que la moindre brise courbait, des narcisses que le mistral avait vite fait de briser et ces violettes qui se cachent, quand la rosée est trop forte.

La veille, Simonne avait examiné le ciel. « Pourvu qu'il fasse beau temps ! » songeait-elle.

Il faisait un temps sublime.

« Mais que tout cela est petit! » pensait François.

Point de domestiqueà la grille. François et le cocher durent se charger des malles.

— Je ne savais pas que tu avais renvoyé Marie ?

A la cuisine, Simonne préparait le déjeuner. Elle rougit.

— Je n'avais pas besoin d'elle. Je fais tout moi-même.

Et tandis qu'elle lui expliquait fièrement qu'elle n'avait pas dépensé la moitié de l'argent qu'il lui avait laissé, elle mettait le couvert.

Le déjeuner fut bref. Au crépuscule, ils firent le tour du jardin. Dans la volière, les oiseaux cherchaient la branche oii ils passeraient la nuit. Le frémissement de leurs ailes se mêlait à la plainte des vagues engourdies. Le mimosa embaumait la pénombre.

François prit Simonne sur ses genoux, et ce fut leur dernière soirée de complet bonheur...

Si vous vous aimez, ne vous quittez pas un seul jour, croyez-moi, ne vous quittez sous aucun prétexte, même pour faire votre devoir... Je vous entends! Elle vous

sera tîdèIe,etvous, vous ne l'oublierez pas; elle est honnête, et vous avez de la constance. Soit! je vous accorde aussi que votre passion sera plus vive et la volupté plus belle, au retour. Mais cette divine harmonie qui faisait que ses plaisirs étaient les vôtres et vos pensées les siennes, vous ne la retrouverez pas. Peut-être pourrezvous la créer à nouveau. Ce ne sera plus la même chose.

Simonne avait été mieux que fidèle.

Elle n'avait pas été tentée. Elle avait vécu solitaire, avec le souvenir de l'absent, en face de son image; mais la gêne, le souci d'être économe l'avaient fait descendre un peu — si l'on ose appeler descendre prendre des goûts de bourgeoise, — tandis que les combats que François avait livrés, la bataille et la victoire lui avaient donné conscience de sa force jusque-là in-

employée. (J'allais écrire: « l'avaient fait monter un peu », mais je n'écrirai pas cela, parce que je pense qu'ils étaient l'un et l'autre au sommet, quand ils n'avaient pour toute vertu que leur amour). François trouvait médiocre l'enceinte de son jardin. Il parlait avec passion des beautés de la lutte et des aventures. Simonne ne parlait que de fournisseurs, de roses et de couvées. François s'en irritait. Elle s'apercevait de son mépris :

— Tu t'ennuies ! lui disait-elle.

Il protestait. Il essaya de reprendre ses puériles occupations de jadis, de s'intéresser à la volière, aux plates-bandes, à l'ameublement du salon et des chambres.

Peine perdue ! Simonne devinait ses efforts et se rappelait les années enfuies.

— Tu n'es plus le même !

Le jour vint qu'il baissa la tête sans

rt^pondre, et cel autre jour, où il reçut l'offre d'aller inspecter une grande exploitation agricole dans la colonie où il avait vécu. Cette offre l'ut faite quand François et Simonne en étaient aux scènes et aux querelles.

— Accepte ! dit Simonne.

Elle était lasse de l'entendre se plaindre de son oisiveté. Il s'agissait d'une absence de vingt mois. François accepta.

— Je te rapporterai des oiseaux des îles et nous agrandirons la volière et le jardin.

Simonne sourit tristement.

La nuit tombait quand le navire quitta le port. De la pointe du môle, Simonne le vit disparaître. Ellene pleurait pascommeelîe avait pleuré quelques années auparavant, mais que n'aurait-elle pas donné pour que la même souffrancevînt lui remplir le cœur?

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