LES DÉLIVRÉES
A Camille Mauclair.
De même que les ex-voto rappellent la puissance d'un saint aux fidèles de Bon église, de même les portraits, les photographies, les mille souvenirs qui encombraient le salon du docteur Batchano rappelaient la gloire de mon ami à toutes ces femmes assemblées pour attendre sa mort, et qui pleuraient.
Quand, par hasard, je quittais sa chambre, elles se précipitaient vers moi, et leurs
étranges visages et leurs voix saccadées m'interrogeaient. Que pouvais-je leur répondre ?
Le matin de ce jour, Batchano avait dit à ses confrères :
— Ne me tourmentez pas davantage !
Et les médecins étaient partis.
Maintenant, par les fenêtres qui regardaient le couchant, à travers la mousseline des rideaux baissés, les derniers rayons du soleil entraientdansle salon, llsmarquaient le haut des murs de larges taches rouges. Je vois encore cette pourpre étendue sur un grand tableau qui représentait mon ami à sa table de travail. Son front magnifique était touché par la lumière, l'ombre des orbites en devenait plus profonde, et plus hautaine et plus triste sa jeune figure qui dominait, me semblait-il, le groupe de ces femmes pressées autour de moi.
LES DéLIVRÉBS HT
Elles étaient dix, douze peut-être. Je ne les connaissais pas. Chacune me paraissait élégante, richement vêtue. Toutes avaient des gestes bizarres, des sursauts d'épaule, des frémissements, des crispations de la bouche; je lisais dans leurs yeux une sombre angoisse ; leur inquiétude grimaçait. Eh ! quoi ! celui qui, hier encore, était le maître de leur âme et de leurs pensées, leur maître, leur dieu allait mourir !
Lorsque les naïves amies de Jésus veillaient près du sépulcre divin, elles savaient que se lèverait la troisième aurore, mais ces femmes qui m'entouraient, ces femmes aux prunelles agrandies, ne croyaient plus aux miracles, elles appartenaient trop à leur époque, elles ne croyaient plus à rien, et c'était la raison première de leur névrose. Elles ne croyaient plus qu'en la force de celui qui leur avait servi si long-
temps de conscience, qui avait reconstruit leur personnalité détruite, qui les avait arrêtées sur le bord de l'abîme, qui les avait dirigées, matées, asservies, de celui qu'elles craignaient et qu'elles adoraient... Et ce lui-là, ce soir, était vaincu ! Qu'allaientelles devenir?
Elles me disaient :
— Plus d'espoir?
Et elles appuyaient sur leurs joues leurs doigts crispés.
Je sentais qu'elles avaient peur d'ellesmêmes, et moi aussi, j'avais peur pour elles, j'avais peur dans ce salon que la nuit prenait. Je songeais :
« Que deviendront ces demi-démentes quand il ne sera plus ? »
Il me fit appeler. Il aimait m'avoir près de lui. Je le trouvai assis dans son lit, le dos soutenu par les oreillers. Il voulait vi-