COMME LA VIE ETROITE
Se tient debout et droit près des ornières Dès qu'il entend glisser la voix des cloches Dans la naissance ou la mort des lumières,
Ne creuse point sa rocheuse caboche Pour démêler les raisons, ces bougresses, Qui font toujours le vide au fond des poches.
Et le Dimanche il écoute la Messe, Gauche et timide auprès du bénitier, Fier d'être net en sa blouse sans pièces...
Toute sa vie est un mince sentier Entre des murs, chiche de perspective, Pauvre de fleurs, de soleil, de pitié...
D'un pas lourdaud et la mine pensive, Il va, il va sans s'arrêter jamais, Ainsi qu'un bœuf qui haie sur la rive...
Et les malins qui décochent des mais, Des cependant, des quoique, des pourquoi, Des car, des donc, des si l'on me permet,
Les raisonneurs et les pédants narquois, Dans les salons, les sorbonnes, les feuilles, Les mauvais lieux, les usines de lois,
4^ SalomA. — 3.
Il est aussi
Ces gens d'esprit, d'avarice et d'orgueil Raillent en chœur les besognes gothiques, L'effort poussé des langes au cercueil,
L'absurdité des dévotes pratiques
Qui font injure aux nobles temps modernes
Lesquels ne sont plus du tout ascétiques...
Mais ce rustaud que la pauvreté cerne
Avec l'inquiétude et le dégoût,
Avec la faim, le mépris, les jours ternes,
Mais celui-là qui casse les cailloux, Tout resserré dans la gêne et l'espace, Peinant, trimant et sifflant dans son trou,
Mais celui-là, sourd aux rires qui passent, Fait son chemin dans un secret bonheur, Tout rafraîchi des baumes de la grâce...
Car près de lui, sans fin, Notre Seigneur En son Enfance artisane et modeste, L'Apprenti roux du bon maître ajusteur,
Le Charpentier aux mains sûres et prestes Qui travaillait des heures et des heures Sans relever ses prunelles célestes...
COMME L AME EN DETRESSE
Car près de lui sans fin Notre Seigneur Essuie sa joue et baigne son front moite Et doucement lui souflle sur le cœur,
L'acheminant jusqu'à la porte étroite.
77 est aussi comme l'âme en détresse D'un pécheur qui ne veut pas s'endurcir, Il est aussi comme âme pécheresse...
Ce pécheur-là dans les teintes de cire D'un soir tombant sur son vouloir fragile Regarde, en pleurs, ses derniers souvenirs.
Certe, il est bien de poussière et d'argile, Certe, il est bien de vase et de limon, Certe, il est bien de chair, de sang, de bile.
Il est aussi
Il est du siècle où régnent les démons, Il est du vain charroi des convoitises, Il est du bagne énorme où nous trimons,
Ce pécheur-là, parmi les heures grises, Se penche en pleurs sur la folle journée Que le soir calme étouffe dans sa prise...
Il voit soudain les visages fanés
Et grimaçants et louches et sordides,
Les gestes lourds et contorsionnés,
Les yeux rageurs, fatigués ou perfides, L'aspect rampant, grouillant et clopinant, Le teint fumeux, les souillures, les rides,
Il voit monter l'obscur foisonnement Des actes nés de son âme charnelle Durant ce jour qui meurt au firmament.
Il voit monter cette ignoble séquelle, Il voit les bras se tendre contre lui, Il voit rougir la braise des prunelles...
Il sent passer les souffles de la nuit, Il sent passer des souffles de luxure, Il sent la mort qui flaire son réduit...
COMME L AME EN DETRESSE
Pourtant ii a connu des heures pures,
Les clairs matins de joie et d'innocence,
Le chant des vœux qui coulent en murmures,
Les oraisons vers la Toute-Puissance,
L'élan de ses esprits illuminés,
La paix du cœur et la foi des enfances,
L'offrande à Dieu des jours et des années Qu'on souffre et peine et façonne et cisèle, Qu'on est meurtri, humilié, gêné.
Il a connu la grâce qui ruisselle Sur la fatigue et la lutte et l'effort, Sur le dégoût des lâchetés charnelles...
Il a connu, par des soirs sans remords,
Jésus priant à sa table, à son cœur,
Et le repos accueillant comme un port...
Il a connu les heureuses lueurs
D'un bon réveil sous les yeux clairs et droits
Des saints patrons martyrs ou confesseurs...
Hélas! au coin d'une rue ou d'un bois, Parmi la brume éparse sur sa route, Il est tombé dans un piège sournois...
Il est aussi
Et l'ennemi aux aguets, aux écoutes,
Et l'ennemi rôdeur et fureteur,
L'envie obscure autour de nous dissoute,
Le patient et souple séducteur L'a ressaisi dans la faute première, Dans la faiblesse et le doute et l'erreur,
Dans le mensonge et les fausses lumières,
Dans l'appétit violent des délices
Et dans l'oubli des profondes prières...
Et le voilà parmi ces immondices
Qui devant lui grouillent comme des rats
Pendant que les ténèbres s'épaississent;
L'horloge dit que le monde s'en va :
Le temps poursuit sa marche sans étapes,
Tout fuit vers l'heure où Dieu nous jugera.
« Seigneur, Seigneur, où sont les belles grappes De votre vigne où je mordais jadis?
Et votre sang versé dans les agapes ?
« Où, la clarté qui blanchissait vos lys? Où, vos matins calmes et doux-fleurants? Où, les travaux que vos regards bénissent?
COMME L AME EN DETRESSE
« Où, la franchise et les yeux transparents?
Où, l'amitié, l'amour et l'oraison
Et les beaux vœux des fidèles en rangs!...
« La nuit énorme enserre la maison, La horde immonde enserre mon vouloir.
Et contre moi se tasse l'horizon... »
Il va trouver sa compagne du soir,
Sa pauvre lampe aux clartés incertaines
Et lui demande une goutte d'espoir...
Alors, perçant les fantômes de haine, Un un rayon s'élève jusqu'au mur D'où se détache une image soudaine...
Et le pécheur voit le sourire pur, Les yeux mi-clos et l'agenouillement, Le voile en lin et la robe de bure.
Et les longs doigts joints monastiquement De Celle qui porta dans ses entrailles Le Donateur de l'Affranchissement,
Ce doux enfant qui rêve sur la paille.
Il est aussi
Il est aussi comme, aux jours de scandales,
Un vieil évêque en sa ville assiégée
Par des Alains, des Goths ou des Vandales...
Il est partout, sagace ménager
Du blé, du sang, des forces et des cœurs,
Bon enquêteur des maux à soulager.
Il parle aux gens, apaise les rumeurs,
Panse un blessé, gourmande le timide,
Fait honte au lâche et bénit ceux qui meurent.
L'épuisement le dessèche et le ride, La fièvre luit dans ses yeux renfoncés, Mille démons tordent son ventre vide.
Rien ne l'abat : il court au plus pressé, Le long des rues, sur la place, à l'hospice, Dans un taudis, une échoppe, un fossé...