COMME L HEURE DERNIERE
De l'autre main, tout doucement, il guide La faible main qui se bat la poitrine : Puis il entend passer l'aveu candide...
Au nom de Dieu, amoureuse victime,
L'ayant absout, il l'aide à se nourrir
Du corps divin qui saigne pour nos crimes...
L'enfant couché sur l'herbe va mourir : L'oncle Guillaume a baisé son front lisse, Et tristement il pense à l'avenir :
La gent païenne experte en maléfices Aura beau jeu maintenant dans ce fief D'où par vaillance il la chassa jadis.
Morts dans la plaine ou captifs sur les nefs Tous ses neveux, ses hommes, ses fidèles... Plus de soldats pour obéir au chef...
Et le meilleur est couché là sous l'aile De la mort, pur et fin comme les anges,. Déjà sortant de ses liens charnels ;
Qui défendra les campagnes d'Orange
Et la cité, les murailles, les tours,
Et les maisons, les celliers et les granges?
65 Salomé. — 4-
Mais il n'est pas
Et les enfants, les femmes... et Guibourg, Sa femme à lui, sa sœur, sa douce amie Qui dit là-bas ses Heures, nuit et jour ?
Pour balayer cette tourbe honnie
Quel bras, mon Dieu, vous reste en nos parages ?
Gomment garder votre terre bénie ?
Il rêve ainsi, Guillaume brave et sage... Mais Vivien, l'œil aux astres fixé, A travers l'ombre aperçoit le visage,
Les cheveux d'or, les ailes balancées,
Le long regard généreux et hardi
De saint Michel, glissant vers le blessé
Pour emporter son âme en Paradis.
COMME CES PACIFISTES
Mais il n'est pas comme ces pacifistes Qui dans les alcôves humanitaires, Sur les poufs des boudoirs socialistes,
Dans les salons, les gazettes, les chaires,
Chez la portière ou chez la camériste,
Chez la danseuse à qui l'on dit « ma chère »,
Dans les salons et feuilles modernistes, Dans les fumoirs, les cafés, les parlotes, Chez les traitants, les bouffons, les droguistes,
Dans les fumoirs où les ventrus jabotent, Dans les salons des dames argentines, Dans les boudoirs des dames hottentotes,
Chez les croupiers et chez les ballerines, Chez les larrons, chez les entremetteurs, Chez les malins qui cachent les farines,
Mais il n'est pas
Chez les escrocs et les maîtres-chanteurs, Chez les vendeurs de femmes et de titres, Chez les gâcheurs et chez les saboteurs,
Chez les bavards, les oisons, les bélîtres, Chez le grimaud, le cuistre et le faquin, Les charlatans, les hâbleurs et les pitres,
Dans les bordeaux vraiment républicains, Dans les boudoirs vraiment démocratiques, Dans la tiédeur des lits à baldaquin,
Dans le fin fond des plus louches boutiques, Dans les parloirs, parlotes, parlements, Dans les explications frénétiques,
Dans les débats filandreux ou déments, Dans les débats d'oisons parlementaires, Dans les débats où chacun hurle et ment,
Dans la musique étrange et délétère, Dans la musique au souffle opiacé, Dans la musique aux brumes de mystère,
Dans les accords flous et non cadencés, Dans un concert de mous bruissements, Dans la musique en veine de glousser,
COMME CES PACIFISTES
Dans les salons unifiés dûment,
Dans les boudoirs dûment sociologues,
Dans les sérails de nos gouvernements,
Chez les vendeurs de fiches et de drogues,
Chez les vendeurs de fade épicerie,
Chez les vendeurs de nouveaux décalogues,
Dans les faux jours et les japoneries, Dans les jardins monstrueux d'orchidées, Dans les comptoirs et dans les coucheries,
Chez les marchands de drogues et d'idées, Chez les marchands d'histoire et de mixtures, Chez les marchands d'ignorance fardée,
Dans cette mort et cette pourriture, Certe il n'est pas comme ces pacifistes Qui pour ne point se risquer à la dure,
Pour demeurer dans leur néant boudhiste, Pour demeurer dans leur fainéantise, Pour demeurer de maîtres ironistes,
Qui, pour soigner leur esprit et leur mise, Pour composer leur pénible élégance, Pour inventer des plastrons de chemise,
Mais il n'est pas
Pour conserver leur place dans la danse, Pour conserver rentes et pensions, Pour conserver leurs jetons de présence,
Pour conserver leurs décorations, Pour conserver leurs clientèles saoules Et l'œil béat des populations,
Qui, pour sauver leur droit d'être des moules, Leur volonté constante de bassesse, Leur cœur de lièvre et leur âme de poule,
Qui pour sauver les jupons et les caisses
Et la sottise et la jobarderie
Et le gros rirent la torpeur épaisse,
Qui pour croupir au fond des eaux pourries Vendraient nos feux, nos hameaux, nos villages, Nos fins coteaux, nos bois et nos prairies,
Vendraient nos bœufs, nos moutons, nos pacages, Vendraient Paris, Lyon, nos quatre fleuves, Nos oliviers et nos chevaux sauvages,
Vendraient les cieux où nos âmes s'abreuvent, Nos blés, nos grains et les plaines picardes Avec les gars, les filles et les veuves,
COMME CES PACIFISTES
Vendraient nos toits, nos meubles et nos hardes, Vendraient les tours, les nefs et les vitraux Et les clochers avec leurs savoyardes,
Et la Provence et Marseille et la Grau,
Et la Bourgogne et tout le Bordelais
Et cette Flandre où l'on boit à pleins brocs,
Vendraient aussi Ronsard et du Bellay,
L'ardoise fine et le petit Lire,
L'eau paresseuse où baignent les palais,
Et les jardins des rois et des curés
Et les jardins qui flanquent les chaumières
Et les jardins de quatre pieds carrés,
Ils vendraient Reims et ses anges de pierre, Patay, Chinon, Vaucouleurs, Domremy Et ce bûcher qu'on jette à la rivière,
Vendraient aussi les saints par Dieu commis A nos terroirs, à nos bourgs, à nos cœurs, Quand nous veiljons ou sommes endormis,
Vendraient aussi, dans leur ignoble peur, Denis, Martin, Geneviève et ce roi Qui prêterait le lépreux au pécheur,
Mais il n'est pas
Mais ils vendraient aussi les vastes bois, Le daim qui fuit avec le cerf qui brame Et saint Hubert, saint Fiacre et saint Éloi,
Mais ils vendraient tous les draps de nos femmes, Leur fine aiguille et leurs lentes prières, Mais ils vendraient les tours de Notre-Dame,
Ils vendraient Dieu sous les jeunes paupières, Ils vendraient Dieu dans le pain et le vin, Ils vendraient Dieu dans l'âme journalière,
Ils vendraient Dieu et tous les dons divins Dans le labour, la semaille et la fauche, Dans l'eau, le sel, la pâte et le levain,
Dans la main droite et même la main gauche, Dans vos élans, vos désirs et vos joies, Dans le fini, le possible et l'ébauche,
Vendraient aussi les sentiers et les voies, Les lents canaux réglés comme un problème, Tous les chemins que nos rêves côtoient,
Tout ce qui mène à tout ce que l'on aime,
A ce foyer, nid d'ombre et de repos,
Au proche puits comme au rivage extrême,
COMME CES PACIFISTES
A cette église, à ces mouvants drapeaux, Aux champs dorés, à ce champ de bataille, Au beau vignoble, au frisson sous la peau,
Aussi vendraient la blessure et l'entaille, Toute fierté, tout labeur, toute gloire, Le sang, la race et la force et la taille,
Toute la gloire et toute la mémoire, Vendraient Châlons, Bouvines et Rocroy, Vendraient Jemmape et Lodi sur la foire,
Vendraient l'église et l'hostie et la croix, Vendraient ce peu de sang, ce peu de race, Ce peu de foi, de simplesse et de lois,
Ce peu d'espoir d'été sous tant de glace, Ce peu de jour au fond de tant de nuit, Ce coin vermeil dans la lèpre vorace,
Vendraient la ferme et l'étable et le puits, Les fleurs du champ, les pignons de la rue Et dans le creux de ce sillon qui fuit
Les nobles os que pousse la charrue.
73 Salomé. — 5
Il est aussi
Il est aussi comme, devant les Mages, L'Étoile qui guidait leur caravane Au cours de ce premier pèlerinage...
Cette première fois que, sous les palmes, Ou dans le sable rouge des déserts Ou sur le bord des lacs salés et calmes,
Des pèlerins, dans l'ombre molle, allèrent Se prosterner autour du Roi des Rois Venu des cieux pour soumettre l'enfer ;
Et par milliers brillaient dans les cieux cois Et parfumés les étoiles antiques, Mères des ans, des semaines, des mois,
Mais au-dessous l'Étoile prophétique, La Messagère et la sainte Meneuse Des Africains et des Asiatiques,