‹ Notre paysChapitre 21 sur 25 · COMME, DEVANT LES MAGES · texte numérisé non relu

COMME, DEVANT LES MAGES

Mais au-dessous l'Étoile bienheureuse Qui cheminait dès l'enfance du monde Entre les flots lactés des nébuleuses,

Qui cheminait au loin parmi les ondes

Des grands soleils, des terres et des lunes,

Au loin, plus loin qu'où nos pauvres yeux sondent ;

Qui cheminait dans les voiles de brumes,

Qui cheminait aux abîmes béants,

Qui cheminait dans les aubes de plume,

Qui cheminait depuis les premiers temps Pour être juste à point dans ce mystère, Pour guider l'or et la myrrhe et l'encens...

Mais au-dessous l'Étoile messagère Brillait plus claire et plus vive et plus fine, Glissait aux cieux plus libre et plus légère

Vers l'humble paille et l'Enfance divine.

Il est aussi

Il est aussi comme le soir tombant

Sur les rochers, les coteaux, les palmiers,

Les champs de blé, les cèdres du Liban,

Gomme ce soir où le long d'un sentier Deux voyageurs cheminaient d'un pas lourd, Ayant perdu la joie et l'amitié,

Ayant perdu la tendresse et l'amour, Ayant perdu les divines paroles, Ayant perdu leur pain de chaque jour...

Et plus de voix qui caresse et console, Plus de regard où Dieu même reluit, Plus de message et plus de paraboles,

Plus de ce pain rompu, donné par Lui, Plus de repos sur l'épaule du Maître, Plus d'oraison le soir au bord des puits,

COMME LE SOIR TOMBANT

Plus de leçons pour les princes des prêtres, Pour le docteur et pour le mauvais riche, Pour l'orgueilleux, le rapace, le traître...

Les voyageurs sentent leur âme en friche,

Cette àme-là qui reçut les semences

De ce froment dont sont faites nos miches,

Les voyageurs sentent un lourd silence Tomber dans l'air où murmurait Sa voix Pleine de foi, d'amour et d'espérance,

Les voyageurs sentent monter le froid Des abandons, des oublis, des détresses Au tiède cœur dont II faisait son toit;

Les voyageurs sentent la nuit épaisse Bloquer les yeux qu'il éclairait hier Avec le feu des divines promesses,

Les voyageurs sentent dans la poussière Peser leurs pieds qui si légèrement L'avaient suivi de Lumière en Lumière...

Et les voici venus au croisement

De leur chemin avec d'autres chemins :

Un homme est là dans son long vêtement ;

Il est aussi

Un homme est là dans le soir incertain Qui mêle et fond les choses peu à peu, Un homme est là, vague, dans l'air éteint.

Ils se saluent, ils échangent des vœux, Et les voilà tous les trois qui cheminent, S'étant appris qu'ils vont au même lieu...

Mais l'inconnu dont l'œil perçant devine Leurs yeux battus, leur visage défait, Leur cœur saignant, la lièvre qui les mine,

Mais l'inconnu dans le silence épais Les caressant d'une voix douce et claire Palpe ce deuil et sonde ce regret...

L'un d'eux répond : « De quel coin de la terre « Arrives-tu si tu n'as pu connaître « Ce qui advint chez nous avant-hier?

« Donc tu sauras que Jésus, notre Maître, « Fut mis en croix comme blasphémateur « Voilà deux jours par les princes des prêtres,

« Et qu'il est mort, Lui Prophète et Sauveur,

u Lui le Promis, l'Attendu, le Messie,

« Lui qui versait du baume sur nos cœurs,

COMME LE SOIR TOMBANT

a Qui remplissait toutes les prophéties, « Qui guérissait l'aveugle et le muet, « Qui nettoyait l'àme sale et rancie,

« Qui pauvrement, petitement vivait,

« Mais qui pouvait quand nous étions nochers

« Marcher sur l'onde et remplir nos filets,

« Mais qui pouvait, par notre foi touché, « Tirer les morts de leur dernier sommeil « Et les vivants de la mort du péché...

g Et nul raisin ne pousse sur nos treilles

« Qui donne un vin plus doux que les paroles

<; Qu'il avait fait couler dans nos oreilles. »

Or tous les trois marchant dans l'ombre molle, Les deux amis répétaient à mi-voix Prédictions, sentences, paraboles :

Le voyageur trouvé sanglant et froid, L'enfant prodigue accueilli par des fêtes Et le beau lys mieux habillé qu'un roi,

Et le pasteur attentif à ses bêtes

Qui va quérir la brebis égarée,

Et le festin des Noces qui s'apprête,

Il est aussi

Et dans la nuit les dix Vierges parées, Les cinq avec des Lampes pleines d'huile, Les cinq ayant omis de s'éclairer...

Ils vont tous trois, et les récits défilent, La lourde nuit tombe comme un suaire... Leur deuil se fait plus tendre et plus subtil.

Ils disent tout, de la Crèche au Calvaire : Le Maître est là qui se ranime en eux; L'étranger semble à leur voix se complaire.

Voici l'auberge au bord du chemin creux, Et les voici dans une salle basse Assis à table auprès d'un petit feu.

Et de nouveau les angoisses s'entassent Dans le silence et dans l'air enfumé... Les deux amis courbent leur tête lasse.

Au sol gisant, près de la cheminée,

Un chien somnole et geint de temps en temps,

Une servante erre et vaque au dîner.

L'hôte leur sert pain et vin; son enfant A pas légers s'approche quelquefois De l'étranger muet et méditant.

COMME LE SOIR TOMBANT

Mais celui-ci, tout à coup, de la voix

Dont ils aimaient le son doux, grave et pur,

Dit aux amis : « Hommes de peu de Foi !

« Ignorez-vous que, selon l'Écriture,

« Le Fils de l'Homme accomplirait la Loi,

« Vous montrerait la voie étroite et sûre,

« Et puis serait attaché sur la croix « Et mourrait là de la mort des voleurs « Pour vous sauver, hommes de peu de foi !

« Ignorez-vous que malgré les veilleurs

« Il sortirait de sa tombe de pierre

« Et reviendrait pour assurer vos cœurs ?. . .

« Oubliez-vous ce qu'il disait hier,

« Ce qu'avaient dit les prophètes, les sages,

« Ce qu'avaient dit les pères de vos pères ?

« Ils avaient dit les coups et les outrages

« Et l'abandon, la couronne d'épines,

« Le roi moqué, les hardes qu'on partage,

« Ils avaient dit la croix sur son échine, « Le manteau rouge et l'échelle et la lance, « Et ce grand cri tombant de la colline. »

81 Salonu

77 est aussi

L'étranger parle, et la foi des enfances Rentre soudaine au cœur des deux amis : Voici mourir ténèbres et silence;

L'étranger parle et brille dans la nuit : Et les amis qui baissent le regard, Craignant le feu divin qui sort de Lui,

Voient Ses deux mains trouées de part en part Rompre le pain comme 11 faisait toujours Quand on dînait ensemble sur le tard,

Il verse aussi, comme au soir de ce jour Qu'il fut vendu pour les trente deniers Le Vin pourpré, tiède et vivant secours...

Il dit aussi : « Mon Père a des greniers « Remplis de grain qu'on n'épuisera pas; « Toujours du vin remplira ses celliers...

« Ne craignez rien si vous suivez Mes pas « Malgré la nuit, la tourmente, la haine, « La flatterie et les grossiers appas,

« Malgré l'injure et l'offense et la gêne, « Malgré les coups, la torture et la mort, « Malgré la honte et la geôle et les chaînes,

COMME LE SOIR TOMBANT

« Malgré Satan qui vous lèche ou vous mord, « Malgré le jeu des oublis, des silences, « Malgré l'envie et les princes de l'or,

« Malgré la nuit qui baigne vos souffrances « La solitude œuvre des trahisons, « La lâcheté qui fuit votre constance :

« Qui M'aime bien ne sent point Mon absence...

« Seriez-vous deux en Mon Nom réunis

« Que vos deux cœurs sentiraient Ma Présence.

« Mais c'est aux jours dont Je semble banni, « C'est quand triomphe et commande la Bête, « C'est quand le juste et le pur sont honnis,

« C'est quand le saint, le héros, le prophète, « C'est quand la vierge et l'enfant et le preux, « C'est quand ceux-là sont des victimes prêtes

a Que Je me tiens le plus ferme avec eux, « Car Mon Église et Moi-même en ces temps « Nous ne formons qu'un seul Corps glorieux. »

Il dit. Tous deux L'écoutent, haletants,

Tous deux voudraient qu'il ne s'arrêtât plus...

Mais II retourne au Père qui L'attend.

// est aussi

II est parti vers l'aube des élus; Et cependant leur détresse a passé :

Car II demeure au Pain qu'il a rompu,

Car II demeure au Vin qu'il a versé.

Il est aussi l'apôtre qui d'abord Ayant honni Dieu présent parmi nous, Ayant marqué les Douze pour la mort,

Le rencontra ce Dieu paisible et doux Dans un sentier, à la fin d'un voyage, Quand le soleil s'éteint dans les cieux roux.

Et depuis lors, conservant cette image De notre Dieu lamentable apparu, Il va prêcher de rivage en rivage,

l'apôtre qui d'abord

Il va dans ses guenilles et pieds nus

Quand il n'a point quelques mauvais souliers,

Il va, boiteux, pleurant sur ce qu'il fut,

Il va n'ayant ici d'autre foyer Que ce foyer qui dévore son àme Depuis qu'un Dieu saignant le fit ployer.

Les feux d'en haut lui labourent le crâne, Les quatre vents déchirent ses haillons, Il va baissant la tête comme un àne,

Il va n'ayant que besace et bâton, Mais son esprit tout plein des Écritures, Mais Dieu couché dans son cœur tout du long.

Il va boiteux sur les grand routes dures Gomme l'esprit de ce peuple romain Qui les traça pour les races futures,

Il va marchant parmi les vieux destins Qui gouvernaient l'homme depuis la chute Aux flots de Grèce et sous les cieux latins,

Parmi l'orgie et les rires de brutes, Parmi les fleurs de la molle indolence. Parmi le meurtre et la chanson des flûtes,

Il est aussi

Parmi les voix de ruse et de jactance, Parmi les voix des vendeurs au marché, Parmi les voix des vendeurs d'éloquence,

Parmi les ripailles des débauchés, Parmi les bavardages des forums, Parmi ce grand empire du péché,

Il va dans ce grand empire de Rome,

Petit, chétif, affamé, vagabond,

Mais dans son cœur portant le Dieu fait homme,

Clopin-clopant, dans l'empire sans fond, De la Syrie aux rochers ibériques Son pauvre corps de malade se fond,

Son front se gonfle ou s'ouvre sous les triques, Il laisse un peu de sa chair dans les bourgs, Un peu de sang sur les places publiques,

Mais chuchotant Dieu lui dit son amour Pour lui, victime, et les autres, bourreaux, Pour lui, qui parle, et pour eux, qui sont sourds,

Et le voilà qui va dans les haros,

Dans les sifflets des morveux et des pitres,

Dans la torpeur des hommes de bureau,

l'apôtre qui d'abord

Dans le niais sourire des bélîtres,

Dans l'infatuation des docteurs,

Dans ce bourbier que font l'or et les titres...

Il est mal vu des illustres voleurs, Il est mal vu des pâles cabotines, Il est mai vu des élégants hâbleurs,

Mais l'Homme Dieu couché dans sa poitrine Lui dit tout bas : « Je demeure avec toi », Et lui, malgré la fièvre qui le mine,

Malgré ces dieux, ces hommes et ces lois, Malgré ces délicats et ces bouchers, Malgré ces yeux railleurs et ces yeux froids,

Il va, boiteux, dans ce champ de péché, Tout dévoré de nielle et de ronce, Que lui donna Jésus pour le faucher,

Il va coupant de ses rudes semonces L'herbe d'orgueil et l'herbe de luxure, L'herbe qui pointe et l'herbe qui s'enfonce,

Il va coupant de ses sentences dures

L'herbe de haine et de rapacité,

L'herbe qui ronge et l'herbe qui pressure,

Il est aussi

11 va coupant de son verbe heurté Cette herbe folle et cette herbe crispée Qui corrompaient le printemps et l'été...

Car Dieu lui dit au cœur : « Sois mon épée. »

II est aussi comme le doux sourire

De ces trois filles de la Charité

Qui préparaient des onguents, des collyres,

Des potions, des tisanes, du thé,

Du quinquina, des poudres, des sirops,

Des opiats... lorsque j'ai visité

Ce jardin frais de mousse et de sureaux, Cette chapelle où mon guide officie, Ces vieux en drap, ces vieilles en sarrau,

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