COMME UN REPAS DU SOIR
La fînassière et finaude et rusée
Expérience au nez pointu qui flaire,
Au prompt regard qui pétille en fusées...
Il y a là l'éternelle prière,
En simple bure et en voile de lin
Et dont la voix trottine dans les pierres...
11 y a là aussi les orphelins
Qui ont reçu des tranches de la miche
Quand ils geignaient au seuil du pathelin...
Il y a là tous les siècles qui nichent Sous le vieux chêne et le cuivre et l'étain, Sous les vertus dont les pauvres sont riches,
Il y a là tous les siècles éteints,
Tous les regards, les âmes, les pensées,
L'ombre des soirs et l'aube des matins,
La jeune fille alerte et cadencée
Qui portait l'eau du puits à la maison,
Le blanc bonnet des aïeules cassées,
Les vieux, tannés au frottis des saisons, Hommes de faux, de soc et de cognée, Hommes de chair, de cœur et de raison,
Il est aussi
Et les soldats issus de la lignée
Et les curés, les moines, les vicaires,
Et, sous un voile en toile d'araignée,
Quelque Clarisse égrenant un rosaire...
Tous ces gens-là, tout ce vaste passé, Tous ces labeurs et toutes ces misères,
Tous les jours chauds et tous les jours glacés, Cette invisible foule qu'on devine Et qu'on entend soupirer et glisser,
Tout ce lointain se rapproche et s'incline
Vers le repas fumeux dans la faïence,
Vers le gros pain où les couteaux cheminent..
Le vieux grand père a redit les sentences
Qu'il tint jadis lui-même des aïeux,
Les fils ont dit l'espoir de leurs semences ;
La mère grand sèche l'eau de ses yeux, Filles et brus, regards baissés, picorent, Les plus petits s'endorment peu à peu;
Parfois s'étale un long silence... Alors Les gens venus du lin fond des années Viennent frôler les âmes et les corps...