‹ Notre petit gourbiChapitre 10 sur 14 · RÊVE DE COLON · texte numérisé non relu

RÊVE DE COLON

Au matin, Coudignac s'emporta contre l'un de ses Bédouins, qui voulait donner du son au lieu d'avoine aux chevaux de ses hôtes.

— Ah çà ! triple sot, ne sais-tu plus reconnaître un cheval d'un bœuf ou d'un porc? Va-t'en, je ne veux plus te voir.

— Sidi ! Sidi !

Pierre leva sa main redoutable et l'Arabe détala.

Sur le moment du départ, en offrant son poing à Gillette pour l'aider à se mettre en selle, Coudignac la remercia d'avoir bien voulu choisir sa hutte pour se reposer. La maison de M. Loppenstein, qui se trouvait à peu

près à la même distance du marécage de la « Fana », eût été beaucoup plus confortable.

— Mon oncle et moi, nous n'avons pas hésité dans notre choix, croyez-le, répondit-elle gracieusement.

Il rougit beaucoup, et, pour dissimuler sa gêne, il donna d'un ton terrible, Tordre à sa négresse d'aller chercher au douar des Fredjia trois sacs qu'il leur avait prêtés et que ces chapardeurs s'étaient appropriés.

Revenant, ensuite, vers M. de Vierles, il l'assura qu'il lui aurait retrouvés ses bêtes volées, s'il avait été prévenu à la première heure.

Lorsque ses hôtes s'éloignèrent, il leva très haut son casque de liège en leur souhaitant un heureux retour. Longtemps, il les suivit des yeux. Ils diminuèrent à la grosseur de fourmis dans le panorama fauve, et s'évanouirent enfin dans un nuage de poussière rousse.

Pierre s'en revint alors vers sa cabane. Les bras écartés entre le chambranle de la porte, il pencha sa tête dans l'intérieur et demeura immobile, considérant les draps suspendus

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aux cloisons de bois, les feuillages et les lanternes, toute sa pauvre décoration.

Il entra dans la pièce et la traversa plusieurs fois, en ouvrant de grands yeux comme s'il faisait une découverte. Les sourcils froncés, il se souvint, tout à coup, qu'il devait surveiller le défoncement d'un coteau, qu'il destinait à la culture du maïs. Bah ! ses ouvriers l'attendraient! Appuyé contre l'embrasure de la fenêtre, il songea que, pour la première fois, une jeune fille avait occupé ce misérable abri de colonisation. Il se murmura à luimême son nom : « iMlle Gillette Laverne. » Elle était vraiment jolie et énergique, cette grande jeune fille au regard noir. Peut-être apercevait-elle la Tunisie par le côté « bazar oriental ». C'est le défaut des Européens à leur premier contact avec une terre d'Islam : buriious, turbans, gandouras, babouches, salamalecs et fantasia! Cependant, il y avait, chez Mlle Laverne, du sérieux. Elle observait juste et elle comprenait les mérites de l'agriculture. Ce n'était pas la poupée qu'il croyait à sa première rencontre avec elle.

Néanmoins, quelle triste épouse de colon elle ferait ! Son raffinement même l'empêcherait d'être utile à son mari. Il fallait, en Afrique, la femme forte de l'Évangile, la mère veillant au bien de la famille et ne redoutant pas de salir ses doigts aux besognes ménagères. Quelle absurdité de croire jamais une Gillette Lavèrne capable d'accepter cette vaillante et prosaïque existence !

A ce moment, l'attention de Coudignac fut attirée vers la table de toilette. Il alla prendre une montre d'or, — un bijou de montre dont il ne sentait presque pas le poids dans sa paume.

— Elle l'a oubliée ! Quel délicat objet ! Au premier contact, il s'écraserait. Ah ! ce n'est pas un brave oignon cuirassé sur tranches comme le mien ! Quel symbole ! Ge frêle outil peint bien sa propriétaire.

Le jeune homme reposa la précieuse montre et s'assit, mécontent de lui.

— Qu'ai-je, aujourd'hui? Voilà la première fois, depuis trois ans, que je m'ennuie à Souk-el-Kmis. La femme forte !... Mon destin

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me préserve, pourtant, d'épouser une femme dans le genre de certaines dames de mon voisinage. Sous le prétexte de trouver une gaillarde solide, certains colons se marient à des fermières, habiles à récurer les pots de la laiterie, mais incapables d'une pensée. Je ne puis encore oublier que la littérature m'a converti à la colonisation. Jean-Jacques et Bernardin n'ont jamais recommandé de s'unir à des maritornes. Quelle douceur ce serait de me reposer de mes durs travaux avec une femme exquise et intelligente comme Gillette Laverne ! Quelle plus belle récompense attendre de mon effort: En admettant que je triomphe et que je capte les eaux de la montagne, ma richesse serait vaine si le sourire de beaux yeux tendres ne m'accueillait pas au retour de mes prairies... Allons! quand je rêvasse, je deviens stupide. Debout! Mlle Lavornc se soucie bien d'un rustre de ma sorte. Quelle gracieuse existence je lui olfrirais au milieu de ce bled! .\u travail! N'v pensons plus. Mes Arabes doivent dormir, au lieu de saper. A grandes enianihées, Coudignac gagna le

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vaste champ où une vingtaine de Bédouins étaient égaillés. Au premier coup d'oeil, à l'aspect du sol remué, il s'emporta.

— Je vous avais défendu de labourer. A la pioche, je veux qu'on défonce à la pioche ! Lorsque votre araire dental a gratté la surface à fleur de peau, vous êtes satisfaits. Allons, ici, Amduch ! Toi là, Miloud. Et en profondeur. Du nerf !

Pendant qu'il dirigeait ses ouvriers, plusieurs fois Pierre se retourna vers sa cabane, réduite, par la distance, à la grosseur d'une boîte.

— Elle a reposé là-dedans, pensa-t-il.

Il mordit ses lèvres et eut un sentiment de honte :

— Elle est horrible, ma hutte ! On finit par ne plus s'apercevoir de la réalité des choses. Je ne puis plus demeurer dans cette niche. Puisque les déblais de la montagne m'ont fourni les matériaux nécessaires à ma villa, je commencerai cette construction le mois prochain. Non! Demain! Oui, demain même.

Qui m'en empêche? La saison est trop avan-

cée pour préparer mes trois hectares de vignobles. Je mettrai cette équipe au service de la maison et elle poussera en quelques semaines.

Le colon interrompit ses réflexions pour courir, à travers le terrain défoncé, vers le djerbien Mustapha. Il lui arracha des mains sa pioche et cria :

— Voici comment on sape, grand lâche!

Avec puissance, il enfonça l'outil dans le sol

et il enleva d'épaisses mottes.

— Si tu ne veux pas travailler, retourne mourir de faim à ton douar, Mustapha.

Le fellah, un large gaillard à profil lippu, reprit sa besogne, avec un gémissement à chaque coup de sa pioche.

Après dix heures de dur commandement, Coudignac s'en ro\ Inl vers sa cabane. En son absence, la négresse Zorah avait dépendu les draps et jeté les palmes au lumier.

— Qui t'a ordonné dcnle\er cela? dcmanda-t-il, mécontent.

Désillusionné, il se promena dans la salle, qui avait repris son aspect lamentable de sel-

lerie-grenier-cuisine. Le colon ouvrit une malle qui lui servait d'armoire. Il souleva ses vêtements et prit un plan sur papier calque, qu'il déploya. Depuis quelques mois, il l'étudiait, le modifiait. Ce plan d'une villa de style arabe offrait l'image d'un cube central accoté de deux dés surmontés de merlons.

— Qu'est-ce qu'elle en penserait? songeat-il. Une Française accoutumée au bien-être de la civilisation moderne pourrait-elle se plaire dans ce logis?

Il secouait la tète, dépité. Très avant dans la nuit, il traça plusieurs croquis, changea la disposition des pièces, inventa une terrasse extérieure qu'un auvent à la tunisienne, peinturluré de vert et de rouge, abriterait du soleil. Il sourit à son dessein.

— Oui, il me semble qu'elle apprécierait cette modification.

Soudain, il roula son calque et le jeta dans sa malle.

— Pauvre niais, elle s'en moque pas mal de ta villa, elle ne la verra peut-être jamais !

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