‹ Notre petit gourbiChapitre 11 sur 14 · LA VAISSELLE DE NABEUL · texte numérisé non relu

LA VAISSELLE DE NABEUL

CnADLi et Zakia marchent sur la pointe des pieds, les genoux ployés et les bras écartés. Pourquoi ces postures de chimpanzé? Ils parlent bas, tout bas.

— iMamouselle, le caïd il est au salon.

— Sidi Sedjoumi, il est venu, médimiselle Gillette, parler à moussu de Vierles.

Quel saint respect pour leur caïd î Je descends Tescalicr, et les céramiques murales bleu et vieil or réjouissent, une fois de plus, mes regards. L'eau des vasques de marbre du patio s'égoutte sur les jasmins et les roses dont le parfum embaume le palais. Je vais bien me garder de me mcmtrcr à ce ridicule seigneur qui eut l'audace de me demander

en mariage. Quand j y songe, je le grifferais... ou je rirais aux larmes. Le pauvre homme ! Une sorte de mélopée m'arrive aux oreilles. Je reconnais la voix onctueuse et musicale du caïd. Récite-t-il les surates coraniques à mon oncle ? Non , il lui tient à peu près ce discours :

— 11 nous a été impossible, cher monsieur, de retrouver la trace des Kabyles signalés dans votre plainte. Ces hommes n'ont pas plus laissé de vestiges de leur passage que la brise sur les herbes. Allah (le caïd porte la main à son turban), dont les volontés nous sont secrètes, n'a pas voulu que nous puissions rattraper vos bœufs et vos chevaux.

La figure mobile de M. de Vierles se crispe. Le nez relevé, d'un ton impertinent, il réplique :

— Mon cher Sedjoumi, il est évident qu'Allah ne favorisera jamais un roumi. Ces brigands sont heureux d'être aidés par Mahomet.

— Cher monsieur, vous interprétez mal...

— Non ! Non ! mon pauvre caïd, je ne me faisais guère d'illusions. Je fais une croix sur cette histoire.

— Une croix?

— Ah ! oui, vous ne saisissez pas ! Mettons : un croissant, au bas de ce passif.

— Vous avez tort de vous fâcher, monsieur de Vierles. Je vais faire continuer les recherches, les perquisitions, les...

— Merci de tant de bonne grâce tardive, cher caïd. Adieu.

Le grand et gros Sedjoumi, magnifique dans sa djcbba lilas à globule d'argent, s'éloigne, navré.

Les joues de mon oncle tremblent de colère contenue. Je l'aborde et je lui reproche sa dureté pour ce fonctionnaire musulman.

— Ma petite fille, je n'aime pas qu'on me pille. Sedjoumi, ses gendarmes et sa police se moquent de moi. Je suis persuadé que ce caïd a mis toute la mauvaise volonté possible à me faire rendre justice. Aussi, c'est de ta faute, l^u Tas dégu ce malheureux. Le diable l'emporte. Maintenant, ne parlons plus de cette ailaire. Je viens de rece\oir une lettre pressante qui m'embarrasse beaucoup.

M. de Vierles sort l'enveloppe de la pochette de son veston, la lève à bout de bras et, un œil cligné, me demande en voix de fausset :

— Devine qui m'écrit?

— Maman?

— Non!

— Père?

— Pas davantage.

— Je donne ma langue au chat. S'il fallait vous énumérer toutes mes relations, nous n'en aurions pas fini demain.

— Sincères compliments, la plus répandue des nièces! Mon enfant, je vais te lire ce billet, qui, par certain côté, m'a fait plaisir en me prouvant que je n'étais pas le seul à être volé: « Cher monsieur, les pillards du bled deviennent de plus en plus impudents. Ils ont scié deux planches de mon appentis et, par cette sorte de chatière, ils se sont introduits chez moi. Mes dernières casseroles et ma vaisselle ont disparu. II me faut, aujourd'hui, surveiller cinquante ouvriers tant à la montagne qu'à ma maison dont les travaux

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sont commencés. Je redoute en mon absence une imprudence, un éboulement. C'est vous avouer que je ne puis quitter une heure mes terrassiers. Dans cette situation, un infortuné réclame de vous un service ridicule dont il s'excuse. Je vous supplie d'aller acheter à Bedéia les objets indispensables à mon humble ménage de garçon. Je ne me pardonnerais jamais une pareille indiscrétion en France; mais, en Afrique... Etc., etc.. » Des tas de compliments pour moi et pour toi. Et c'est signé?

— Pierre Coudignac !

— Comme tu as bien deviné, je vais te lire un petit posl-scriplum de rien du tout que j'avais négligé : « Je n'oublierai jamais l'adorable crépuscule où vous m'avez fait l'honneur d'accepter ma hutte de Bédouin. » Il tourne au poète, notre << \'rai colon >>. Tu sais, je ne m'abuse pas, la présence d'un barbon comme moi n'a jamais rendu adorable un crépuscule. Aussi, rendons à Gillette ce qui revient à Gillette. Avec tout cela, me voici bien embarrassé. Je ne m'v connais pas en

batterie de cuisine et je tiens à obliger ce garçon serviable. Que faire?

— Partir à l'instant pour Bedéia. M. Coudignac ne peut pas manger dans sa main, mon oncle.

— Sapristi! En effet! Pauvre ami, s'il ne lui reste que sa main comme vaisselle ! Et tu veux bien m'aider de tes conseils dans ces acquisitions, Gillette ? Dans ce cas, nous sommes sauvés. Va mettre ton chapeau, mon enfant. Où diable est passé mon feutre, et mon lorgnon ?

... Quand je retrouve M. de Vierles sur le perron aux lions-caniches, il frappe avec sa canne le carrelage et crie, d'une voix perçante :

— Eh bien ! ce landau n'est pas encore arrivé ! Faut-il aller le chercher? Mahmoud ! Chadli ! Miloud !

Des jambes brunes s'envolent dans l'orangeraie, des glands de chéchia dansent la sarabande, des gandouras se gonflent à la course. Le Sidi de Bab-el-Kadra entend qu'on le serve comme un pacha, à la seconde.

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...A Bedéia, je m'obstine, malgré les avis de mon oncle, à visiter d'abord les boutiques indigènes. Je lui fais remarquer qu'il m'a demandé conseil. Il affecte la plus grande soumission.

Je déniche des plats à couscous, mi-partie vert, mi-partie jaune. Une soupière de Nabeul illustrée d'arabesques brunes retient mon attention. Je choisis des amphores, des assiettes de terre émaillée, des cruches décorées avec du jus de caroube, d'oiseaux et de griffons. Le marchand tunisien approuve mon enthousiasme et nous fait paver le double de sa valeur cette poterie arabe.

— Cela ne vaut rien. C'est lourd, incommode et fragile, gémit M. de Vierles. Je plains notre pauvre colon.

Insensible à ses objections, je fais remplir deux caisses de ces ustensiles et porter au landau. Nous voilà les jambes gênées par nos colis: Lorsque je commande au cocher noir Miloud de nous conduire à Souk-cl-Kmis, M. de Vierles sursaute et proteste :

— Comment cela, tout de suite ?

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— Vous n'avez donc pas de cœur, mon oncle? Cela ne vous émeut pas de savoir que, faute de vaisselle, M. Coudignac serait obligé de manger une poignée de pâte crue dans le creux de sa paume ?

— Tu as raison. Il faut voler à son secours. Tandis que M. de Vierles me tient serrée,

afin de m'empêcher de sauter aux cahots pardessus nos caisses, je songe au post-scriptum : « Je n'oublierai jamais l'adorable crépuscule.» Moi non plus. Quelle impression de beauté! Je réfléchis aussi à la singulière commission dont M. Coudignac a chargé mon oncle. Serait-ce un prétexte pour nous revoir ? Non, il manque de ruse. Il la déteste, même. S'il lui avait plu de me retrouver, il serait arrivé bravement à Bab-el-Kadra. Les prétextes ne lui manquaient pas. Il est réellement retenu par ses travaux, car c'est son gardien marocain qui m'a rapporté ma montre oubliée dans sa cabane.

— Souk-el-Kmis, signale notre cocher.

Nous nous redressons. A notre surprise,

nous apercevons, à droite de l'ancienne baraque, au-dessous de la montagne rouge sous

ses déblais ferrugineux, un mur percé de baies.

— Faut-il faire retentir encore la sonnette? Ce serait poli d'avertir. Te plaît-il de tirer sur le cordon, Gillette?

Je saisis le revolver de mon oncle : le bras levé, je presse la gâchette.

Nos chevaux s'enlèvent, pris de frénésie, et notre conducteur les fouette afin de les calmer.

— Elle n'a pas même cillé à la détonation, cette fillette, s'exclame M. de Vierlcs, ravi. Tu ferais un capitaine étonnant !

Mon coup de sonnette a été entendu. Devant le mur en construction, M. Coudignac apparaît. 11 quitte ses ouvriers, afin de courir à notre rencontre. Je lui montre aussitôt la vais selle arabe.

— Oh ! mademoiselle, combien votre empressement me touche.

Afin de couper court à ses remerciements exagérés, M. de Vicrles déclare :

— Ne croyez pas, mon cher ami, que nous ayons acheté cette mauvaise poterie à votre intention. Nous mourons d'inanition. Songe/ que cette grande hlle se lève maintenant au\

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aurores, comme un Bédouin. Ah ! elle trouble joliment mes anciennes habitudes de propriétaire confortable. Et voici une heure de l'aprèsmidi.

M. Coudignac se précipite à son fourneau et se désespère, car sa négresse l'a quitté, la veille, pour se remarier après un sixième divorce. Comme ses fellahs ne savent pas se servir d'une cuisinière, il lui faudra allumer lui-même le feu. Nous voici qui rompons des fagots sur nos genoux et nous rions de ce métier, ou plutôt M. de Vierles et sa nièce rient, car notre hôte, confus, perd la tête. Enfin, la flamme ronfle.

— Vos torchons. Où sont vos torchons ? Je veux rincer les plats arabes.

— Je ne le permettrai pas, mademoiselle.

— Mon oncle vous a prévenu que, partout où je m'introduis, j'ordonne.

Je l'envoie à ses provisions. Habile comme un maître d'hôtel, M. de Vierles ouvre des boîtes de conserve et débouche des flacons.

— Un tablier ! Donnez-moi un grand tablier bleu, Coudignac !

Ma nouvelle exigence met le comble à son embarras. Les manches retroussées, me voici en cordon-bleu. Le beurre fond, je tourne la casserole : ce n'est pas en vain que j'ai suivi des cours de cuisine à Paris. Je vais prouver ma science.

— Vite, pressez-vous ! Au lieu de me regarder, passez-moi la viande, les légumes. Vite ! Vite! Le sel, le poivre!

Trois Bédouins accroupis et ahuris, m'observent en dehors du seuil.

M. de Vierles est prié de dresser le couvert; je ne puis quitter mon fourneau.

Il rit de bon cœur, jette une serviette sur son bras, gonlîe ses joues et fait : « Boum î voilà, madame! », pour imiter un ser\eur.

Enfin, nous voici attablés. Les assiettes et les plats verts et jaunes enchantent notre hôte. 11 s'incline sur son assiette et, entre ses bouchées, il dit :

— Vous ne pouvez pas savoir comme je suis content.

A chaque moment, mon oncle court lestenioiii au bullel, aliii de se servir lui-même,

poursuivi par Coudignac. Et M. de Vierles prononce :

— A la bonne heure ! c'est commode, chez vous ! Garde-manger, premier coin à droite ! Sellerie, voyez en face! Salon, passez au milieu ! Cabinet de travail, au pignon î Économie de temps ! Voilà de la colonisation bien comprise.

— Vous m'accablez, monsieur de Vierles.

— Non, mon cher, je m'amuse, je ne me suis jamais autant amusé. Bonne idée Gillette, de m'avoir conduit malgré moi, ici, aujourd'hui. Car c'est elle, vous savez, qui m'a traîné à Souk-el=Kmis.

A cette annonce, il appuie un regard trop affectueux sur moi. Je me lève de table et je rejoins mon oncle, qui fumait une cigarette au seuil de la ferme.

— Ne vous apercevez-vous point qu'on étouffe dans votre logis de bois, Coudignac ? Les isbas ne conviennent guère, en Afrique.

— Aussi je commencée construire ma nouvelle maison.

— Ce mur jaune ?

— Oui, première fondation.

— L'architecte?

— Moi.

— L'entrepreneur?

— Moi.

— Vous êtes donc universel?

— Je ne suis qu'un colon.

— Parfaitement, le vrai colon, qui doit savoir tous les métiers, reprend M. de Vierles, les lèvres un peu pincées.

— Voulez-vous inspecter mes premiers travaux ?

— Volontiers, mais à une condition : nous gardons notre droit de libre critique.

— Vous me rendrez service.

Coudignac nous conduit à son chantier.

Sur le sol, des sillons parallèles sont creusés. D'un seul côte encore, une muraille sort de la terre' rouge. Il m'explique ses projets avec un certain trouble et des circonlocutions qui m'étonnent chez lui, si net et si concis à l'ordinaire. Il emploie même des grandes phrases.

— Bâtir une habitation, m'explique-i-il,

c'est édifier un nid, l'abri sacré d'une nouvelle famille.

Pénétré de toute la gravité de cette opération , il veut son « petit gourbi », ainsi qu'il nomme modestement sa villa, au moins coquet, puisque le luxe lui est défendu. Il a choisi le style mauresque, parce que, seule, cette architecture s'adapte au climat et ajoute par sa simplicité géométrique au charme du bled.

Ses paroles m'étonnent. Jamais je n'aurais soupçonné un artiste chez lui.

Et dire que j'écrivais, en novembre, à maman :

«. Je viens de rencontrer un M. Coudignac, colon. C'est un bélier romain à défoncer tous les obstacles, mais il est complètement fermé à la poésie de TOrient. »

Voilà mon premier jugement. Quelle perspicacité!

— Les céramistes tunisiens, mademoiselle, me fourniront les carreaux de revêtement à grands bouquets des murailles. Je veux qu'un printemps éternel chante sous mes yeux. A

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l'intérieur, cour classique dallée de marbre et massif de rosiers de l'Ariana.

— Bravo! Bravo! approuve M. de Vierles.

— Au premier éta^e, une galerie de bois desservira les chambres abritées par un toit débordant. Les fenêtres, à Tarabe, regarderont l'intérieur.

A cet endroit de son explication, je l'arrête et je me récrie contre cette idée. Je lui démontre qu'il ne faut pas copier servilement les musulmans. A mon a\is, les baies doivent être extérieures, afin de jouir de la vue des montagnes bleues de Khroumirie et de la Méditerranée.

Têtu, il secoue son froni. II n'est pas convaincu. A l'entendre, cela gâterait le stvle de son « petit gourbi ». Je proteste. 11 se récrie. Nous nous animons au point que je dis :

^— Mais qui donc voudrait \i\re dans la boîte ch^se que vous rc\c/. ?

Je l'ai blessé au cœur, car il p:\lit. Je regrette ma phrase malheureuse et, doucement, je reprends :

— Il faut agir à votre idée, ('/est pour

votre usage que vous construisez cette villa. D'une voix à peine distincte, il murmure:

— Oui..., c'est pour moi seul..., en effet. Quelle angoisse dans le son de sa voix !

Je ne veux pas en comprendre la raison. Me détournant, je vais prendre le bras de M. de Vierles, intéressé par la fabrication du rézame, le béton arabe de chaux zarouk et de moellons qui supportera les fondations.

— Partirons-nous bientôt, mon oncle? Je suis lasse.

Il me regarde, surpris. Il observe ensuite Coudignac qui nous rejoint à pas lents, encore troublé.

Mon oncle va chercher Miloud, notre cocher, et lui commande d'atteler à l'instant.

— Eux fatigués. Eux pattes de laine, répond-il.

— Tant pis, attelle.

En attendant l'instant du départ, M. Coudignac, mon oncle et moi nous prononçons avec importance des banalités. Enfin, notre landau, griffé par les jujubiers épineux de la piste, est amené.

M. Coudignac nous renouvelle ses remerciements pour le service que nous lui avons rendu, et ses yeux me cherchent. Je les évite. Un coup de fouet enveloppe notre attelage. Nous roulons. Le colon nous salue respectueusement et nous nous inclinons cérémonieusement.

Vers le milieu du voyage, M. de Vierles me passe un bras par-dessus Tépaule et me presse contre lui :

— Voyons! Dira-t-on à son vieil oncle ce qui s'est passé?

J'afTecte la gaieté.

— Mais rien du tout, je vous assure.

Puis je pense à M. Cc^udignac. N'ai-je pas

été un peu brutale avec lui ? Enfin, dans quelques semaines, papa et petite mère viendront me chercher et ma vie tunisienne me paraîtra un songe, aperçue de Paris. Tant mieux ! les songes dépassent toujours la réalité. Kn vérité, j'étais bien ridicule de discuter avec M. Coudignac au sujet de sa \illa. Ou'il n'ouvre pas même une fenêtre sur rcxlcrieur, que m'importe !

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...A notre arrivée à Bab-el-Kadra, l'aspect du bon vieux palais, peinturluré d'ocre et de vert, m'attendrit.

Une voix grognonne au fond du salon ombreux:

— Voilà deux heures que je vous attends, Vierles.

— J'avais oublié notre rendez-vous, colonel, répond mon oncle honteux. Mes excuses.

La maussaderie de M. Bernaron me sort de ma pénible rêverie. Il était temps, j'allais fondre en larmes sans aucun motif, ou presque. Suis-je sotte 1

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