DE 1881 A
— Un cimetière militaire, dit M. de Courville. Combien de pauvres garçons atteints par les balles des montagnards berbères ont été ensevelis là !
Nous parcourons à cheval les allées du cimetière abandonné. Sur le granit du monument, je lis:
92" RégiîJient d'infanterie
FERAND GRENIER
JACQUIER RAINAUI)
D'autres noms, des Bretons ceux-ci, appartiennent à la Compagnie Franche. D'autres noms, français encore, d"artillours, de soldais
du génie, toutes les armes unies dans la mort, évoquent les diverses provinces. A perte de vue, autour de cette nécropole, c'est le bled brûlé, hostile, rocheux.
— Pourquoi n'a-t-on pas rendu ces corps à leurs familles, mon oncle?
— Ah ! nous l'avons payé cher, notre Afrique, prononce FAlsacien. Aussi, elle nous appartient bien pour toujours, par le droit du sang, de l'intelligence, de la civilisation.
Les Marocains et les Khroumirs étaient demeurés en dehors du cimetière, par une discrétion native. Impassibles, ils nous observaient. L'un d'eux cueillit un tout petit anthémis doré, la seule fleurette de ce sol, et vint me l'offrir. Sans attendre mon remerciement, il fît accomplir une volte à son barbe et s'éloigna. Quelle délicatesse ! Pourquoi de grands coeurs ne batteraient-ils pas dans ces poitrines? Des pensées confuses montent en moi. Nous sommes chez eux, après tout ! Si j'osais faire part de ces pensées à M. de Vierles, il s'écrierait :
— Tu raisonnes comme une pie borgne !
Quant à Pierre Coudignac, il me foudroierait. Il professe un saint mépris pour ces vaincus. Aussi je garderai pour ma petite maman mes réflexions philosophiques. Elle les approuve toujours !
Le raide M. de Courville a repris la tête de notre compagnie. La fatigue ne courbe pas sa taille de septuagénaire et son habit garde une correction parfaite.
Nous trottons à ses trousses. Nos Marocains et nos Khroumirs suivent, sans entrain, à ce qu'il me semble. Plusieurs fois, M. Loppcnstein interpelle mon oncle.
— Ètes-vous certain du chemin suivi par vos maraudeurs?
— Evidemment non, répond M. de \'ierles. Je ne suis pas un Peau-Rouge comme Coudignac, qui prétend lire sur le sol tout ce qu'il veut bien lui demander. Le diable m'emporte si je reconnaîtrais sur cette piste la trace de mes bœufs.
Amduch, l'un des Marocains, pique un galop, rattrape .M. de C>ourville et lui assure
que les Kabyles sont trop lîns pour avoir poussé les bœufs sur cette pente harcelée de jujubiers aigus et de fourrés d'oliviers nains. A son avis, les voleurs ont pris le défilé des Safsaf, plus bas près de l'oued.
— Rem ! Rem ! Rem !
M. de Courville, embarrassé, racle sa gorge. Nous nous arrêtons. Indécision. Jamais mon oncle ne rattrapera ses animaux, voilà mon avis.
— Le général Donnelle, le père de notre romantique Lucien, ne demeure-t-il pas dans la vallée de l'oued Zousna ? s'exclame Loppenstein, cramoisi de chaleur, ce qui fait paraître ses petits yeux de myosotis plus drôles encore.
— En effet, le général, qui possède un « enchir » organisé militairement, pourra peut-être nous renseigner. Allons lui demander son aide.
Mécontent de s'être trompé^ M. de Courville boude et se tient maintenant à l'arrièregarde.
Après une demi-heure de petit trot, nous
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apercevons un Européen assis sur un piton de quartz. De son perchoir, il examine l'espace. La sabotade de nos chevaux et nos voix ne le distraient pas de son observation.
— C'est un épouvantail à passereaux I Un bonhomme de chiffons, déclare Loppenstein.
Un Marocain fonce sur lui en hurlant.
L'étranger se retourne eniin et nous montre une face endormie.
— Lucien Donnelle, s'exclame mon oncle.
Par exemple!
Ce pauvre garçon descend vers nous. Je le trouve pâli, défait. Sa dernière escapade au palais beylical l'a complètement désolé.
Interrogé par mon oncle, il indique du geste les lointaines toitures rouges do l'exploitation paternelle, et il ajoute qu'il n'a pas vu passer de Kabxles.
— Ce n'est pas vuus qui les apercevriez, dussent-ils passer à \()ire nez, prononce sèchement M. de Courvillc.
— Il ya beaucoup d'autres choses, les principales, que votre monocle n'a jamais distinguées, répond Lucien.
Sur ces mots, il nous tourne le dos et va reprendre sa faction sur son roc.
— Ses parents n'ont donc pu l'expédier en France! prononce M. de Courville avec une froide irritation. Puisqu'on ne peut rien tirer de cet obsédé, suivons notre inspiration.
Elle est jolie, l'inspiration de Tex-officier aux Tuileries! Il nous embarque dans les seuls marécages de ce pays brûlé, sous le prétexte que c'est la ligne la plus directe pour se rendre chez le général. Nos chevaux pataugent. Mon oncle reçoit de la boue sur son veston et je crois que ces taches le préoccupent autant que la poursuite des Kabyles. Après quelques instants, il lève le bras et tourne bride. Nous le regardons, étonnés.
•^- Nous nous trompons, chers amis, les Algériens sont passés par le Djebel Gorah. Je parierais que mes bœufs pâturent tranquillement sur le haut plateau herbeux.
Et, sans attendre l'avis des autres colons, il remonte la pente couverte de lauriersroses.
Je connais assez M. de Vierles pour savoir
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que la crainte de se crotter comme un barbet l'a fait changer de route.
— A quoi pensez-vous, mon cher? proteste Loppenstein.
— C'est insensé! s'exclame M. de Courville. Je vous dis que...
Confusion, discussion, désarroi. Aussi bien, nous sommes tous fatigués, et mon oncle, découragé, déclare qu'il renonce à retrouver ses bœufs et ses chevaux. D'ailleurs, la police indigène arrêtera les Kabyles. L'Alsacien hoche sa grosse tête rousse et il glousse comme une poule : « Cot ! cot! cot ! » Il ne semble guère fonder d'espoir sur la diligence des gendarmes tunisiens.
— Puisque vous n'avez plus besoin de moi, je regagne ma maison, déclare sèchement M. de Courvillo.
•Suivi de ses ca\alicrs khroumirs, il s'éloigne au petit trol.
— Si ma présence ne vous est plus nécessaire, je vous demanderai la permission de me retirer, dit à son tour Loppenstein.
Et, précédé par ses Marocains, il disparaît.
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— Ils sont furieux, me dit mon oncle. Qu'en penses-tu, Gillette?
— Je pense qu'il va falloir, maintenant, regagner Bal-eî-Kadra, et que je suis rompue.
— Pauvre chérie ! Quel gredin d'oncle je suis ! Pour quelques bêtes crottées, je t'emmène au diable. Je t'épuise ! Sais-tu que nous sommes à huit lieues de Bab-el-Kadra?Quelle randonnée! Tu ne pourras pas!...
— Ah ! non, je l'avoue, je ne pourrai pas... Mon oncle a retiré son casque et tambourine
sur la toile avec des doigts nerveux.
— Que devenir? Ma foi, si tu ne craignais pas... Passer une nuit dans une cabane!... Non, cela ne se peut pas...
L'hésitation de M. de Vierles m'étonne et je proteste que je coucherais bien dans le gourbi d'un fellah^ plutôt que d'être obligée de rentrer à Bab-el-Kadra. D'ailleurs, ce retour dépasse mes forces.
— Ma foi ! tu l'as dit, c'est presque un gourbi ! Enfin je te propose la hutte de Pierre Coudignac.
Devant mon silence, mon oncle reprend :
— ■ Je comprends, cela ne te plaît guère, ce campement... Tu n'es pas un garçon. Cette salle-cuisine-grenier-sellerie te dégoûte...
— Oh! non, non, vous vous méprenez, je ne suis pas dégoûtée, et si M. Coudignac veut nous accepter...
— S'il veut? 11 va trépigner d'orgueil. Quel honneur pour sa cabane, te recevoir I Ce sera le plus beau souvenir de sa vie de colon. Je le vois d'ici, ahuri, heureux, inquiet, honteux, s'excusant de son intérieur sauvage. Tu vas t'amuser. En route. Chéchia et Beïa, il faut donner encore un eilort. Allez, belles bétes.
Nous traversons la plaine tavelée de jujubiers et de diss; puis, les montagnes sombres des Nefzas nous apparaissent. Knfin, à millanc d'une hauteur abrupte, un petit toit rouge reluit.
— Tiens! noire ami a remplacé son carton bitumé par des tuiles ! Quel progrès! Comme tu vas bien reposer là-dessous, Gillette !
Quand nous atteignons la cabane, nous trouvons porte et lenèlres closes.
— Sac à papier, notre ami serait-il absent!...
Nous nous lamentions déjà lorsqu'un coup de feu retentit dans les prés artificiels du colon.
— Sauvés! Je reconnais la voix de ce fusil. La détonation d'une arme arabe n'a pas ce son. Puisque nous sommes au pays de la poudre, allons-y de notre fanfare.
Mon oncle prend un revolver dans les fontes de Chéchia et presse six fois le chien.
— C'est la sonnette dans ce pays, Gillette. Nouvelle explosion dans la vallée.
— Voilà la réponse. On va nous ouvrir. La galopade d'un cheval lancé parvient à
nos oreilles et Pierre Coudignac nous apparaît. Ses vêtements sont terreux et de la poussière ferrugineuse rougit son visage. A notre vue, il s'arrête, d'abord interdit; puis, un bon sourire découvre ses dents. Un dernier saut de son poney le rapproche de nous, botte à botte. Mon oncle explique notre aventure et termine ainsi :
— Nous venons vous demander l'hospitalité pour cette nuit.
Le centaure ne manifeste ni la gêne, ni l'ahurissement prédits par M. de Vierles.
— Rien ne pouvait m'être plus agréable que votre visite, déclare-t-il avec simplicité. Vous voudrez bien m'excuser de vous recevoir sans confortable.
Me précédant, il me fait pénétrer à sa suite dans la fameuse pièce capharnaum. Je revois cette arche de Noé d'un œil craintif. Les selles de rechange voisinent toujours avec les oignons et les pioches côtoient le fourneau.
— Zora ! Miloud ! appelle-t-il.
Sa négresse et son valet bédouin semblent épouvantés à la pensée de me loger. Tout au contraire, la satisfaction calme de Pierre Coudignac contraste avec l'émotion manifestée par ses serviteurs. Malgré mes protestations, il fait déménager sa ^vaisselle et sa sellerie. Nous allons dîner dans la véranda et nous nous attardons, mon oncle et moi, devant la table.
yuand je rentre dans la cabane, je me récrie, stupéfaite, charmée. Pierre C>oudignac a fait tendre les murs avec des draps blancs et je le surprends qui épingle des palmes sur le linge, alin de former une décoration.
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— Pourrai-je vous faire oublier la laideur de cette hutte, me dit-il.
— Mais c'est délicieux, maintenant ! s'exclame mon oncle. Fameuse idée de se rendre à Souk-el-Kmis, Gillette.
— Certainement, mon oncle.
Un peu de sang monte au front du colon. Dehors, c'est un beau crépuscule, un ciel vert et safrané. Malgré ma fatigue, je ne saurais dormir encore et je réclame la permission de me promener autour de la petite ferme.
— Voyez-vous cette capricieuse demoiselle, maugrée M. de Vierles, elle tuera son bonhomme d'oncle. Tout à l'heure si je l'avais crue, elle se laissait tomber d'épuisement dans le marécage. Je vous suis, mes amis. Prenez les devants.
A petits pas, nous remontons vers la terrasse d'où les travaux dans la montagne s'aperçoivent. Derrière nous, j'entends M. de Vierles craquer des allumettes et pester parce qu'il ne peut allumer sa cigarette.
Dans ce soir africain, les énormes ondulations du bled obscur m'épouvanteraient par
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leur sauvagerie, si je ne me sentais pas protégée par Pierre Coudignac. Je le sais solide et brave, et il me donne confiance.
Sur la pente d'une colline, un troupeau de chèvres noires, conduites par des Bédouinesgréles comme leurs chèvres, défile sur l'or carminé de l'occident. Quelques formes blanches s'inclinent jusqu'au sol et se relèvent.
— Des musulmans en prière, m'annoncet-il. Cette scène ne manque pas de grandeur.
— Je croyais que vous méprisiez les Arabes, monsieur Coudignac ?
— Mépriser, non pas. Toutes les grandes traditions sont respectables. Seulement, mes conccpUDiis de colon français heurtent ces Arabes, il faut qu'ils cèdent, ou bien je serais perdu. Ah ! voici la rciurcc de mon troupeau. C^cst un spectacle cIilm' à mnn C(vur. Vous ne sauriez xous imaginer, mademoiselle, quelle (icric, pour un agriculloui", d'assister à ce défilé quotidien.
Les pâtres aux ténébreux visages sous leurs capuchons, armés de longues gaules, chas-
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saient, avec des hurlements rauques, bœufs, vaches, veaux, chevaux, moutons et porcs mêlés.
L'un de ces bergers berbères souffla dans une flûte. Des sons aigus s'évaporèrent dans ce mélancolique panorama.
— Je comprends que cette Tunisie vous ait conquis, murmurai-je après avoir écouté cette musique nostalgique.
Des trilles vibrants s'élevèrent. C'étaient des Arabes invisibles dans la vallée. Avant de s'endormir, ils lançaient cet appel à l'espace, afin de se rassurer et de savoir qu'il existait dans l'infini des terres d'autres douars avec d'autres hommes sous les tentes en poil de chameau.
— Pauvres diables ! Combien leurs vies sont précaires ! A peine trouvent-ils la semoule et rhuile nécessaires à leur entretien, me dit Coudignac de sa voix grave et prenante. Je voudrais améliorer leur vie.
— Satané gouvernement tunisien, maudites allumettes, maugréait M. de Vierles, à cent mètres derrière nous.
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Le soleil venait de tomber derrière les dents de scie d'une crête rocheuse. La campagne violette parut se cristalliser et chaque pierre devint un rubis, une améthyste, un joyau. Soudain, comme au signal d'un chef d'orchestre magique, des rossignols lancèrent leurs tendres roulades: puis, les fifres des sansonnets surpassèrent les notes gutturales des coucous isolés au sommet des safsafs. D'autres oiseaux, par milliers, clamèrent la mort du jour. Et, là-bas, d'autres statues blanches apparurent, d'autres musulmans en burnous se prosternèrent, bras étendus.
— Je ne pourrai plus jamais oublier cette soirée de Souk-el-Kmis, dis-je à Pierre Coudignac, et je vous suis reconnaissante de m'a voir fait goûter ma plus belle impression tunisienne.
■»— Kl, moi, jamais autant que ce soir, je n'ai aimé mon petit domaine, mademoiselle. Je crois bien que votre présence m'a tait sentir beaucoup de choses que je n'avais pas enci^re perçues. Ah! oui, des Françaises dans nos fermes nous civiliseraient, car il me semble
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qu'au contact de tant de sauvagerie nous perdons beaucoup de nos qualités.
— Pour en acquérir d'autres.
— Peut-être...
Il hésita, chercha ses mots, et d'une voix troublée, continua :
— Nous vivons trop entre colons et Bédouins. Gela nous rend brutaux. Il nous faudrait nos mères, nos sœurs..., nos femmes. L'Afrique ne deviendra bien française que ce jour-là. Maintenant, nous ressemblons trop à des exilés. Cette sensation d'être déporté m'a parfois désespéré. Une famille porte sa patrie partout avec elle.
... Tandis qu'il parle, je joue avec deux coquilles de limaçons, nacrées, sonores comme des grelots, que j'entre-choque l'une contre l'autre, afin de m'éviter une réponse embarrassante.
Il me suit à regret. Il est évident quUl prolongerait volontiers cette conversation, — ce monologue, pourrais-je dire, car je ne fais que l'écouter.
Et voici que je songe à moi-même, à mes
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projets d'avenir. Je n'en ai pas. Je me laisse porter au jour le jour par les petits événements de la vie. Jamais je n'avais envisagé cet aspect de mon existence. Il me semble pauvre, stérile. Au fait ! qu'est-ce que j'attends? Oui, je devine à peu près. Quel médiocre bonheur! Tandis que j'envie la richesse des espérances de Pierre Coudignac. Il s'est tracé un but magnifique qu'il poursuit avec une ténacité héroïque à travers tous les obstacles de la pauvreté, de l'isolement et des railleries. Comme c'est beau d'avoir foi en Tutiliié de son œuvre ! Oserais-je dire qu'il existe chez moi un sentiment comparable pour me soutenir, m'exalter. nie laisser croire que je ne suis pas tout à fait inutile? Je me moquais des femmes du caïd Sedjoumi qui attendent dans l'oisiveté l'âge cl la niL>rl. Après tout, ma liberté exceptée, nous nous ressemblons. Je me laisse dorloter par petite maman cl par mon père, si indulgent parce que sa fille n'est pas irop sotte. Comme ces petites vanités m'apparaisscnt creuses! J'envie Pierre Coudignac, et jo l'admirerais sincèrement si je ne sais quoi ne ni'ollusquait encore en lui.
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Tout en marchant à travers les chardons argentés à fleurs violettes et les cylles lancéolés dont j^arrache les hampes avec mes mains tendues, je lui avoue ces secrètes pensées. Il ne répond rien; mais sa respiration s'augmente, ses profondes inspirations m'apprennent son trouble.
— Ah! mademoiselle Gillette.
Il veut prononcer des paroles, qu'il refoule. Afin de se donner une contenance, du bout de sa canne, il fauche de minuscules anthémis et des mauves dont on ne distingue plus la couleur dans la nuit naissante.
Une longue clameur triste s'élève dans les fourrés d'oliviers, très loin dans l'obscurité.
— Les sectateurs d'une confrérie religieuse se sont réunis afin de prier leur marabout, m'annonce-t-il.
— Quel désespoir dans le cri de ces Arabes, si petits devant leur ciel si haut !
— Oui, c'est le cri éternel des pauvres hommes de toutes les races vers l'idéal, la félicité !
Quelle émotion contenue dans la voix de mon compagnon !
J'entends tousser M. de Vierles, qui chasse de son porte-cigarette le tabac, trop acre à son gré.
L'ombre pâlit les tuiles de la petite ferme, dont les gros contreforts en troncs d'arbres projettent des ombres triangulaires au clair de la lune.
— Je suis malheureux de vous recevoir si mal, me dit-il en montrant sa cabane.
— Et, moi, je suis heureuse d'être si bien reçue. Vous avez paré votre logis comme les murs d'une petite ville un jour de Fôte-Dicu.
— Bientôt je construirai mon petit gourbi définitif, mademoiselle, reprend-il d'un air décidé. Les moyens, jusqu'ici, me faisaient défaut. Mon exploration de la montagne absorbait tous mes revenus. Bienl(>t, une villa s'élèvera à la place de cette informe cahute. J'espère que vous me ferez l'honneur de venir l'inaugurer. Mais ne quittez-vous pas bientôt la Tunisie pour regagner Paris? demanda-t-il d'une voix sourde.
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J'incline la tète. C'était vrai, j'oubliais que je n'étais qu'une passante. Dans quelques semaines, c'en sera fini de cette vie à l'orientale de Bab-el-Kadra. Je lui murmure :
— Il est possible que je revienne l'hiver prochain.
Il a baissé la tête. Il respire très fort. Nous nous sommes arrêtés et M. de Vierles nous rejoint, mécontent contre le tabac de la Régence, une horreur, un bas caporal.
Devant la porte ouverte de la ferme, éclairée à giorno par quelques lanternes arabes à carreaux de couleur, mon oncle m'embrasse et M. Coudignac me salue brusquement, afin d'aller préparer le lit colonial de M. de Vierles dans l'appentis.
Je ferme mon huis et je reste un moment assise au milieu de la cabane tendue de draps blancs et décorée de palmes. Quelle aventure singulière au milieu de cette Afrique barbare et de ces Bédouins primitifs! Quand je raconterai cette soirée à petite mère, elle frisonnera... pour moi, car à la vérité, je n'éprouve aucune peur.
Le front entre les mains, je rélléchis à certaines paroles de M. Coudignac. Sympathique? Oui, il m'est sympathique, si l'on veut, mais quelle rudesse ! Dieu me préserve d'être jamais la femme d'un « vrai colon » ! Passe encore pour un propriétaire comme mon oncle, installé dans un palais pittoresque, et s'en rapportant, pour les vils soins matériels, à son gérant. Ah ! je plains la future Mme Coudignac! Elle devra s'occuper de l'exploitation comme une fermière. Eh bien ! non, ce n'est point la peine d'être une jeune fille cultivée pour remplir ce rôle de paysanne.
Au fait, quel jeune homme épouserai-je?
Un ingénieur, comme père? Ou un médecin, un officier, un avocat? La vie en Afrique, cette perpétuelle bataille contre les gens et les éléments, ne \aut-clle pas, après tout, l'existence parisienne, si dure lorsqu'on «veutarriver »? Père s'est épuisé à cette lutte. Kl la bataille dans le bled n'a-t-ellc pas une réelle grandeur?
Dommage que les colons ne soient pas un peu plus sentimentaux, un peu moins à l'em-
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porte-pièce ! Il est vrai que, s'ils étaient les hommes que je rêve, ils ne pourraient pas être des agriculteurs africains.
Dormons, je suis brisée. Quelle journée! Ma foi ! je vais laisser brûler ces lanternes multicolores. Elles me rassureront; et puis je songe, à présent, aux rats ! La lumière les intimidera. Les horribles rats ! Rien que leur pensée m'empêcherait d'être la femme d'un colon !