LE « BABA » DE BER-RECHID
IL paraît que la récolte en blé dur dépassera toutes les espérances, à Bab-el-Kadra. Il paraît que nos oranges et nos citrons font prime, à Tunis. Il paraît que le poivre rouge, dont Hassen cultive des champs entiers à Tusage des bocaux de « pickles » de MM. les Anglais fournit une somme respectable. Il paraît, enfin, que les trente bœufs vendus ont été engraissés d'une façon si merveilleuse que leur prix compense, et au delà, la perte de leurs quatre compagnons dérobés.
Aussi, M. de Vierles exulte. .Afin d'aller toucher en banque le produit de sa propriété, il a rnfliné sur sa toilette: cape grise, redin gote grise, gants gris, guêtres grises; mais il
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ne fait pas grise mine, je vous prie de le croire. Il a pris son allure la plus seigneuriale : tête légèrement rejetée sur le côté, épaules effacées, jambes bien d'aplomb, et il semble jeune, étonnamment jeune. Je le lui dis, et mon affirmation Tenchante. Autour de nous, parmi les citronniers et les bananiers, éclate le rire de batracien de Chadli : cloc ! cloc ! cloc ! Zakia rit aussi, — un rire de sonnette agitée à la volée: dreling ding ding. Seul, le gérant Mahmoud conserve la gravité d'un homme important.
...Cependant, lorsque je considère du haut de la terrasse le bled, plus pelé et plus fauve qu'un vieux lion de ménagerie foraine, et quand je vois passer les pitoyables caravanes des Bédouins chassés par la faim et la soif, je ne puis m'empêcher d'un sentiment complexe d'orgueil et de regret. Orgueil, parce que l'intelligence des colons français sait transformer un médiocre « enchir » arabe en domaine prospère ; regret de ce qu'on n'aide pas ces malheureux Tunisiens et de ce qu'on ne
les instruise pas. Peut-être dédaignent-ils nos conseils! Pasteurs de troupeaux, aventuriers fainéants de l'espace et de la lumière, cela ne manque pas de beauté.
— Gillette!... Gillette!... Oh! ma nièce... Eh ! mademoiselle Laverne, quand vous voudrez me répondre ! Voilà six fois que je vous huche! Apercevrait-on le prince Charmant de la terrasse? Oh î ne me montre pas le poing ! Si tu veux te venger, jette-moi un pot de fleurs sur la tète, tu m'atteindras plus sûrement.
M. de Vierles me rejoint et me chuchote aussitôt à Toreillc :
— Tu ne sais pas : mon avoine est tenue pour la plus belle de la région, cette année. Pesante, sucrée, nourricière. Cela ne te touche pas, ce que je te raconte? C'est vrai, les personnes éthérées méprisent les agriculteurs.
— Au contraire, mon oncle, j'apprends à les estimer de plus en plus. Ce sont les ht)mmes les plus utiles d'une société.
— La belle phrase ! Répète un peu : « Ce sont les hommes les plus utiles d'une société. » Si jamais je plante une oritlamme sur Hab-
el-Kadra, je ferai broder cette pensée dans l'étamine.
Le bruit cristallin des anneaux de Zakia retentit dans l'escalier. La Bédouine se précipita :
— Sidi ! mamiselle. « Il » est en bas, prononça-t-elle, effrayée.
A ce z7, mon cœur palpita. J'aurais voulu ne pas le revoir encore, ne plus le revoir, peutêtre.
• — Qui ça, il? demanda M. de Vierles.
— Le « baba noir », le « baba » de Ber- Rechid.
Délivrée de ma crainte, je pris une grande respiration.
— Ah ! Tabbé Lenille. Il te fait donc toujours peur, Zakia ? Fais-le monter ! commanda mon oncle.
Lorsque le prêtre-colon, botté sous sa soutane poussiéreuse, apparut dans le lanternon, son air soucieux nous frappa. Il répondit gravement à nos cordialités.
— Cher monsieur de Vierles, comme vous êtes lié avec M. de Muzin, j'ai cru devoir
vous prévenir, en passant, de son triste état de santé. Il est fort malade et j'ai bien peur que...
Il leva les mains :
— Ce matin, j'ai reçu de sa mère, une vieille dame infirme qui habite Nevers, une lettre pénible. Clouée sur un fauteuil depuis quelques années, elle pleure de ne pouvoir venir soigner son enfant. Elle voudrait qu'il soit ramené en France. De Muzin, à ce qu'il me semble, ne s'aperçoit pas de la gravité de son état. Il faudrait le prévenir délicatement et je lais appel à ses amis, afin de le décider au départ. Jusqu'ici, il s'v refuse, prétendant — et c'est trop vrai — que ce serait la ru me de son exploitation. Sa vie me paraît menacée. La lièvre le mine. Vous en jui^cre/ vous-même. Nous devons à sa vieille maman infirme l\c faire tous nos eliorts pour rapatrier ce pauvre garçon.
Les paroles du prêtre ravivaient en mo\ le souvenir du petit hussard trépidant et galant. Sans doute, sa maladie lui d(^nnait déjà cette fébrilité qui m'était pénible. Maintenant, une
immense pitié pour lui me venait. Allait-il mourir isolé sur cette terre d'Afrique ?
— Vous plairait-il de m'accompagner dans cette visite? nous demanda Tabbé. Mme de Courville m'attend sur la route avec sa voiture.
— Ma nièce vous suivra seule, monsieur le curé. Quanta moi, comme c'est la fin du mois, je dois tenir caisse ouverte toute cette journée et régler personnel et fournisseurs. Excusezmoi. D'ailleurs Mlle Laverne sera beaucoup plus éloquente que moi pour décider Jean de Muzin à prendre le prochain paquebot. Assurez notre ami de toute ma sympathie. J'irai lui rendre visite demain.
L'abbé avait pris congé de mon oncle et il atteignait déjà le lanternon vitré qui coiffait l'escalier sur la terrasse, lorsqu'il tendit le bras vers les lointaines montagnes de Khroumirie et reprit :
— Là-bas aussi, un de nos amis nous donne des inquiétudes.
Il paraissait désigner la direction de Soukel-Kmis. Qu'était-il arrivé? Un accident, un
éboulement? Je me penchai sur une caisse de géranium rosat afin de dissimuler mon émotion.
— Il s'agit de Lucien Donnelle.
Je me relevai, rassurée.
— Vous nous parlez d'un toqué, fit M. de Vierles.
— Vous êtes dur! Non, c'est un possédé, repartit doucement le prêtre. Je ne puis approuver M. Donnelle lorsqu'il déclare la religion et la société musulmanes supérieures à notre existence et au christianisme. Pourtant, je le trouve à plaindre. Je sais trop que nos raisons de gens rassis n'ont jamais convaincu un amoureux. D'ailleurs, s'il en était ainsi, ce serait un pauvre amour.
< )h î le brave homme d'abbé ! Quelle bonté ! J'applaudirais, s'il n'était pas parfaitement inconvenant à une demoiselle réputée bien élevée de manifester ses sentiments sur un pareil sujet.
— Le général Donnelle doit être excédé de son malheureux lils, déclare mon oncle.
— Non, il est désolé au point qu'il consen-
tirait, maintenant, à ce mariage mixte, si la raison d'État n'empêchait pas une alliance avec une princesse beycale. Le jeune homme devient presque insensé. 11 se croit un chérif ; il va prêcher la guerre sainte dans les douars contre les Français, qu'il rêve de chasser de Tunisie. Ses lamentables extravagances le feront interner. Vous le voyez, mon cher voisin, je ne vous apportais point des nouvelles bien réjouissantes. Mais c'est mon rôle de petit curé du bled d'arriver dans l'affliction et de m'éloigner à l'aspect de la prospérité. Je sais vos magnifiques résultats. Aussi, je me sauve en vous félicitant.
Un gros bâton au poing, M. Lenille marche à lourdes enjambées de laboureur et je dois trotter pour le suivre.
Nous trouvons Mmes de Courville et Loppenstein assises dans un milord attelé de deux poneys noirs minuscules, conduits par un négrillon. Elles reprochent à leur curé de les avoir abandonnées au soleil. Malgré leurs ombrelles et leurs voiles, elles ont certainement attrapé une insolation.
Toutes deux, un peu obèses, m'installent sur le strapontin, avec cette excuse :
— Vous êtes si mince, chère amie! Ah!
vous ne connaissez pas votre bonheur ! Lorsqu'on est un peu fort, dans cette Afrique, Ton souffre le martyre.
Me voilà presque gênée d'être mince et je comprends que j'obligerais ces dames en me gonflant.
Notre négrillon, ratatiné sur son petit siège, fouette avec son petit fouet ses petits poneys, qui trottinent comme des barbets. La Cherga (la propriété de M. de xMuzin) se trouve dans un bas-fond, que traverse loued Zousfa. Un peu d'eau rouillée traîne sur les vases et s'insinue dans la vaste plaine marécageuse. La maison, couverte de tuiles roses, côtoie la rivière. Des nuées de moustiques mirlitonnent au-dessus des prairies.
— Il faut être imprudent comme ce pauvre monsieur pour avoir construit en cet endroit, déclare Mme Loppenstein.
L'air anéanti d'un ballon déchiré par accident, Mme de Courville soupire :
— Fièvres paludéennes inévitables !
Des chevaux cambrés aux yeux de feu promènent leurs crinières de nuit sur le fond d'or des coteaux sablonneux. Une douzaine de poneys khroumirs, effarouchés par notre « baba », chargent en hennissant. Au sommet d'un rocher, un étalon pommelé, les jambes tendues, offre son poitrail lustré au soleil.
Devant la véranda où les bougainvilliers brûlés perdent leurs feuilles, M. de Courville et le colonel Bernaron, nu-tête, s'entretiennent à mi-voix.
Grandes salutations muettes à notre arrivée. Le fiévreux repose. A peine descendue de voitiure, Liane de Courville réclame un siège. Elle ne peut plus se soutenir. Ses mains scintillantes de bagues relèvent d'un air égaré ses cheveux trop mous, fatigués par les teintures. Silence pénible. Attente. Bruit de pas sur un dallage. Un visage rond, aux bonnes grosses lèvres, apparaît sur le seuil de la chambre. C'est le docteur Ramin. Du geste, il nous fait signe d'entrer. Dans la vaste pièce, presque obscure, nous trouvons le malade
étendu sur une chaise longue. Un képi de lieutenant aux hussards, un peu défraîchi, recouvre sa pauvre petite tête. Ses joues blêmes sont tachetées de vermillon. Larges prunelles luisantes. A notre vue, il jette sa coiffure sur le sol et il essaie de se soulever. Nos six bras tendus protestent contre cette tentative. Son corps amenuisé flotte dans une blouse légère. Des pantoufles en drap rouge chaussent ses pieds squelettiques.
Afin de ne pas l'effrayer par notre nombreuse réunion autour de lui, Mme Loppenstein explique maladroitement qu'un hasard, ma foi oui, le plus hasard des hasards, nous a fait nous rencontrer en promenade; il fait si bon, aujourd'hui î... (Trente degrés à l'ombre!) Etc., etc. Le malade n'est pas dupe de ce discours. Il nous observe les uns après les autres avec crainte: chaque fois qu'il appuie son regard sur moi, il sourit, pauvre sourire navré ! Cela veut dire :
— Pardonnez-moi; je de\ rais éire debout, empressé à vos désirs et je ne puis pas.
M. de Muzin m'onnuNait, autrefois : oh!
de tout mon cœur comme je voudrais encore le voir tourbillonner autour de moi !
Je demande au docteur, comme si j'étais pleinement rassurée, dans combien de jours cet accès sera terminé.
— Une semaine. A ce moment, M. de Muzin devrait quitter la Cherga.
Ces dames comprennent que le moment de donner l'assaut est venu :
— Mme votre mère n'habite-t-elle pas le Nivernais?
— Pourquoi n'iriez-vous pas la rassurer vous-même?
— A distance, on s'exagère les maux des personnes aimées.
— Certes, j'aime plus que tout au monde ma mère, répond le malade d'une voix profonde. Et c'est parce que je l'affectionne que je ne désire pas encore me rendre à Nevers. Je sens qu'elle me retiendrait et je ne veux pas perdre les résultats de cinq années d'efforts. Mes chevaux seraient mal soignés et périraient en mon absence. Dans quelques mois, cela rae sera plus facile.
— Quelques mois, voilà une lointaine échéance, cher ami, se récrie Mme Loppenstein.
— Nom de nom! mon lieutenant, vous avez une façon singulière d'aimer Mme votre mère, grogne le colonel Bernaron. Allez la voir une quinzaine. En votre absence, je vous promets de passer la revue ici, chaque jour. Est-ce dit?
— Cet automne, j'accepterai votre offre. Pas avant.
Derrière son malade, le docteur Ram in croise les mains et hausse doucement les épaules. Mon Dieu! Jean de Muzin serait-il donc perdu ?^ Quelle horrible chose d'agoniser seul, loin des bras tendres cl de toutes les choses affectueuses : les êtres de son terroir, le mobilier ancien qu'on connaît depuis son enfance. A la Cherga, tout est inanimé, anonyme, industriel. Cette place ressemble à un baraqueineiu militaire. Mourir ici, ce serait mourir deux fois.
Mon cœur se serre. Des comparaisons affreuses me viennent. Jadis, de Muzin fut
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aussi un homme vigoureux, alerte... La témérité des colons isolés m'apparaît avec une vivacité qui m'est presque douloureuse. Non, ce n'est pas un mince sacrifice, parfois, d'être colon. Je m'en rends compte et je suis plus effrayée que jamais.
Ah! notre égoïsme affreux!... Me voici troublée par ce moribond, et ce n'est pas à lui que je pense!
Sans être aperçu du fiévreux, le docteur Ramin agite ses doigts en fixant Mme Loppenstein. Il la croit énergique et il réclame une dernière tentative.
L'Alsacienne, avec son accent guttural qui rend si drôles certaines syllabes, prend maternellement la main moite du malade, et prononce, avec conviction :
— Je suis bresque assez achée pour être fotre mère et j'ai un fils à Mulhouse. Eh pien ! si mon enfant me savait impodente et s'il refusait de se rendre à mon appel pour me foir, je le maudirais.
L'excellente Ida dépasse la mesure.
—- Ma pauvre mère m'épargnera sa malé-
diction, madame, répond Jean de Muzin avec une imperceptible ironie. Elle sait trop quels graves intérêts me retiennent en Tunisie ! Enfin, cet accès de fièvre cédera aux bons soins du docteur. Il semblerait que vous vouliez m'enterrer, et je veux vivre, mes chers amis.
Devant cette obstination, nous ne pouvions que nous retirer. Lorsque le colonel et M. de Courville serrèrent simultanément les mains du fiévreux, celui-ci, s'aidant de leur étreinte, se souleva et se trouva debout.
— Donnez-moi le bras, Ramin, je veux reconduire ces dames jusqu'à la véranda.
A pas cotonneux, incertains, il s'achemina, plutôt porté que soutenu. Le docteur l'avait recoiffé de son képi, pour éviter le soleil à son front brûlant. Sur le seuil, il eut soudain un.cri de joie. Quittant leur abri, une dou/«aine de chevaux arabes voltaient dans le parc et déployaient leurs queues et leurs crinières soyeuses :
— .\Lirga! Melouk! Aziz ! Ici, mes belles bêtes: Msira ! Loudi ! Ah! mes braver sau-
leurs. Et mes petits poneys! Les gredins, engraissent-ils! Fainéants, je ne puis plus vous fair« travailler, vous en profitez. Attendezmoi un peu.
Un sourire lugubre découvrait les gencives blêmes du fiévreux.
Notre milord nous emmena. Je jetai un dernier regard à Jean de Muzin, cassé en deux sur le bras de son médecin.
A la portière de notre voiture, chevauchait le colonel Bernaron.
— Avant un mois, la consomption enlèvera ce malheureux, et notre « baba » devra officier au petit cimetière de Ber-Rechid, prononça-t-il. Troisième tombe !