‹ Notre petit gourbiChapitre 3 sur 14 · LE BLED FLEURI · texte numérisé non relu

LE BLED FLEURI

ZAKiA entre en sautillant comme un moineau dans ma chambre et j'entends un bruit de crécelle. Les anneaux d'argent creux qui ornent ses chevilles et ses bracelets s'entrechoquent. Macamériste semble infiniment amuséeàl'idéedeserviruneroumia.

— Mamizelle ! regarde à la fenêtre.

Elle me sourit de ses dents « blanches comme des grêlons », écrirait un poète arabe. Comme je ne montre pas assez d'empressement à m'approcher de la croisée, la petite musulmane me prend sans façon le bras et m'entraîne en riant comme une fillette. Comment se fâcher ! Sa gaieté convulsive me réjouit et je ne puis m'empêcher de sourire.

— Oh ! le zoli cheval ! Et encore celui-là, bien zoli, mamizelle.

Devant l'escalier aux lions à têtes de caniches, un groom bizarre, noir comme un pruneau, me rappelle les négrillons qui servent parfois d'enseigne aux horlogers. Même museau avancé, mêmes yeux de crapaud^ et si drôle que sa laideur devient plaisante. Ce groom tunisien tient par leurs brides trois chevaux.

— Voilà le tien, mamizelle ! Hein ! Bono ! Bono !

Malgré l'affirmation de Zakia, je ne trouve pas ma monture très bono. Cette bote lustrée danse sur place avec une légèreté inquiétante et de sa tête elle semble me saluer, à chaque instant. Les cavaliers appellent cela e?7ce;7ser. Ma cavale porte sur le dos une selle arabe, \rai fauteuil de cuir écarlate. Le trousscquin monte comme un dossier. Kn fait de panneau, son propriétaire s'est ser\i d'un lapis de Kairouan. Quant aux élricrs, ils sont larges comme une marche d'escalier.

Zakia déclare toujours que c'est bono .' ^oli f

Et, moi, je ne trouve cet équipage ni ^oli ni bonOy lorsque M. de Vierles, en blouse de velours et bottes à la mauresque, sort des communs, m'aperçoit et tend son stik vers les chevaux.

— Es-tu contente? Tu seras assise comme dans un fauteuil.

— Jamais je ne me mettrai sur cette selle bizarre, mon oncle. Je refuse.

— Ne te fâche pas, terrible demoiselle. Je voulais t'éprouver, me répond-il, charmé de ma frayeur. Je vais faire placer une selle pour amazone... Et en route pour le bled! Il me tarde de voir si tu n'as pas oublié les leçons d'équitation que je t'ai données pendant ton dernier séjour dans la Sarthe.

Lorsque ma camériste me voit à cheval, émerveillée, elle gonfle une de ses joues et la frappe en mesure avec sa main. Elle fait tamtam ! C'est la preuve d'une jubilation excessive.

Nous trottons. Il a plu abondamment depuis mon arrivée et la campagne africaine reluit, rafraîchie et reverdie.

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— Sauf imprévu, nous arriverons à Souk.el-Kmis pour le déjeuner, Gillette.

— Qu'est-ce cela, Souk-el-Kmis?

— La propriété de Pierre Coudignac, le vrai colon dont je t'ai parlé, porte ce nom.

— Ahî

— Et, comme ce héros vit seul dans sa ferme avec quelques fellahs, nous déjeunerons plutôt mal. Ce sera drôle.

— Vous connaissez déjà Souk-el-Kmis, oncle André ?

— Ma foi, assez peu ! Les colons genrcsanglicr m'épouvantent. Ils ont des manières de me juger qui ne me conviennent guère. Moi, je veux bien coloniser, à la condition de ne crotter ni mes bottes ni mes mains. .Mlez ! Miloud! Allez.

M. de Vierles taquine le col do son cheval avec son stik et nous pressons l'allure.

— Belle tenue, Gillelto î Tu semblés solide.

— lieu! lieu! il ne faudrait pas que votre « barbe » s'amusAt à sauter par-dessus ces buissons, .le ne répondrais plus de mon assise.

— Vi\\ la! la! trop de modestie! Toui A

l'heure, je veux te voir concourir avec le centaure.

— Quel centaure ?

— Pierre Coudignac, parbleu ! Etonnant, ce cavalier ! Cela ne me surprendrait pas d'apprendre qu'il monte les escaliers à cheval !

Nous traversons des prairies éblouissantes de fleurs. On ne saurait s'imaginer, en France, la splendeur du bled tunisien après les pluies. Nos chevauxenfoncentjusqu'au poitrail parmi les « bouillons jaunes ». Devant nous, un lac de sang, des sullas carminés. Plus loin, j'attrape à pleines mains les grappes d'or pâled'un bois de cassis globuleux.

— En avant ! hep ! au galop !

Notre allure effraie des bœufs au pelage fauve qui bondissent parmi les soucis. A perte de vue, maintenant, les étoiles des anthémis brillent avec un éclat insoutenable.

— Oncle André ! Je suis ivre de toutes ces fleurs, de tous ces parfums! J'aime déjà l'Afrique ! Je suis ravie d'être avec vous.

— Holà ! quel lyrisme ! mon enfant, je te croyais positive et logicienne implacable.

comme toutes lespetites demoiselles de la nouvelle génération. Te voici plus exaltée que ton vieux romantique d'oncle. Tant mieux î L'enthousiasme désintéressé, vois-tu, Gillette, ne rapporte peut-être pas de rentes, mais il a, du moins, le mérite de vous rendre heureux. Au premier contact, je me suis emballé comme toi sur la Tunisie et j'ai acheté Bab-el-Kadra. Au fond, c'était absurde; j'aurais bien mieux fait d'agrandir mes propriétés de la Sarthe. Tant pis ! Je ne regrette pas ma sottise, puisqu'elle me permet de te promènera travers un pays qui te plaît.

— On ne saurait être plus galant. Merci, oncle délicieux. C'est vrai, tout m'enchante dans cette Tunisie.

— Ne la vante pas trop. Bientôt, tu vas déchanter.

— Pourquoi cela?

— Tu apprécieras.

Les lèvres de M. de Vierles se retroussent d'un air sarcastique ci il penche lalcte.

— Au galop !

Nous galopons gentiment cl cola me re-

pose du trot un peu sec de mon cheval. Les montagnes de la Khroumirie, couvertes de chênes-lièges, semblent monter dans le ciel et leur formidable muraille, d'un bleu de Prusse, retient mon attention inquiète. Ainsi, les fameux Khroumirs dont père épouvantait ma petite enfance vivent dans ces forêts escarpées ! Quelle solitude! Depuis une heure, nous courons des pistes qui sinuent à travers les rocs éboulés. Pas de champs cultivés ! Pas de maisons! Au loin, une caravane de Bédouins défile, chameaux cendrés en tête et bourriquots chargés d'enfants presque nus, en arrière-garde. Des Arabes miteux, longs comme des jours sans pain, guident ces animaux. Quelques Bédouines aux toges rouges soufflées par le vent semblent de vivants étendards. Cette smala disparaît derrière une haie de cactus dont les grands arbres menacent le bled hostile. Encore la solitude, un désert de pierraille. Plus de fleurs. Des jujubiers épineux. En vérité, M. Coudignac a bien choisi son lieu de villégiature. Mon oncle l'a déclaré : il faut être un peu toqué pour... Boum ! une dé-

tonation retentit. L'écho Tamplifie et la répète : Bou ou oum! Je tressaille! Des bandits arabes nous attaqueraient-ils? Je pense à mère et à père.

— Ah ! l'original ! s'exclame paisiblement mon oncle.

Et, du bout de sa cravache, il me montre à cinquante mètres, sur la colline, un cavalier. En travers de l'arçon de cet inconnu, son fusil fume encore. Un burnous recouvre ses épaules et ses bottes fauves chaussent à fond les étriers. Son cheval campé sur les jambes tendues offre son poitrail musclé au soleil.

— Il t'a effrayée, Gillette? Il voulait te faire honneur, ma chérie. C'est notre hôte, Pierre Coudignac.

Le colon dégringole de son perchoir. C'est une véritable chute, un exercice effrayant. Parfois, son poney khroumir paraît glisser sur son arrière-train. Ou bien il saute comme une cho\ re de roc en roc. Quand le cavalier nous rejoint dans la vallée, il n'est pas morne essoulllé. Je le trouve presque trop calme, à mon gré. Il salue M. de Vierles a\ec raideur.

Ensuite, après présentation, il s'incline devant moi si rapidement que sa révérence ressemble à un plongeon. Comble d'incivilité, il fait aussitôt accomplir une volte-face à son poney, à moins que cet animal lui-même, aussi expéditif que son maître, ne tienne à me tourner le dos.

De taille moyenne et très sanglé dans son veston à col d'officier, je ne sais pourquoi M. Coudignac me rappelle un lieutenant de cavalerie en civil. Cheveux blonds — oh! je suis modeste, écrivons rouges — coupés à l'ordonnance; moustaches de chat, raides et dorées. Yeux gris, durs, volontaires; petit menton impérieux partagé par une fossette trop creuse, désagréable; visage plutôt court et carré, teint de santé demeuré rose malgré le climat de l'Afrique. Voilà le signalement. En somme, rien d'impressionnant dans ce héros, sauf ses manières rapides, ses gestes exacts, sa parole brève. Il ne doit pas être commode, ce colon, aussi peu attentionné que possible avec moi. Il bavarde avec M. de Vierles : les mois jachère, assolements ^tr ans-

humancej phosphate frappent mes oreilles; je ne parais pas exister pource centaure. Est-ce timidité? sauvagerie? Il me tient peut-être pour une poupée complètement ignorantedeschoses de la terre. Quel sot! Tout à coup, il se retourne et il prononce d'une voix gutturale (on voit qu'il parle presque exclusivement l'arabe avec ses Bédouins) :

— Vous excuserez mon ménage de garçon, mademoiselle. Nous autres, petits colons, nous vivons d'une existence primitive. Je ne saurais vous olirir le confortable du palais de M. de Vierles.

Il me fixe de ses yeux d'acier, aigus comme des couteaux, et termine :

— Je ne suis pas riche. J'ai risqué sans grands résultats encore, et j'ignore le bien-ètrc.

Je trouve cet avertissement superllu. Ce njonsieur me semble faire parade de sa pauvreté. Voilà une pose aussi insupportable que la vanité des parvenus. Ou, peut-être, veut-il me surprendre. Il s'imagine que devant son logis, ses champs, ses troupeaux, je vais m'exclamer :

— Comment, sans fortune, avez-vous pu?

Admirable! Étonnant!

Eh bien ! non, mon colon, vous attendrez longtemps mes superlatifs.

Nous trottinons sur une piste étroite tracée parmi les rejets des oliviers sauvages.

— C'est le chemin du Petit Poucet, dit M. de Vierles. Il est marqué par des cailloux blancs.

Le colon sourit.

— L'idée appartient à mes Bédouins. On ne saurait se reconnaître dans cette brousse. Ces pierres obligent les montures à piétiner le même sol et, peu à peu, le sentier se crée.

— Charmant ! Charmant ! approuve mon oncle, et plus économique que mon chemin « macadamisé » de Bab-el-Kadra qui...

— ... Qui vous est inutile, continua Coudignac.

— Comment l'entendez-vous ?

— Vous ne cultivez pas vous-même î II ne vous sert donc que d'ornement.

— Permettez! Il pourrait servir, proteste mon oncle, mécontent.

Il veut bien n'être qu'un amateur de colonisation, mais il n'aime pas se l'entendre répéter. Penché vers moi, il me murmure :

— Un vrai colon, tu vois !

Le poney khroumirs'anime et nous dépasse, M. Coudignac se retourne et annonce :

— Mon gourbi !

Je connais cet autre mot d'arabe et je sais qu'il désigne la hutte des Bédouins. Voyons l'aspect de cette ferme française. Ah ! l'horrible cabane de planches ! Cela ne vaut pas môme les baraques installées, pour le premier de l'an, sur les boulevards. Eh quoi ! un fort en thème des lycées de Paris, un espoir en Sorbonne couche sous ce toit de carton bitumé et sur ce sol de terre battue ! L'afTreux châtiment! Mes yeux doivent exprimer mes sentiments, car Coudignac précise les avantages de son gourbi.

— Je vous assure que c'est une bonne petite maison, très suffisante. Je serais l'agriculteur le plus heureux delà Tunisie, mademoiselle, sans les rats, des rats longs et poilus comme des angoras. La nuit, ces voleurs de

grains montent à l'assaut de mon lit de camp comme si j'étais moi-même un sac de farine et je dois m'en défendre à coups de revolver, ce qui endommage parfois ma vaisselle...

Ce récit m'écœure et je ne puis que lever les épaules et les bras.

Pierre Goudignac rit de bon cœur. Il m'a dégoûtée : le voilà ravi. Non, cela ne lui suffît pas encore et il m'entraîne dans l'intérieur de son taudis. La salle unique sert à tous les usages : lit colonial dans un angle, sellerie dans le second coin ; les sacs empilés de la réserve de blé occupent le troisième coin: fourneau et batterie de cuisine dans le dernier angle. Aux poutres de la charpente, pendent des outils, des paniers, un chapeau de paille percée, des cordes, trois tamis, une botte, quel ques chapelets d'oignons. Quel capharnaum, seigneur! J'avance à très petits pas. Si j'allais écraser la queue d'un rat ! Par bonheur, ces rongeurs dorment sous terre pendant le jour. Le gracieux colon a la bonté de m'indiquer les trous qui leur permettent d'apparaître. Je m'écrie, indignée :

— Pourquoi ne les bouchez-vous pas?

— A quoi bon ! Ils creuseraient, aussitôt, de nouvelles galeries. Jnch Allah!

— Que signifient CCS mots arabes?

— A la grâce de Dieu !

— Prenez garde, le fatalisme musulman déteint sur vous. Moi, je cimenterais, s'il le fallait, CCS trous.

— Inutile dépense, mademoiselle.

11 répond sur un ton supérieur qui me déplaît. Les mains aux poches, M. de X'ierles, coquet, élégant, passe en revue le gourbi, ses provisions et son mobilier primitif. A chaque moment, il s'exclame :

— Parfait ! Bien compris ! Bonne idée ! Vos légumes au plafond ne craignent plus la dent des rongeurs. Bravo! Lorsque votre cuisinier veut préparer votre repas, il n'a qu'à grimper sur une échelle double. De mieux en mieux!

— La plupart du temps, le cuisiniei', c'est moi, déclare le colon. Vous ne sauriez vous imaginer l'horrible ratatouille que me préparait un Tripolitain, mon ancien employé.

— Oh ! si ! je m'imagine, repart mon oncle :

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huile à flots, piment rouge, fenouil, coriandre, poivre, cannelle, anis, dattes, bergamote, tête de mouton ! Pilez ensemble et servez froid.

— Je n'ai pas Tintention de vous offrir ce menu ce matin, monsieur de Vierles. Vous plairait-il de déjeuner sous ma véranda? Gar je possède une vérandaau dos de mon gourbi.

Nous sortons de la hutte avec un certain plaisir et nous suivons notre hôte. Soudain, il court après un Bédouin à jambes nues et crâne rasé sous son turban en poil de chameau . 11 l'empoigne par le bras et l'invective en arabe avec une force qui fait monter un flot de sang à son cou et à ses joues. Sans cesser de secouer le paysan, il lui montre le pignon de sa cabane. Nous apercevons une hampe et sa corde :

— Je suis mécontent, nous dit-il enfin. J'avais commandé à ce niais de hisser le drapeau tricolore afin de fêter votre arrivée. Voilà mon effet manqué. Ahmed mériterait quelques coups de trique.

En prononçant ces derniers mots, le colon fixe le lamentable Bédouin avec une expression si dure, que je crois la bâtonnade sim-

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plement remise au lendemain. Cela parait être l'avis du domestique, qui s'éloigne en frottant par avance ses cotes.

Sous une véranda primitive (six poteaux et une galerie découpée qu'embellissent des bougainvilliers d'un violet éclatant;, une table est dressée. Des faïences enluminées égaient la napp'j carrelée. Trois chaises pliantes regardent le couvert. Devant moi, une gerbe d'arums aux calices d'ivoire est contenue dans une antique poterie de Mélassine aux émaux vertetvieil or. Un nouveau Bédouin, presque correct en sa cachabiah rayée, accourt et dépose sur la nappe deux perdrix et un canard sauvage.

— Ma chasse, mademoiselle. Vous êtes ici en pleine barbarie ! Pas un boucher, un épicier ou un commer<;ant quelconque à moins de quarante kilomètres. Je vis par la poudre, c'est le cas de vous l'assurer.

■ La chéchia rouge posée sur la tête en gouK>t du serviieui" la fait ressembler à une bouteille de vin cacheté. Ce Tunisien nous sert a\ec une crainte respectueuse. Notre hr>te ne doit pas plaisanter av<jc son personnel.

— Civet de gazelle, annonce Coudignac.

Je regarde avec affliction les morceaux de

viande grise et je dis :

— Eh! quoi, une de ces fines et tendres petites bêtes aux doux yeux ?

— ... Aux doux yeux de jeune fille, oui, mademoiselle. Goûtez ! C'est, d'ordinaire, succulent.

... Ah! il n'est pas sentimental pour cinq centimes, le héros de mon oncle. La terre et ses bêtes, tout cela ne représente pour lui qu'un garde-manger.

Au dessert, devant le café maure, servi avec son marc dans des tasses filigranèes de Stamboul, le seul luxe du gourbi, M. de Vierles siffle son moka suivant la tradition arabe ; puis, renversé sur sa chaise, une jambe chevauchant l'autre genou, après m'avoir fait un signe du doigt, il demande à notre hôte :

— Serait-il indiscret de savoir comment vous avez été amené à coloniser dans ce pays, Coudignac? Je croyais avoir entendu raconter qu'après vos succès universitaires, vous vous destiniez aux sciences naturelles.

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— C'est la pure vérité. J'ai changé d'idées, voilà tout !

Ici le colon lissa ses moustaches et nous fixa d'un air décidé, mon oncle et moi.

— Le croiriez-vous, reprit-il, je dois aux Rêveries d\m promeneur solitaire, de Jean- Jacques Rousseau, et aux ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, d'être aujourd'hui propriétaire de ce domaine tunisien et d'avoir chaussé des bottes au lieu de lunettes, ce qui ne manque jamais d'arriver aux savants de laboratoire. Rousseau me con\ainquit de cette vérité que l'homme est fait pour vivre dans la nature comme une plante avec beaucoup de sol autour de ses pieds; et Bernardin m'affola d'exotisme. Je ne ré\ais plus que cocotiers, feuilles, bananier, cactus, micocouliers et moricauds en tc^ges de couleur. Coir.ment résistera une telle passion? Vn jour je fermai mes bouquins et je déclarai tout net à mes parents que je voulais entrer à l'I^cole coloniale de Tunis. Protestations, réllexions, arguments, rien ne put me lléchii". lu je fus retj'u à ce collège agrici)le. .\près trois ans de

préparation, comme je n'étais pas aisé, j'acceptai du gouvernement de la Régence ce domaine de Souk-el-Kmis. Ses avantages se résument ainsi : terre légère et peu profonde, récoltes incertaines, isolement absolu ; pas de routes, population ignorante et paresseuse, fièvre dans la vallée, marasme. IVlais l'on m'accordait dix ans pour me libérer de mon achat.

— Il faut vous retirer, Coudignac.

— Impossible, ce serait la ruine. J'ai placé ma mince fortune dans ce sol. Enfin, cela me plaît de lutter contre une terre ingrate. Cela me plaît de me sentir seul de mon espèce au milieu des fellahs guère plus spirituels que leurs bœufs ! Cela me plaît de tenir cette gageure de civiliser à force d'énergie cette région, de la franciser et de la rendre féconde.

Le colon nous regarde avec une mine agressive. Il semble attendre nos contradictions. Comme nous nous taisons et que M. de Vierles se contente de hocher à petits coups la tète (ce qui le fait ressembler à ces jouets de bois montés sur pivot), M. Coudignac se calme. La main levée vers la campagne broussailleuse

et rocheuse qui s'étend à l'infini, il reprend, plus doucement :

— Vous plairait-il de voir ma première prairie artificielle, monsieur de Vierles? Cela vous intéressera, vous qui élevez un nombreux troupeau !

— Oh! moi, moi... Enfin, nous sommes prêts à vous suivre. Qu'en dis-tu, Gillette?

Je m'étais déjà levée, peu satisfaite. Ah çà ! je n'e.vistais donc pas pour ce monsieur? 11 s'adressait toujours à mon oncle. Je les suivis sans enthousiasme. La différence d'attitude demesdeuxcompagnons me frappa. La marche dé^a^ée do mon oncle indiquait l'homme <\k: bonne compagnie, tandis que Pierre Coudignac appuyait sur les talons comme un campa^^nard et roulait des épaules. Comme les travaux des champs épaississent !

• Tn chapeau de drap côtelé coiffe la iClc carrée de M. Coudii;nac. Il a^iie, au biuit de son poiiiL;, une Ionique cra\ache de crin i^ris qu'il appelle: ma courbache. Il s'en sert pour niHis dési^^nei', à droite et à i;aucho, ses cultui'es de sori;ho, de sulla, de h\v dur. Il fait

parade d'un champ d^opuntia inerme. J'ai bien retenu le nom , aussi étrange que la plante cultivée. C'est un figuier de Barbarie dont les raquettes aqueuses ne portent pas d'épines. Le colon assure que, grâce à cette innovation, il nourrira, cet été, des bestiaux qui, sans cela, crèveraient de faim et de soif comme dans la plupart des fermes.

— Une pierre dans mon jardin, murmure gentiment mon oncle.

— Je ne dis pas cela pour vous contrarier, monsieur. C'est une observation générale. L'imprévoyance des Français en Afrique me désole. Ils n'ont aucune méthode.

— A qui le dites-vous !

— Aucun esprit de suite en colonisation !

— J'en sais quelque chose.

— Je vous en prie, monsieur de Vierles, ne croyez pas à des allusions personnelles. J'ai entendu vanter Bab-el-Kadra comme un domaine modèle. Je ne connais guère, d'ailleurs, votre enchir.

— Vous en jugerez tout à votre aise, lors de votre prochaine visite, mon aimable collègue.

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— Volontiers, et, sans fard, je vous exprimerai mon sentiment.

— Vous me mettez déjà dans de petits souliers, murmure drôlement mon oncle.

Pierre Coudignac ne comprendrait-il pas la plaisanterie? Il ne rit pas.

Nous étions arrivés sur une sorte de promontoire par une piste en corniche. En me retournant, j'aperçus, dans l'immense panorama, la pauvre toiture bituminée du gourbi, seule trace de civilisation parmi ce paysage farouche enclos parles monts de Khroumirie, presque noirs sous un ciel tragique. Devant nous, des collines en forme d'épaules bosselaient rétendue.

— (charmant! Charmant! murmure mon oncle, en pressant ses mains liées. L'agréable \ue !

■Puis, il lève des \cux pitoyables \crs le ciel.

Je partage son seniiineiu. L'ex-lauréat du lycée Louis-le-(jrand, ici ! Au fait, qu'est-il deveiui.'ll nousa quittés sanscrier gare. Nous nous a\ain,-ons, M. de X'ierles et moi. sur un col(^ssal rocher en encorbellement, et n()us

apercevons, au-dessous de nous, dans un vallon, parmi l'herbe haute, quelques chevaux, arabes et des Bédouins déguenillés. M. Coudignac court vers les chevaux, qu'il essaie de saisir par la crinière ou par la queue. Les musulmans vocifèrent, piaillent, gémissent. Désespérant d'attraper les chevaux, le colon se retourne et menace les Arabes. Qu'est-ce que cette querelle signifie?

— Un délit de pacage, déclare doucement mon oncle en croisant les bras. Il a bien tort de discuter avec ces fellahs, mon jeune ami. Oh ! oh ! oh !

Les « Oh ! » progressifs de mon oncle ponctuent la colère de plus en plus vive de M. Coudignac. Au milieu d'une bande d'Arabes de haute taille, drapés dans leurs vastes burnous, le Français paraît être un petit homme et il n'en impose pas. Sa voix cuivrée résonne et les mots : police, juges, amende, prison, retentissent, tandis que les musulmans prennent Allah à témoin de leur bonne foi. Cette scène m'est pénible au possible.

Autour de cesdisputeurs, c'est le grand pay-

sage africain, implacable. Enfin, Pierre Coudif^nac remonte vers nous, le visage en feu.

— Excusez-moi; mais ces bicots me détruiront ma prairie, si je n'y mets bon ordre.

— Ah î c'est votre prai-rie ar-ti-fi-cielle, prononce mon oncle. Elle vous attire déjà des ennuis !

M. de Vierles relève le menton et pousse ses lèvres en avant. C'est tout, et c'est assez. Coudignac, qui commentait à se décolorer, rougit à nouveau et considère mon oncle d'un air furieux. 11 ouvre la bouche. 11 va protester. Non ! 11 la referme et il sourit. Q)uel sourire t(3Ut-puissant ! J'imagine que (X'sar \ictorieu\ devait sourire de la sorte quand il faisait grâce. Mon oncle fait pitié à (>oudignac. L'irritant petit monsieur !

Nous re\enions vers son affreuse cabane quand, une fois encore, il se précipita sur un Arabe étendu derrière un buisson et il le releva... avec sa b(Ute. Il lui nn)nira ensuite sa pioche et son lra\ail interrompu. Tandis que le Bédouin, hébété, marmottait : u Sidi ! Sidi », le colon se rapprocha de nous. Sa

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bonne humeur était revenue. Nous dominions, à cet instant, Souk-el-Kmis. D'un geste circulaire, notre hôte sembla ramasser son domaine et s'écria :

— C'est une terrible tâche d'avoir voulu sortir de son sommeil ce pays. Jadis, les Romains, ces maîtres en hydraulique, avaient fertilisé ce sol. Je veux ressusciter cette partie de la Tunisie et j'y arriverai par les mêmes moyens qu'eux. J'ai divisé cette terre rebelle en compartiments. Je créerai des voies carrossables. Je creuserai des puits, j'établirai des barrages. Ah! l'eau, l'eau surtout, je la poursuis, je la traque. C'est la vraie manne! Un jour, je la répandrai comme un torrent bienfaisant. Un jour, cette montagne me livrera son secret et ce sera mon triomphe de colon, reprend Coudignac, le bras levé vers les hauteurs qui se sont éboulées et forment un chaos de roches et d'argile au-dessus de son gourbi.

— Vraiment ! il y aurait un secret là dedans ? fait mon oncle en doublant son lorgnon , afin de mieux apercevoir la montagne. Le se-

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cret, c'est qu'elle pourrait bien s'ébouler dans la plaine et je ne me soucierais pas d'habiter si près de roches prêtes à glisser.

— Ne raillez pas, monsieur, je vous convaincrai. Mademoiselle Laverne, j'en suis persuadé, croit en mon bon sens.

11 s'est adressé à moi avec sa brusquerie habituelle. Je suis prise au dépourvu et je réponds :

— Cela dépend de la découverte que vous nous annoncez.

— Je ne préciserai rien car je puis me tromper. Si mes vues sont exactes, j'enrichis Souk-el-K.mis et je deviens le bienfaiteur de cette province.

— Bigre! Projets immenses! Mes compliments, Coudignac. Je plaisante un peu, mais j'ai confiance en \-otre énergie. A bientôt, n'est-ce pas ?

... Au momcnl du dépari, je vois encore notre hôte se jeter sur son Bédouin à tète de bouteille cachetée et il le trimbale d'importance parce qu'il a sellé mollement mon cheval et que je pourrais tomber. l'^.nHn. nous

quittons M. Coudignac. Il s'excuse de ne pas nous conduire jusqu'à la limite de Souk-el- Kmis : ses défrichements réclament sa présence dans la vallée.

Il voltige sur son poney, soulève son chapeau et part ventre à terre, au risque de se rompre le cou sur les pentes encombrées de pierraille.

— Hein î tu as vu un vrai colon. Es-tu contente, Gillette?

— Ravie, mon oncle î

Je souris et j'ajoute perfidement :

— Ce lecteur de Bernardin de Saint-Pierre me semble retourner tout droit à la barbarie.

— Tu exagères.

— Oh!

— Petite mademoiselle, sans être un grand clerc en colonisation, je suis ce qu'on appelle « épaté » par ce qu'il nous a montré.

— Vous? Par cette méchante ferme, cette niche à chiens, ce... ?

— Chut! ma nièce, respectons le courage et la pauvreté. Ce brave garçon mérite notre estime.

— Vous me remplissez de stupéfaction , mon oncle. A \'Ous Tavouer net, ce monsieur sec, dur et violent m'est antipathique.

Après un petit ricanement sardonique, M. de Vierles chuchote :

— Je comprends! Ce n'est pas un mignon jeune homme pour petites Parisiennes...

Psst î Hep ! Au trot! belle bète!

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