‹ Notre petit gourbiChapitre 4 sur 14 · COLONISATION ET ARCHÉOLOGIE · texte numérisé non relu

COLONISATION ET ARCHÉOLOGIE

ce.j.c, t:- éveillée? Non, je rêve que je viens

f^^yuer à maman la Sonate pathétique y

J^ s^ penchées sur le piano, par un jour

triste où la cendre et la suie se mêlent dans

le ciel, nous continuons d'entendre chanter en

nous le poignant génie de Beethoven.

La voix aux inflexions intelligentes de père retentit dans une pièce voisine. 11 discute quelque affaire avec un architecte. Tiens! d'où vient ce bruit de clochettes? Est-ce drôle ! Ce serait à croire que tous les passants de l'avenue Henri-Martin portent des carillons. Quelle musique ! En voilà un songe !

— Eh ! zolie mamiselle !

J'ouvre les yeux, stupéfaite. Quelle est cette

immense chambre dorée, et pourquoi cette bayadère en face de moi? Ah ! je l'avais oubhé, j'habite la Tunisie et Bab-el-Kadra î Mes sourcils se froncent et je ret;rette l^aris et mes parents.

Devant moi, Zakia s a\ance et recule à la manière d'une bergeronnette. Elle sautille des deux pieds à la fois, et ses anneaux, ses bracelets, ses breloques, ses fibules, ses co"' produisent ces sons cristallins que jV dans mon demi-sommeil.

Est-elle gentille, cette pciiie Hcdouin^ mon oncle, quel charmant h(»mme alïcclueux ! 11 se multiplie afin de m'ciro agréable. La bonne humeur me re\ iunt. Elle est drùle, ma \ ie tunisienne. Oh! quelle lassitude! .le me sou\iens, maintenant, de ma chevauchée delà veille. Me \oilà courbaturée à gémir.

--- Il est dix heures, /olie mamiselle. Les messieurs, les dames, les vs tout le monde v invités, ils \onl \enir. Il taut te le\ei\ les recevoir.

... Je n\' pensais plus. \\. de Vierles olVre en mon honneur un déjeuner à ses voisins. 11

veut me faire connaître les amis de son entourage, des colons mondains, autre espèce plus séduisante, paraît-il.

— Vite ! Vite ! Zakia, pressons-nous. Aidemoi î Apporte-moi... Cherche-moi...

Elle s'envole à chaque ordre. Quelles pirouettes amusantes ! Quels entrechats! Et elle rit comme une petite folle en m'aidànt dans ma toilette. Le soleil embrase ma chambre dorée. Là-bas, les palmiers s élancent comme des jets d'eau vers le firmament d'une limpidité exaltante. Tout semble frais, jeune, heureux. Au loin, des maisons arabes, blanches comme des burnous, reluisent dans la verdure.

— ' Zakia! ceci! Zakia! cela!

i\ chaque demande, ma caménslc bondit comme une gazelle.

Ce malin, elle a rc\êui un voile bleu retenu sur les cheveux par une étoile en verroterie. Sa petite veste-boléro est soutachée de galons d'argent. A sa taille, sont suspendues des amulettes d'ambre qui font le bruit des gouttes d'eau sur les feuilles quand elles s'cnlre-choquenl. l'n pantalon à la turque en

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soie blanche, des bas violets et des babouches de maroquin complètent le costume de ma 'i^unisienne.

— Je voudrais m'habiller comme toi, Zakia, et surprendre les in\'ités de mon oncle.

— Veux-tu ? Oh ! oui ! veux-tu, mamiselle? Je vais te prêter la toilette de mariée de ma sœur. Oh: belle 1 bezelï belle.'

Je dois calmer iiion impétueuse camériste. Elle me déguiserait malgré iikm. Enlin, je descends au salon et je réclame .\i. de Vierles au groom Chadli.

— Moi n a pas \u lui, madimoiselle.

Dans le \estibule, je croise la négresse

Zorah, chargée de provisions odorantes, et je lui rcnou\elle la question.

— Le inaitre y pai'ti dans le /ardin, mmimoLiselle.

Je m'achcmme à ira\ ers les allées dDrangers et je cueille au passage des boutons pai'tumés que j'écrase dans mes paumes et que je res pire. Mon équipée de la veille m'a brisée et je dois marcher courbée. Gentille pv^stu ro pour taire les honneurs de r>al-el-Radi"a.

Le jardinier Daoud, un Ghadamésien gigantesque dont le visage semble martelé dans du cuivre rouge, ne peut pas me renseigner.

— Non, moussu Vierles pas vinir au jardin, méméseile.

Le roulement d'une voiture gronde déjà dans l'avenue des pistachiers. Que vais-je devenir, seule, avec un oncle volatilisé et une courbature grandissante qui va me mettre à quatre pattes si je ne réagis pas?

Voici nos premiers invités, je ne me trompais pas. Beau landau et deux cochers arabes du style le plus beylical. Diable d'oncle, viendra-t-il? Le groom Chadli prépare déjà sa mine la plus gracieuse au bas de l'escalier aux lions caniches, un sourire de crapaud. Quelle grâce !

— Coucou, Gillette !

— Ah! vous, mon oncle. Vous me faites peur. D'où venez- vous? Vous étiez donc caché dans les arbres ? Je vous cherchais. Comme vous êtes beau et jeune, mon oncle. L'Afrique, quelle fontaine de Jouvence !

En complet aubergine et guêtres de daim, M. de Vierles semble parader sur une avenue du Bois.

— Ah! vous resteriez Parisien mêmeàTombouctou ou dans la brousse, mon oncle.

— Ne nous moquons pas du bonhomme, réplique-t-il.

Mais, à réclat de ses \'eux, je comprends qu'aucun éloge ne pouvait le flatter davantage.

— Au galop ! ma nièce ! au galop ! j'aperçois M. et iMme de Courville. Délicieux amis, tu jugeras. Ht puis, des propriétaires de bonne compagnie. Ils ne nous parleront pas tout le temps de la clavelée des moutons et des cuscutes du froment. Au galop ! Les\oilà descendus de leur voiture.

Le corps aussi perpendiculaire qu'un til à plomb, rasé, le toini échaufïé, l'air aussi anglais que possible, étriqué dans une redingote gris souris, M. de Cou r\ il le se casse en deux de\aiu moi et m'agite le bras en mesure comme s'il tenait le levier d'une pompe, ('.ontraste \i\ant a\ec son époux. Liane de C(^ur-

ville^ une dame automnale, possède des bajoues molles et des cheveux roussis au henné qui s'abandonnent comme un tas de foin à chaque mouvement un peu vif. Mes doigts pénètrent dans ses grosses mains trop tendres. D'une voix pâteuse, elle me dit sa satisfaction de faire ma connaissance. Après cette politesse, elle rentre son menton dans son cou, son cou dans sa gorge, sa gorge dans son estomac, se tasse sur elle-même et prend un aspect lamentable de ballon à moitié dégonflé. 11 faut ajouter, pour achever le croquis, qu'elle porte une robe dont le tissu jaunâtre rappelle l'enveloppe d'un aérostast.

Pendant ce temps, M. de Courville ne cesse d'entretenir mon oncle avec animation :

-— ■ Remm ! Remm ! Votre orangerie vous donnera le maximum cette année, mon bon ami. Ah ! ah ! vous cultivez la bergamote à parfumerie! Le rapport en sera nul! Vous verrez, j'ai essayé.

Il semble qu'un éternel chat s'obstine au fond de la gorge de M. de Courville, d'où ses « Remm! Remm! » multipliés.

xo'rRh: PF/rrr dOiRtu

Un break, puis un cabriolet type i83o se succèdent et, tour à tour, mon oncle me présente : le colonel en retraite Bernaron, trapu comme un chêne d'émond; le petit de Muzin, un colonial chic avec son casque de luxe à grand voile vert et ses handes molletières brodées de soie jaune: en (in, Nî. et Mme Loppenstein. des Alsaciens blonds comme le beuri'e, aux veux de i'n\('S(jtis. Ils se ressemblent comme frère et sceur. D'ailleurs, tout de suite, Mme Ida Loppenstein s'en explique :

— C'est à force de fifre ensemble! Depuis trente ans ! Nous s(»mmc touchours du môme nfis, mômes pensées, mtMnes désirs.

Loppenstein approuve sa femme avec un bon rire. Pendant les présentations, M. de Vierles papillonne, gai, empressé, ironique. Mais pourquoi essaie-t-il de ressembler à un clubman de la rue Rovale? Pauvre tonton, il ne sait pas combien il les dépasse tous par sa belle humeur et ses attentionsalTectueuses, — sans compter son fascinant complet auberi^ine et ses guêtres de daiFn. Avec adresse, il entraîne SCS in\-iiés à tr.n ers son a\'enuc d'oli-

viers, ses allées de bambous noirs et ses plantatio-ns de bananiers.

... J'ai le sentiment d'être gracieuse dans ma robe de crépon glaïeul, et l'ombre colorée de mon ombrelle en soie du même ton me farde. Le petit de Muzin, lieutenant aux hussards, démissionnaire, « tournille » autour de moi, afin de me manifester sa respectueuse admiration. Sa menue figure, qu'on dirait sculptée dans un marron d'Inde etcoloriée par un pinceau riche en carmin, se crispe tant il cherche à paraître plaisant. Mon oncle m'a raconté que M. de Muzin avait les goûts et le caractère d'un seigneur féodal. Il est venu se constituer un fief en Tunisie et il mène sévèrement ses Bédouins.

— Quels citronniers ! Quels mandariniers ! C'est ici le jardin des Hespérides, assure la grosse Loppenstein.

— Je ne crois pas que le paradis soit plus agréable que Bab-el-Kadra, murmure la languissante Mme de Courville.

— CetteTunisie, mademoiselle, n'est-ce pas qu'elle est grisante î s'écrie le petit de Muzin

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en retirant son casque afin d'en draper la mousseline avec plus d'élégance.

A ce moment la cloche de la maison sonna un véritable tocsin. Au premier instant, le colonel Bernaron et M. de Courville crurent au feu.

— Je reconnais la main délicate de mon moricaud, déclare mon oncle. Rassurez-vous, mes amis, ce n'est qu'une invitation au déjeuner. Gillette, mon enfant, puisque vous, Noici maîtresse de maisi^n, voulez-vous présider aux...

Sans laisser le temps à M. de\ ierlesd'ache- \er sa phrase, M. de Courville, le plus \'énérable de ces messieurs — il pinnaii parler de la (>()ur de Napoléim 111, où il axait servi comme lieutenant aux gardes — vint m'otVrir le bras, au mécontentement de M. de Muzin, qui se frappait les jambes avec sa canne.

Je ramenai mes hi'>tes \ers Bab-el-Kadra. l.es céramiques persanes de la porte, les larmiers à lui les \ertes et les boules d'or des failages chantaient dans ladi\ine lumière. Jamais autant qu'à cette minute le palais musulman

ne m'avait donné une impression de félicité plus vive.

Dans ia grande salle à manger à parements de marbre blanc incrusté de croissants rouges, je plaçai M. de Courville à ma droite. Le colonel Bernaron avaitlevélatête vers le plafond à coupole de stuc brodé comme une guipure de Venise. Il prononce sur un ton de commandement :

•— Elle a grande allure, votre, maison, Vierles. Ces princes husseinites ne regardaient pas à la dépense avant notre arrivée en Tunisie, les coquins î

— C^est un rêve des Mille Nuits et une Nuit, ne trouvez-vous pas, mademoiselle? me susurre le petit de'xMuzin, attendri.

— Et vous avez acquis. Bab-el-Kadra dans les meilleures conditions, fait remarquer Loppenstein, tandis que son regard avare juge les céramiques, les marbres et les sculptures.

— Ma foi, cher monsieur, repart mon oncle à l'Alsacien, il ne tenait qu'à vous d'acquérir ce domaine. Vous hésitiez! Moi, j'ai fourni la somme sans marchander au cheik AU Bon-

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Arous, le vendeur. Je ne m'en repens pas. C*est une bonne opération.

— Oh! Oh! fait M. de Courville sans se départir de sa raideur briianiiique.

— • Pourquoi ces « Oh ! Oh ! », très cher?

— Oh ! OIi ! reprend le propriétaire en gamine montante.

— Que diantre, mon ami, exphque/-vous, réclame mon oncle a\ec un peu d'humeur.

— Ju-li-en ! Ju-li-en ! dit a^•ec lenteur Mme de Courville tournée vers son mari, e\pli-qucz-vous.

Enfin, Ju-li-cn déclare entre les dents :

— On ne peut juger du rapport véritable d'une propriété tunisienne qu'après cinq années révolues. Vous avez amélioré, dépensé et peu récolté. Est-ce exact, de Vicries?

— Permettez ! Permettez ! ('es dépenses poiu' la mise en \alcur de Bab-el-Kadra me donnent, au contraire, dès maintenani, des rendements inattendus.

Sceptiques, le colonel et les Alsaciens souriaient à leurs assiettes. Le petit de .Nluzin. seul, approuvait chaleureusement mon oncle.

Il me demanda, tout à coup, si je montais à cheval. Sur ma réponse affirmative, il s'exclama : « Quel bonheur! » avec un tel feu que je le considérai d'un air étonné. Il rougit, tourna sept ou huit fois sa tête dans son col trop haut.

-— Moi, je réaliserai la ferme normande en Afrique, déclare le colonel Bernaron, en promenant des regards redoutables qui défient les contradicteurs. Oui, ma maison sera la grande arche où toutes les bêtes et les plantes de France prospéreront, n'en déplaise aux agronomes patentés.

— Guerre aux moutons barbarins! s'exclame Loppenstein. Je les extermine et je les remplace par les brebis de Sologne, douces, grasses, fécondes...

— ... Qui meurent de chaleur, continue mon oncle avec un sourire enchanteur.

— Si vous me faites l'honneur de visiter mon domaine de Boursouck, me chuchote le petit de Muzin en confidence, vous verrez qu'il n'existe qu'une occupation noble en Afrique : l'élevage des barbes et des poneys. Je vous

montrerai mes élèves. Certains valent les chevaux figurés sur les bas-reliefs représentant la cavalerie de Jugurtha.

... Cette évocation me rappelle ma courbature. Je me sens soudain moulue. Néanmoins je réponds avec dignité :

— Oui, j'ai déjà remarqué ces bètes à l'encolure cambrée et aux aplombs nerveux.

— M(m Dieu ! vous appréciez les chevaux avec les termes exacts d'un éleveur, s'écrie de Muzin, au comble du ravissement.

Ripostant à des paroles que je nai pas entendues, M. de Courville déclare sèchement :

— Votre Pierre Coudignac n'est qu'un utopiste. Ses entreprises échoueront.

— Connaissez-vous la dernière calembredaine de ce monsieur? demande le petit de .\.luzin.

Il rii comme s'il allait prononcer des paroles infiniment drôles.

— Non ! nous ne savons pas !

— 11 veut praii(|uer la multiplication des sloughis. Oh ! Oh !

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— Hein ! Sioughis ' Les chiens arabes du Sud ?

— Non ! Non ! Vous n'y êtes pas. Lorsque vous avez visité ia Khroumirie, avez-vous vu passer quelquefois en ouragan des bêtes effilées, tachetées de noir et de blanc, au groin en fuseau? Eh bien î voilà ce que Goudignac nomnie ses sioughis.

— Quoi, il compare le noble chien des grandes tentes à des porcs ! proteste Loppenstein. C'est honteux !

— Goudignac envoie ses sioughis au panage dans la foret. Il en perdra la moitié par vols ou maladie, continue de Muzin, réjoui.

— Laissez-moi vous entretenir d'une autre toquade de ce garçon, prononce le colonel. Trouvant qu'il faut s'inspirer de la tradition arabe, il goudronne les chameaux qu'il emploie.

■— Hor-ri-ble ! 11 gou-dronne ses dromadaires ! s'exclame JMme de Gourville, ranimée par rétonnement. Pourquoi cette a-bo-mi-nation ?

— Madame, répond Bernaron, il prétend

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qu'il leur évite ainsi les maladies parasitaires. C'est insensé de croire à ces superstitions, voilà mon sentiment.

— S'il ne commettait pas des sottises plus jL,^rosses que celle-ci, s'écrie Loppenstein, nous pourrions en rire; mais, lorsqu'il veut nous laisser croire qu'il ressuscitera la Tunisie Humaine, qu'il modifiera son sol...

— Et comment cela? demande M. de Mu- /in rempli d'une joie ironique.

— En nous donnant de l'eau ! En noyant le centre de la Tunisie.

— Pourquoi pas le Nil et ses débordements :'

— 11 y a peut-être quelque part de \ériié dans les assertions de Pierre Coudignac, fait mon oncle. Les intuitions de ce jeune homme pourraient bien nous étonner.

— Ce présomptueux n'est pas défendable, déclare M. de Courville. Je sais pertinemment qu'il dédaigne notre colonisation prudente. 11 alTecte de nous tenir pour des amateurs.

— Je me demande comment la direction dos TiMNauN publK> lin pcriiici d'iiiiaqucr la

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montagne au-dessus de la vallée de Souk-el- Kmis. Ces fouilles finiront mal, affirme le colonel. Il creuse des trous énormes. Cet innocent croit-il aux billevesées des Arabes, qui parlent d'un château enseveli en cet endroit, un château avec (je n'ai pas besoin de l'ajouter) un trésor! Ces Orientaux inventent de jolies fables.

— J'aime les beaux contes, déclare mon oncle. Et, lorsqu'ils se réalisent, quelle surprise agréable !

— Voyons ! Voyons ! de Vierles, protestent, à la fois l'Alsacien, le colonel et M. de Courville. Voyons, mon ami, vous ne parlez pas sérieusement. Il n'y a pas une once de bon sens chez Coudignac. Cela prouve qu'on peuy'être un fort en thème et un faible en raison. En agronomie, c'est l'homme routinier par excellence. Par contre, comme perceur de montagnes, c'est un révolutionnaire, un insensé.

... Pauvre Pierre Coudignac! L'éreintentils? Ils me le rendent presque sympathique. Après toutj même s'il erre dans ses travaux, j'aime son lyrisme. Tandis que ces grands

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propriétaires réunis chez mon oncle vivent dans le luxe et se contentent de diriger leur personnel, lui, là-bas, isolé, sans bien-être, tente d'améliorer un domaine ingrat. Je ne puis niV'mpôchcr de déclarer mon admiration pour sa tentative. Après ma petite tirade, silence.

— Ma chère mademoiselle, s'exclame enlin ida Loppenstein, c'est très bien d'aimer les tentatives chimériques à votre âge ; mais notre expérience nous renseigne par avance sur les résultats qu'obtiendra ce pauvre garçon !

Cette phrase déchaîne les condoléances.

Oovant m'ètre agréable, de Muzin n'est pas le moins ardent à défendre Pierre ('.(^udignac. Ils le plaignent.

Mon oncle est aussi excédé que moi de cette discussicm. Pour rompre les chiens, il propose à ses amis de prendre le café sous les bambous noirs.

— Muzin, conduisez donc Mme Loppensicin, dit M. de Vierles.

L'cx-hussard sourit jaune el emmène la pétulante Alsacienne. .Mon oncle s'approche de moi el me cliuchoïc :

— Bravo ! petite fille ! Généreuse défense de Coudignac ! C'est d'autant plus chevaleresque qu'il ne t'est pas sympathique.

Tandis que nous nous dirigions vers l'ogive végétale formée par l'entrelacs des bambous croisés à l'autre extrémité de l'allée, apparut un jeune homme coiffé d'un panama et vêtu d'alpaga bleu, silhouette d'élégante simplicité.

— Remm ! Remm ! commença M. de Courville. Tiens ! Ce beau ténébreux daigne quitter sa solitude. Ah ! mademoiselle Laverne, je vous recommande Lucien Donnelle. Voilà un héros de roman excessivement intéressant pour unejeunefille. Figurez-vous... Remm ! Remm î Oui, je puis bien vous conter cela. Figurezvous que M. Donnelle, fils d'un général commandant une brigade de la Régence, eut l'occasion de se lier avec un prince de la famille beylicale, Abd-el-Azizbey. Et ce prince devint à ce point son ami que, rompant avec la tradition musulmane qui tient cachées les femmes, il le présenta dans sa famille. Là, il connut la sœur du prince, Nefissa, d'une beauté merveilleuse, paraît-il. Naturellement,

ce qui devait arriver ne manqua pas de se produire, Lucien s'éprit de Nefissa. Triste amour. Un mariage entre une princesse beylicale et un Français est impossible. En ce pays mahométan, ce serait la fin du monde. Aussi Son Altesse le bey blâma son cousin de son imprudence et Donnelle fut prié de ne plus jamais se rendre au palais de sa houri. Maintenant, il traîne une mélancolie incurable et des idées de poète extraordinaires.

Mon oncle s'empressait au-devant du « beau ténébreux », pour l'appeler comme M. de Courville. Ses cheveux, ses veux, ses sourcils et sa moustache noirs t'aisaieni paraître son teint trop pale. Il me parut timide et doux. A peine m'eut-il été présenté qu'il sembla m'oublier. Quoique assis près de nous, il était si réellement absent de notre société qu'on le négligea. Je l'observai. Son visage me parut refléter encore quoique ch(~)se de la beauté de cette princesse musulmane qu'aucun autre Français n'apercevrait jamais. Il avait dû vivre un songe étonnant. L'ennu\eux de Muzin frétillait et ne pouvait me laisser à mes réflexions.

Il me déclarait, avec un feu ridicule, qu'il n'avait jamais bu un café comparable à celui que je venais de verser dans sa tasse^ quand Lucien Donnelle murmura faiblement :

— Bon ! Oui, mais il ne possède pas Tarome du vrai kaoua arabe.

— Avec la poudre au fond, une jolie boue, merci bien, repartit Mme Loppenstein.

Sansparaître entendre l'Alsacienne, M. Donnelle se tourna vers moi et me demanda brusquement ce qui, pour moi, faisait le charme de la Tunisie.

— La vie arabe, lui répondis-je. Et j'ai le regret de la trop peu connaître.

Il eut un sourire attendri.

• — Ah! que voilà bien nos charmantes Parisiennes, s'exclama de Muzin, contrarié.

Vraiment, ces Bédouins loqueteux vous intéressent, mademoiselle?

— Il ny a pas que des Bédouins misérables, répliqua Lucien Donnelle. C'est comme si vous demandiez à un étranger visitant Paris : « Airrtez-vous les mendiants, les camelots ou les égoutiers français? » Vous choisissez

les plus malheureux des Arabes, quelle injustice î Posez la question autrement : « Mademoiselle, les musulmans vous semblent-ils sympathiques? »

Heureuse d'ennuyer de Muzin, je repartis :

— La noblesse de leur attitude m'enchante. Et comme leurs maisons aux petits patios doivent être douces à habiter!

— Q)ue je suis content de \otre appréciation, mademoiselle. La vie orientale, croyezle, c'est la sagesse. Que vaut l'effort de Thomme devant l'immense et inaccessible Afrique?

— Pourquoi le propriétaire de Souk-el-Kmis ne vous entcnd-il pas? repart Loppenstein.

— Je ne ju^e pas M. Coudignac, termine AL Donnelle en se levant. J'exprime mon seul avis. J'aime l'Afrique poui^ sa poésie et je déplorc la colonisation qui gale ce beau pax.s avec ses hideuses fermes.

A cette déclaration, je crus \oirles cheveux de mon oncle et de ses hôtes se hérisser sur leurs tètes. Après quelques brefs compliments M. Donnelle s'éloigna. 11 était temps. Le malheureux é\itaii i'iM'age. I.r^ m.lins ,I..'r,;^.ro îo

dos, la tête penchée, il disparut à l'ombre des oliviers, poursuivant l'image radieuse de la princesse Nefissa à la petite chéchia d'or et aux yeux de gazelle.

— C'est une honte de parler comme ce monsieur, prononça durement le colonel Bernaron. Ce Donnelle devrait porter le turban et le burnous. Toute sa poésie n'est qu'un prétexte à flânerie et à lâcheté. Il faut des cœurs vaillants dans ce pays et non des rêvasseurs.

... Lorsque les invités de M. de Vierles se furent retirés, j'allai me recueillir sous la galerie de Bab-el-Kadra, près du jet d'eau à triple vasque de marbre blanc. La douceur du ciel vert et doré me fît divaguer longtemps.

Tour à tour, je confrontai Pierre Coudignac et Lucien Donnelle. Voilà ce que la Tunisie avait fait de deux Français de Télite ! M. Coudignac effarouchant en moi toutes mes conceptions de civilisée, j'inclinais plutôt pour le genre Donnelle. L'on a beau être moderne, il reste toujours un petit coin de romanesque chez une jeune fille. Je voudrais bien connaître cette Nefissa.

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