‹ Notre petit gourbiChapitre 5 sur 14 · UNE CHASSE DANS LES NEFZAS · texte numérisé non relu

UNE CHASSE DANS LES NEFZAS

CALM1-: plat, depuis quelques jours, à Bab-el-Kadra ! El c'est charmant, celte vie de nonchaloir à rorienlale!

Le malin, Zakia, inacamérisle, fait linlerses anneaux et ses petites paroles. Puis, Chadli, le f^room-crapaud, grimace du jardin. Je niunle à cheval à travers l'oasis scintillante au leu rose du malin. Mon oncle ret^oil parfois un chcik ou un khalil'a, personnages aux habils llcur de pécher, lilas, amadou, ambre, qui semblent arrixei' en droite lif^ne de Bagdad. Ces musulmans de condition me prodiguent le miel elles pierreries de leur langage imagé.

lui présence de ces .\rabes de bonne C(^mpagnie, M. de X'ierles se \eut excessivement

Parisien. Il se flatte de leur donner une haute idée de notre civilisation et il croit devoir être si spirituel que ces pauvres cheiks ne peuvent soupçonner la finesse de ses sous-entendus.

L'après-midi, sieste. Un hamac suspendu entre deux palmiers. Est-ce assez style Paul et Virginie? Au besoin, un nègre m'éventerai t avec des plumes d'autruche. Mon oncle me Ta proposé sérieusement. U Africaine de Meyerbeer,quoi ! Ne soyons pas ridicule, usons avec modération de l'exotisme. Vers le crépuscule, petite promenade vers la mer. Une vieille casbah, qui connut les assauts successifs des Levantins, des Portugais et des Espagnols, m'attire. Ses fortifications dorées se réfléchissent dans une eau violette. Quelques barques djerbiennes, des sakolèves qui ressemblent à des flamants roses, montées par des hommes de bronze, et, plus loin, un steamer noir et vermillon, voilà de quoi retenir ma rêverie jusqu'à la nuit.

Assis sur un créneau, M. de Vierles appuie ses mains sur sa canne et son menton sur ses mains. Il demeure immobile, Tœil perdu vers

le large, le front plissé. Pauvre cher oncle ! En ces instants, j'imagine qu'il fait un sombre retour sur sa jeunesse. Il avait été fiancé, et une mort rapide, stupide, emporta celle qui devait être Mme de Vierles. Jamais il ne m'a entretenue de cet événement lugubre. Mais, chaque fois que je le vois s'abandonner et devenir tout à coup un vieux monsieur attristé, je suis certaine que le passé remonte à sa mémoire et qu'il se plaint d'avoir \écu célibataire, sans afTection, sans enfants.

— Et toi, (jillette ? me semble crier à ce moment, une voix lointaine.

Oh! moi, je ne mérite pas encore le titre peu envié de « demoiselle montée en graine». Pas de précipitation. Et Dieu me préserve surtout de chercher mari en cette Tunisie 1 Les colons deTune ou l'autre espèce ne meséduisenl pas! Pierre ('.oudif;nac me fait peui' cl le charabia agronomique des amis de M. de Vierles me réconcilie avec les conférences si chères à petite mère.

... Toiii à coup, mon oncle sursaute, lève sa caïuic cl s'écrie :

— Ah! par exemple, Gillette, j'oubliais de te prévenir que M. de Gourville organise une chasse dans les Nefzas en ton honneur.

— Une chasse?

— Eh oui ! une chasse aux sangliers dans le pays le plus sauvage, le plus escarpé, le plus pittoresque. Tu ne semblés pas ravie.

— Oh ! mon oncle !

— Quel ton pleurnichard est-ce là, mademoiselle ?« Oh ! mon oncle ! » Expliquez-vous, que diable !

Je suis parfaitement heureuse avec vous

tout seul, à Bab-el-Kadra.

— Ah! coquine, l'un de ces jours, tu me feras fondre en larmes d'attendrissement... Quoi qu'il en soit, Gillette, nous accepterons l'invitation de Gourville. Tu t'amuseras. Je te le promets; Pierre Goudignac dirigera l'expédition et Donnelle, un fusil remarquable... Mais pourquoi ris-tu ?

— Association d'idées burlesques, mon oncle. Le contraste de ces deux messieurs... Se connaissent-ils?

— S'ils se connaissent! Je te crois.

— Et ils s'estiment?

— Ils se méprisent.

— Naturellement! Décidémeni, je suis enchantée de participer à cette chasse. Je serai même ravie si...

— Si, quoi ?

— Si je n'y rencontre pas un certain petit monsieur ennuyeux.

— Tu veux parler deMuzin? Quelle injustice ! Un charmant cavaher.

— En eiïet, il est tellement aimable que, si je faisais panache avec mon cheval, il s'écrierait : « Merveilleux ! Je n'ai jamais vu culbuter avec autant de grâce, mademoiselle, v

— N'raiment d'>mmage, ton antipathie!

l^'ortune, j(jli homme, beau nom, de Mu/iii.

Les yeux écarquillés par une leinie ln^rreur. je me récrie :

— Vous m'épouvantez I Quesignilie?Dc ma vie je ne reverrai plus votre hussard.

M. de Viei-los éclate de rire. Il lait tiUirnei son jonc d'un air «guilleret et il prononce :

— Saperlipopette ! ma chère, me voilà bien renseigné. Je préviendrai tes parents.

Ces paroles ambiguës m'irritent et je proteste :

— Sachez, mon oncle, que je ne suis pas venue en Tunisie pour me marier. Ah! mais non !

Nous avions chevauchétoute la journée dans un « bled » stérile, hargneux, qui me faisait regretter la douceur de nos campagnes françaises. Pas un arbre! Des cailloux. Pas d'herbe ! Des jujubiers épineux. Vers le soir, un petit village à la mode provençale : toits couverts detuiles romaines, bastidons ocrés, cheminées de briques, apparut à la base d'une montagne noire de brousse : Aïn-Abiod. Un drapeau flottait au pignon d'une maison plus haute que les autres. Des voix méridionales françaises retentirent et elles m'émurent après ce long parcours en terre d'Islam. Devant un seuil, des enfants jouaient à la marelle et se disputaient avec les gros mots en usage à Tarascon ou Montélimar. Sur une enseigne, je lus :

« Grand-Hôtel du Midi. »

— Voilà la chétive auberge où nous passe-

NOTRE-: PETIT GOURBI gS

rons la nuit, m'avertit mon oncle. Ce sera primitif.

— Charmant, au contraire.

Parmi des valets bédouins aux chéchias graisseuses, une paysanne en bonnet ruche s'avança vers nous et nous souhaita la bienvenue. Un Hux de paroles sonores retentirent et nous en goûtâmes la musique. Preste, douce, avenante, Mme Marius Castimbalou nous conduisit à nos chambres carrelées de briques rougies. Aux murs chaulés, des chromos représentaient Avignon et les taureaux de la Camargue. Dans la cour intérieure, une pauvre vieille Arlésienne, la mère de Mme Marius, presque aveugle et impotente, se traînait le long du nuir, une main sur le crépi, l'autre main appuyée sur un bâton. Son visage honnête et douloureux se tourna vers nous et elle mui-mura :

— Bientôt, je ne traverserai plus ce patio. Il y a des fois où je m'imagme que je rentre chez moi, à Arles. Les enfants ont \oulu venir en Afrique. Dieu les bénisse! Moi, mon ûme est restée là-bas. il fait meilleur manger son

pain sec au cher pays que de la viande chez les Arabes. Enfin, les enfants sont courageux, il ne faut pas qu'ils m'entendent.

Dans la rue d'Aïn-Abiod, quelques cultivateurs conversaient en patois. La cloche d'une chapelle tinta l'angélus. Les sons nous parurent grêles et craintifs, au pied de la grande montagne habitée par les fauves. Cependant, quelle douceur subite, quel rappel de France!

— Voulez-vous passer à table, monsieur et madame, nous invitait la brune Mme Castimbalou.

Hélas! l'aïoli et Tail sous toutes ses formes déconcertèrent nos estomacs.

— Ah ! vous êtes des gensses du Nord î s'exclama gaiement notre hôtesse. Vous n'êtes pas habitués.

— Fichtre non ! ma brave femme, pas habitués du tout, repartit M. de Vierles.

Et nous dûmes nous contenter d'un saucisson d'Arles, dont vingt tranches au moins ne purent satisfaire nos appétits de cavaliers. Comme nous n'avions pas encore sommeil, nous parcourûmes l'humble village, — quel-

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ques petites maisons en désordre. Au crépuscule, l'ombre entourait, isolait, diminuait chacune de ces constructions économiques.

Deux vieilles dames en mantelets de jais et capotes antiques, des lanternes au poing, s'en venaient à notre rencontre. Craintives, elles levèrent leurs lumières :

— Ah! par exemple. Monsieur de Vierles !

— Mesdames Castagne! L'heureux hasard !

Mabiteriez-vous Aïn-Abiod? Et votre frère, le commandant Cougourd?

— Comme il sera heureux de vous revoir! Je vous en prie, suivez-nous... Ah ! c'est votre nièce? Oui, nous habitons ce méchant trou par la volonté de notre frère.

ChcFiiin faisant, j'apprends que le commandant Cougourd, ancien contrôleur de la région, aida inon oncle dans l'acquisition de Rab-el-Kadra. Le \'ieil officier vit avec ses deux scrurs, deux veuves mariées à deux frères. Ces dames, des Lozériennes, gémissent d'être obligées de \ivre lmi Afrique. .Mais maintenant, elles \- mourront.

— Pourquoi cela? qui vous empêche?...

Mme Balsamie Castagne me prend le bras et

comme nous passons devant un petit enclos, elle pousse une barrière et sa lanterne éclaire une tombe :

— Mon fils Adrien, trente ans. Comprenezvous? Il est là, je ne puis plus le quitter. Maudite Afrique !

Nous atteignons un grand bordj aux ouvertures en fer à cheval, entouré par un jardin touffu : palmiers, chênes-lièges, caroubiers, micocouliers, térébinthes.

— Une idée du commandant d'avoir construit cette maison à l'arabe, gémit Mme Eulalie Castagne. Fifille et moi (ici, un regard jeté à Basalmie, cinquante-cinq ans), nous étions gênées, dans le commencement, d'habiter une demeure d'aspect musulman, ces maisons où les Tunisiens enferment leurs épouses. Pouah !

— C'est vrai, Mimi (ici, coup d'œil de Balsamie à Eulalie, soixante ans). Heureusement, nous avons le gouvernement de nôtre intérieur.

SOT RE piirrr gocrbi ijj

J'allais m'en apercevoir. La porte poussée, une odeur aigre et moisie me saisit à la gorge. Jamais les \ olets ne doivent être ouverts. Mobilier Louis-Philippe, cou\ert de reps grenat; bibelots, coquilles, un médaillier avec des croix d'honneur aux rubans rongés des mites ! panoplies rouillées, mornes portraits de famille, rideaux épais, tentures, atmosphère étouil'ante.

Le commandant se présente, noble visage de soldat. Il avance, les bras écartés.

— Excusez-moi, je suis axeugle depuis un an. Le soleil d'Afrique m'a brûlé les \eux. Ah! ne plus \oir cette belle Tunisie que j'ai conquise, que j'ai adrjiinistrée ! Xe plus \oiimes tirailleurs, mes spahis!

— Si tu niHis a\ais écoulé, commandant, s'écrie l''iiille, lu serais revenu à Mcndc cl tu verrais aussi clair que Mimi. là Adi-ien \ i\ rait encore. Wnn Dieu !

L a\cugle haussa les épaules. Ses siiiurs me prcaneat chacune par un poignet, m'obligent à iii'aiicoir dans im coin, me cernent et coa)meiicent lu ne après l'autre, ou li ailes deux

ensemble, à m'adresser des exhortations pathétiques :

- — Tous nos malheurs sont venus de ce pays d'Arabes. Mademoiselle, défîez-vous, ne vous laissez pas séduire. L'existence au milieu de ces abominables gens n'est pas possible. Les colons, même, ce n'est pas du monde ordinaire, ils sont déjà à moitié des « bicots ». Et nous qui avions l'habitude de notre belle cathédrale de Mende ! Et de nos rues bien ombreuses ! Et de notre appartement frais !

— Parlons-en, on y meurt de froid dans ce caveau, s'exclame le commandant, avec une espèce de rugissement. Moi, j'aime la chaleur, la clarté.

— Mais, Cougourd, tu n'y vois plus, dit Mimi.

L'ancien oflicier fait un geste poignant et prononce :

— La lumière! je fixais le soleil comme un aigle quand j'étais jeune lieutenant. Hélas !

Mmes Castagne nous reconduisent jusqu'au seuil de leur jardin, et Fifille nous confie que, lorsqu'elles nous ont trouvés, elles revenaient

d'essayer la cloche de leur paroisse. Oui ! Oui ! elles font construire une petite église — oh! dame, toute petite — et elles ont fait venir de Lozère un vieux prêtre retraité qui deviendra le curé d'Aïn-Abiod.

— Nous dépensons si peu î Au moins, notre argent nous fera croire, quand tintera Tangélus, que nous sommes dans un village lozérien.

... Pauvre P'ifille et pauvre Mi mi ! Lorsque je m'endors, je n'ai plus en\ie de rire. C'est leur province qu'elles \eulent recréer en Afrique, autour du tombeau d'Adrien.

A six heures du malin, le « Grand-ll(\tel du Midi » fut réveillé par des appels impérieux. Pierre Coudignac en cow-bo)-, c'esi-à-diro vêtu de toile kaki, guêtre jusque par-dessus les genoux, coifïé d'un vaste chapeau de toile renforcée de til d'archal et maintenu par une courroie de cuir, nous réveillait sans grâce. Il alla jusqu'à donner du pied dans la poiie.

Mme Marius Castimbalou, en petite camisole et les cheveux sur les épaules, ouvrit à cet assaillant qui nous réclama d'un air ta-

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rouche. Lorsque mon oncle parut, M. Coudignac s'exclama, sans aménité :

— Pressez-vous, monsieur de Vieries, vous arriverez en retard. Je suis chargé de vous conduire au Djebel Djemil, rendez- vous de la chasse.

— Eh bien ! monsieur, repartit mon oncle en prenant son grand air (taille cambrée, la tête un peu rejetée sur l'épaule gauche), eh bien ! nous arriverons...

— ... En retard, oui, monsieur. Mademoiselle, continue le colon, après un bref salut, il iaudra vous habituer, en Afrique, aux levers matinaux.

... Ah çà ! ce monsieur voudrait-il me régenter? Il est surprenant! Je lui réponds, d'un ton gracieux, que les sangliers des Nefzas auront la bonté d'attendre un peu ma visite. Il rougit et piétine, afin de se donner une contenance. Là-dessus, je vais me coiffer, sans hâte, d'une petite capeline qui m'évitera les coups de soleil; et nous partons.

Malgré lui, Pierre Coudignac mène le train. Il s'en excuse :

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— C'est la faute de mon poney khroumir, mademoiselle.

Je flatte sa vanité en vantant cette jolie bète noire comme l'ébène, aux naseaux roses, qui danse plutôt qu'elle ne trotte.

Il roui^it de satisfaction. Chaque fois que le :.an^ monte à son teint brun, le colon me semble vul/^^aire, un garçon boucher avec son cou puissant, son menton carré, ses joues charnues. Cependant, je sens qu'une ^'ic mai^nilique palpite en lui. Et c'est beau, lorsqu'on pense aux petits Parisiens pales comme des cierges, de rencontrer un athlète dont la volonté éf^ale l'endurance. Nous commençons à grimper la montagne harcelée de palmiers nains et de jujubiers.

— Suivez la piste, mademoiselle Laverne. me conseille notre guide.

Quelle piste? Il est bien bon, ce monsieur! Ah ! il est joli, le chemin ! A chaque moment je dois enlever mon che\al et sauter les rejets '!es oliviers sauvat^es.

l'ne sonnerie de cors de chasse retentit audessus de nos tètes dans la foret. Les »mdes

sonores se propagent dans l'immense plaine, au-dessous de nous. C'est saisissant, imprévu, ces vieux airs de France dans ce bled africain. J'arrête mon cheval, afin de mieux écouter.

— Songez que M. de Courville nous attend, mademoiselle. Nous arriverons les derniers au rendez-vous.

Cette fois ma mauvaise humeur éclate. Il avait bien besoin d'interrompre ma belle rêverie. Et je riposte :

— Si MM. les sangliers reçoivent à heure fixe, ils se passeront de ma présence.

Cette fois, Pierre Coudignac ne rougit pas. Il me fixe, un regard de tigre. Puis, il rattrape mon oncle et chevauche botte à botte avec lui sans s'inquiéter de moi. Tant mieux! Je les suis, sans hâte, et je souris. Ils seront bien obligés de m'attendre. Oui, oui, mon petit colon, tu peux bien tourner la tête vers moi d'un air courroucé, je ne presserai pas mon cheval. .

Conversation vive et animée entre M. de Vierles et Coudignac. Aux mots qui m'arrivent, je comprends que celui-ci étonne mon

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oncle avec ses prétendues découvertes. II fait allusion à des ruines romaines. Ah î ces immenses travaux des Latins! Souk-el-Kmis est situé sur" une cité antique. Par conséquent, cette ville possédait, jadis, un admirable service h}draulique. D'où venait Teau ? L'eau existait ! Q^-i^st devenue l'eau ? S'il y avait de l'eau ! Etc..

(2hose curieuse : mon oncle, intéressé, se penche, écoute, se tait répéter certaines affirmations. Il adjure Coudignac de continuer ses recherches. Mieux encore : au nom de sa passic^n pour l'archéologie, il lui (^lïre de l'aider dans ses fouilles. Non ! Non ! le Ci^nquistador refuse. Il xeul être seul à triompher. II jure qu'il réussira, niais que ses petits mo\ens le retardent seulement.

— Ce sera merveilleux ! merxeilloux? s'exclame .\L de \'ierles.

Qu'est-ce qui sera merveilleux! Après tout leurs histoires ne m'intéressent pas du tout.

La fanfare des cors de chasse nous arrive, éclatante. A l'ombredun boisdechéneszéens, fastueux avec leurs branches énormes qui re-

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tombent en pendentif, j'aperçois M. de Courville, vêtu de toile blanche et raide comme la justice, sur un cheval blanc. On dirait une sinuie cie neif^e. Près de lui, quclic opposiiiou ! Lucien Domicile, courbé sur un pone\' couvert Lfun lé^ei^ burnous, s'alanguit et ne paraît pas a\'oir plus de consistance que la laine de soj:i manteau.

™ Pourquoi ne coiffe-t-il pas la chéchia, ce Donnelle? me dit Pierre Coudignac en se retournant vers moi.

— Mon Dieu î la jolie tache rouge d'un fez vaudrait bien le casque de M. de Courville, répliquai- je.

Il sourit avec une belle humeur un peu méprisante en me désignant Lucien Don nelle.

~ Est-ce curieux! reprend-il; il semblerait que la seule fréquentation des Arabes vous aveulisse !

M- de Courville, l'impétueux colonel Bernaron, la molle Mme de Courville posée sur un mulet tenu en laisseunpar Bédouin, le ménage Loppenstein habillé d'un drap roux

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comme leurs cheveux, s'empressent autour de moi. Et Ton me prévient :

— Chasse magnifique en perspective. Vieux angliers féroces, marcassins, laie ônorme.

Vous allons nous amuser.

— Ile! Jo X'iorlos. axL'rlil niéchammeni le colonel f^ernaron, faites attention de ne pas luer les « slouf^his •» de M. Coudignac pour des san^^liers.

Sans se piquer à cette allusion, le colon repart ^'aiement :

— J'ai précisément loué au ^gouvernement tunisien quelques centaines d'hectares de forêt dans cette rét;ion, et mes sloui^his, comme \ous appelé/, mes porcs noirs. t?'Ottent aussi \ ito que des lauxes. Epargnez-les.

- Enchâsse! EnchasselcommandeM.de nur\ille.

. Va il vient me présentei" un amoin* de tusil à criasse niellée par un (Mièvre s\Tien.

Pour ne pas le confarier, j^accepte larme mais je déclare que, ne sachant pas tirer, je m'abstiendrai de m'en scr\ir.

Le gentihoninio s'incline a\ec un air que

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je traduis par : « C'est entendu ! Je vous offre cela comme un joujou ! »

Je suis si piquée que je décide, coûte que coûte, de tirer mon coup de feu.

Au moment de m'élancer à la suitedes nemrods, Lucien Donnelle s'approche de moi et me déclare que,quoique bon tireur, ces tueries lui répugnent. Il ajoute, avec un geste de peintre qui enveloppe la forêt :

— Tandis qu'on ne peut se lasser d'errer paisiblement sous ces arbres centenaires. Les Arabes contemplatifs prennent plaisir à s'asseoir sous un chêne-liège planté dans une clairière et, pendant des heures et des jours, ils observeront les jeux de la lumière sur les herbes, la plaine, les monts, le ciel. Les colons, continue-t-il avec amertume, affectent de croire les musulmans incapables de penser. Ils pourraient bien se tromper. Pourquoi ne serions-nous pas les barbares?

En me posant cette interrogation, le mélancolique visage de M. Donnelle se nuance de malice.

— Est-ce une preuve de civilisation qu'une

agitation et une dépense immense d'énergie ? continue-t-il. Les muscles de ces messieurs travaillent beaucoup plus que leurs cerveaux. Ils ne s'en doutent pas. Avez-vous l'intention de galoper à leurs trousses, mademoiselle?

La politesse captieuse de IVl. Donnclle me charme et je crois devoir lui répondre qu'il ne m'agrée pas plus qu'à lui de m'époumoner à la poursuite des sangliers.

— Je ne comprends que deux existences, reprend doucement Lucien Donnelle : ou bien la béatitude d'un monastère situé dans un paysage idéal; ou bien le bonheur musulman au fond d'un palais de marbre blanc parmi les jasmins et les jets d'eau.

Sa voix s'est émue. Il se tait. J'ai bien envie de l'interroger sur son exquise princesse Xelissa. 11 se drape dans son burnous, qui flotte au vent, et murnuii-e :

— On ne saura jamais quel abîme sépare les deux civilisations frani;aise et inauresque. F^Iacés en face les uns dos autres, nous ne nous comprenons pas cl nous voulons nous juger. Ma famille, de \ieille tradition nor-

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mande, n'a pas été la moins acharnée à combattre mes goûts, j'ai, pourtant, approché le bonheur, et, maintenant que je l'ai vu, tout me semble vulgaire et lugubre. Ah! surtout, j'abhorre notre mouvement grossier qu'on appelle : colonisation. Croyez-moi, mademoiselle, aucun de ces compatriotes, ne peut être capable d'idéal, et, par là, j'entends l'idéal dans son sens le plus élevé, le plus universel.

Je trouve le fiancé malheureux de la Princesse Lointaine tout à fait délicieux. Par comparaison, M. Coudignac me semble de plus en plus barbare.

— Garons-nous, mademoiselle !

Vivement, Lucien Donnelle saisit la bride de mon cheval et m'attire derrière le tronc d'un arbre. Nous entendons le bruit cadencé d'une cavaldade : Bada douf ! Bada douf ! A cinquante mètres devant nous, d'un taillis de diss, s'élance une affreuse bête terreuse, aux petits yeux sanglants. J'épaule mon bijou de fusil et, pan ! au hasard, sur le sanglier. Un aboiement de détresse répond à ma détonation. Qu'est-ce que j'ai fait?

— Ah I mademoiselle Gillette, crie Pierre Goudi^nac en arrivant \ers nous au ^'alop, vous \cnez de blesser le meilleur chien de M. de Gourville.

Kn efïet, la jiieute sui\ail la betc, recrue et fumante.

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