‹ Notre petit gourbiChapitre 6 sur 14 · I.e pauvre chien ! Je saute à terre et je cours à lui · texte numérisé non relu

I.e pauvre chien ! Je saute à terre et je cours à lui

— Bah! il est touché à la queue! 11 n"\ a que demi-mal, s'écrie le colonel Bernaron, jovial.

— .\ la queue! Ah ! ah ! A la queue ! répète M. de Gour\ ille, f^lacé.

— Mes excuses, chei" ami, dit mon oncle. Vous sa\ezque Gillette n'a jamais tiré. Alors?

— • A la queue! A la queue! X'oyons cela, ressasse le i^.iaitre de la chasse.

lu lorsqu'il s'est en lin rciidu c<'>mpte de la lé'^ère blessure lIc son chien, il \ ieni me serrer la main : une deux, une deux, à la manière anglaise. 11 me pardonne !

— Nom d'un petit bonhomme, me chuchote mon oncle, il t'aurait fait passer au <>)nstîil de .^'Lierre, si tu a\ais tue son braque.

iio NOTRE PETIT GOURBI

— Avec cet incident, nous avons perdu la chance de rattraper notre sanglier, maugrée Coudignac.

Comme je le déteste! Voilà tout ce qu'il trouve d'aimable à prononcer î Je suis bien assez ennuyée de cette aventure.

Au déjeuner sur l'herbe, je veux dire sur des tapis khairouanais étendus sur le sol, je réserve toutes mes attentions pour le suave Lucien Donnelle. D'ailleurs, Coudignac semble parfaitement indifférent à ma présence. Il bavarde sur ses derniers déblaiements. Le colonel, et jusqu'à Mme de Courville, complètement anéantie et comme dégonflée par la fatigue, l'écoutent sans rire. Quelle bonté! Ce lauréat de lycée m'horripile. Je fais ceci ! Je ferai cela! Je réaliserai ce projet! J'exécuterai mon plan ! Je poursuivrai mes fouilles ! Oh ! qui me délivrera de cet actifpersonnage? Plutôt s'étendre sur la natte d'un harem toute sa vie et respirer des jasmins. Comme j'approuve M. Donnelle.

SOUK-EL-KMIS

Skcheressf: et famine. Une chaleur pré.

malurée nous accable. Grâce aux chameaux qui tournent les norias du jardin de mon oncle, et à son diligent ^^érant Hassen Mahmoud, dont la to^e rose rôde autour des plantations menacées par le feu du ciel, les arbres et les pelouses demeurent verts. C'est même une féerie, une poussée de sève inouïe, des cataractes de fleurs.

Mais lorsque je contemple le bled de la terrasse du vieux palais, quelle désolation! 11 ressemble à un paillasson sur lequel des pieds innombrables se seraient frottés. Des troupeaux minables, vaches à l'échinc rocailleuse et moutons soutTreteux poussés par des Tuni-

112 notrl: petit gourbi

siens décharnés, cherchent en vain leur nourriture. Le soleil se venge. Son éclat a le tranchant d'un acier. Je plains de tout mon cœur ces misérables Bédouins.

— Imprévoyance ! dit mon oncle. Si ces pauvres diables avaient eu soin d'ensiler une partie de leur fourrage, ils ne verraient pas aujourd'hui crever leurs troupeaux. Ah ! ah ! messieurs les Bédouins, vous chantiez et vous vous gaviez ! Eh bien ! dansez, maintenant.

L'index dressé sur la tète de M. de Vierles, je déclare son inhumanité odieuse. L'Afrique a développé chez lui des instincts sauvages.

— Mahmoud ! Mahmoud ! appelle mon oncle.

Le gérant arrive à petits pas précipités, s'incline, une main sur le front, attend avec un suave sourire Tordre de son maître.

— Mahmoud, as-tu fait ce que je t'ai recommandé?

— Oui, Sidi, j'ai reçu les troupeaux du douar Menzel sur vos prairies de Bou-Alfa. Les voilà sauvés.

Souple révérence d'Hasscn, doigts au turban,

NOTRE PETIT GOURBI ii3

trois petits pas en arrière, demi-tour, et, de son allure de fourmi affairée, le gérant disparaît derrière les citronniers-bergamotes.

Je me jette dans les bras de mon détestable, et adorable oncle, et je fais amende honorable*

— Méchant ! Pourquoi vouliez-vous me laisser croire que votre cœur était aussi desséché qu'une piste au soleil?

Tout à coup, attendri, il me prend la tête entre les mains, me regarde et ajoute:

— Eh ! Eh ! votre caractère emporté pourrait bien vous jouer de vilains tours. Vous êtes impulsive, mademoiselle. Ces yeux noirs veulent juger au premier regard les gens et leurs actions. Apprêtez-vous à bondir de..., de colère. Je vais nous apprendre une nouvelle désagréable : nous allons partir, dans un instant, pour S(mk-el-Kmis.

-^ Encore ! Ah ! quelle... scie !

— Bravo! Frappez du pied, charmante enfant. Délicieux langage ! Enûn si vous délestez Coudignac, rien no vous oblige à m'accompagner. Je viens d'être avisé par lui d'une découNcrie surprenante. Sa loime est réelle-

ment installée sur l'ancien domaine de ConsuetuSj civîs romaniis. Il me montrera une inscription lapidaire étonnante... Ta curiosité n'est point piquée ?

— Pas le moins du juonde. Je méprise les vieux cailloux truqués qui ébahissent les archéologues de sous-préfectures.

— Quelle outrecuidance ! Votre oncle goûte CCS « vieux cailloux », comme vous les nommez, et je pars. Reste à Bab-el-Kadra. Je ne te force pas à cette chevauchée.

— Mais il me plaît de ne pas vous quitter d'une semelle, car je vous aime bien, vous, mon oncle, et votre présence me fera oublier celle de votre entrepreneur de fouilles.

Pendant notre course vers Souk-el-Kmis à travers une campagne, calcinée, je déclare à mon oncle que la colonisation française ne pourra jamais changer les climats et que l'Afrique restera l'Afrique. C'est folie de prétendre fertiliser un sol mort. Ah ! le fameux grenier d'abondance des Romains est vidé à tout jamais.

— Tiens î Tiens ! ma nièce, les questions

SOTRE PETIT GOl'RBI ii5

d'agriculture vous intéresseraient, maintenant? Malgré vous, l'influence du milieuagit. Vous commencez à raisonner..., à faux d'ailleurs, sur l'avenir de la Régence. Ma chère enfant, que diriez-vous, cependant, si Coudignac trouvait le moven d'abreuver ce bled brûlé, ce bled aussi désertique que la lune?

— Je ne dirais rien, parce que ce n'est pas possible.

— Oh! Oh! le mot impossible n'est pas...

— ... Français I Oui, oui, mon oncle. Mais ici, nous nous trouvons en terre d'Islam, où le fatalisme réduit au néant les possibilités humaines.

— Quelle phrase magnifique! Un vrai philosophe, cette Gillette... « Où le fatalisme..., les possibilités humaines ! » Splendide pensée, que je me garderai, d'ailleurs, de faire graver au seuil de Bab-el-Kadra. Cela sent son Lucien Donnelle, ce monsieur musulmanisé. Son Altesse le bey ne sait pas quelle recrue elle perd !

— Ne vous moquez pas de M. Donnelle. Je partage ses goûts, mon oncle. Quelle sagesse î

— Oui. la sagesse du fainéant. Pardon pour

ii6 NOTRE PETIT GOURBI

ton héros romantique, le mot m'a échappé. J'allais riposter, quand nous entendîmes le bruitsonored'une galopade sur un sol qu'on eût dit creusé et tendu sur une armature de roches souterraines. Sans chapeau, ses cheveux roux auvent, son menton de légionnaire romain plus carré que jamais, le centaure accourait vers nous. Une véritable joie communiquait de l'émotion à ses moindres paroles.

— Suivez-moi, mes chers amis, s'écria-t-il. Comment cela? Me croit-il de ses amis?

Passe encore pour mon oncle ! Enfin, il faut être indulgente sur les nuances avec les barbares. Nous grimpons, à sa suite, un sentier en lacet dans la montagne. Nous dépassons son horrible hutte et, enfin, nous nous arrêtons devant une sorte de grotte artificielle, car des murailles cyclopéennes épaulent cette excavation de la montagne.

— J'ai découvert les immenses caves du citoyen Consuetus, nous explique le colon. Le directeur du service des antiquités à Tunis est venu les visiter. D'après lui, les inscriptions lapidaires établissent, d'une façon indiscu-

table, que ma ferme s'étend sur l'ancien doinaine latin. Puisqu'il en est ainsi, toutes les espérances me sont aujourd'hui permises.

V^'oulez-vous visiter ces caves romaines, mademoiselle?

Un Bédouin, qui marche en levant haut les Dattes comme un coq maigre, apporte une ampe à acétylène, qu'il tient avec la mine ïlTarée d'un soldat apercevant un obus dont a mèche brûlerait. A sa suite, nous nous engageons dans la galerie ravagée plutôt que léblayée. Des quartiers de roches et des nasses de terre rendent la marche incertaine, langereuse. K\ quelle humidité ! Je glisse sur e sol argileux, et M. Coudignac me rattrape à a \()lée, c'est le cas de le dire. J'allais salir ilïreusement mon amazone. Ma foi ! J accepte .on bras solide. Tout à l'heure, je le remer- ;icrai'avec un petit merci bien sec.

— Trois cents muids pouvaient tenir dans ette cave. Cela suppose des vignobles splenlides, mademoiselle. Remarquez la beauté des 'oûtes. Ces souterrains doivent se prolonger (eaucoup plus loin.

ii8 NOTRE PETIT GOURBI

Je secoue ia tète de temps à autre, afin d'être relativement polie. Et puis, au fond, je commence à être intéressée. Je conçois l'importance de cette découverte.

A la sortie des caves, le Bédouin ne peut arriver à éteindre l'acétylène. Il souffle, il souffle à perdre haleine. Il soufflerait jusqu'à demain. Mon oncle rit de bon cœur.

— Crétin ! s'exclame le doux Coudignac. Et il tourne une molette. La lumière s'éteint. A cent mètres devant nous, près d'une arche

ruinée, envahie par les ronces, un garçonnet arabe, vêtu de rouge, danse, tandis que trois femmes sveltes comme des Diane frappent en mesure dans leurs mains pour accompagner les bonds du petit papillon vermeil. Au-dessous, le bled immense, couleur de vieil or. Quel tableau ! Et, tandis que je le contemple, mes oreilles entendent, malgré moi, cette navrante conversation :

— En fait d'ouvriers, lorsque je suis arrivé à Souk-el-Kmis, j'ai commencé par faire travailler cent porcs. Ils ont purifié mon sol, mangé la brousse et les limaces; mes truies ar-

SO I RE PE ri 7 • (r 0 1 1< BI I 1 g

rivaient même à cerner les liè\Tes et à les dc- \urer.

— Ah! ah! voici d'où vient leur appellation bien méritée de sloughis, répond mon oncle qui rit Ju bout des lè\res.

Le récit de ces porcs sa\ants, de ces porcs terrassiers et laboureurs ne lamuse pas plus que moi.

1 leureusement , Iheure du déjeuner \a nous permettre de mander sans parler. Il est servi sur une table de pieri'e, un dolmen s'il vous plait ! Des eucal\ptLis nous ombra/L^ent, plutôt mal. mais ils aromatiseront notre repas. D'étranges tleurs jaunes nous entourent.

- Des bouillons-d\ii\ m'apprend Coudii^nac. liep ! /.oi\ih ! au trot. Amduch, le rôti, rjialdi, les boissons, et plus \ iie que celai

•La négresse, le i^ardien marocain eles troui>eau\, les tellahs, s'empressent.

- Il est d'usage, mademoiselle, de boire, dans les repas arabes, du droli. \'oulez-vous en LioiUer ?

Linquiélanie liqueur bleue? Merci.

— Elle est fabriquée avec de la graine de lin et de l'eau de rose.

— Seigneur ! Un cataplasme. Merci ! merci !

— Vous ne me refuserez pas du châlebh? C'est délicieux.

— Drôle d'odeur, et cela ressemble au lait de chaux des maçons.

— Cependant, Zorah l'a préparé avec de l'amidon, du lait et de la verveine.

— Grand Dieu ! un empois, maintenant!

— Vous vous contenterez donc de ce thé à la marocaine. Une pincée de menthe en relève le goût.

— Volontiers ! Mais, monsieur Coudignac, je croyais que vous détestiez les mœurs arabes et je vous vois boire ces drogues !

— Permettez, mademoiselle, je distingue entre les erreurs des musulmans et leur cuisine, parfois savoureuse. Je passe même pour un arabophile auprès de mes compatriotes. Songez que je me contente d'améliorer les bœufs ou les moutons arabes, au lieu d'en importer de Normandie ou de Sologne. Sévère pour mes Bédouins, je ne vais pas, comme

certains violents, jusqu'à les brutaliser. Ah ! être juste, toujours, comme c'est difficile!

Je grignotais des bananes et des goyaves, le déjeuner terminé.

— Vingt-sept degrés à l'ombre! annonça le colon. Température très supportable.

Un ronflement nous fit sourire. Mon pauvre oncle s'était endormi, la tête appuyée contre un eucalyptus. La plaine miroitait au soleil.

— Vous ne souffVez pas de cette chaleur, vous, une Parisienne?

J'assurai que les Parisiennes n'étaient pas forcément des scnsitives et que j'avais toujours aimé la campagne, avec ses inconvénients.

Il me fixa d'une façon qui eût été gênante, si je n'a\ais senti un regard camarade. Mon oncle dormait toujours, le menton appuyé sur un.impeccable gilet de piqué blanc, ses fines bottes croisées.

Pierre Coudignac contemplait la plaine tra- \orsée par une h^ntaine caravane, j'aficctais do peler une orange avec soin. Les fellahs de notre h«'>te étaient rentrés dans leur gourbi.

D'un ton grave, presque doctrinal, le jeune homme prononça :

— Maintenant, je suis devenu un demi-sauvage ;m.ais je ne me suis pas habitué sans peine à ce bled. Les premiers soirs, lorsque je regardais ce panorama d'Afrique, je ne lui trouvais pas d'âme. Cultiver en France, dans sa province, c'est une douceur. Le sol, là-bas, a été comme rassasié par les vies et les efforts de nos ancêtres. Ici, le pays nous reste longtemps aussi étranger qu'un visage de nègre ou de Bédouin. C'est peut-être absurde, ce que je vous raconte là.

Coudignac commençait à m'émouvoir. Je lui assurai qu'il me faisait sentir, au contraire, des pensées restées confuses chez moi.

— Comme je suis peu fortuné, au lieu d'acquérir une propriété aux portes de Tunis ou de Sousse, j'ai dû accepter, de la direction d'agriculture, ce domaine dans les Nefzas, loin d'une ville et de mes compatriotes. Le premier mois fut pénible : le soir, après mon travail, quand je fixais cette montagne pierreuse, noirâtre, quand j'entendais les cris rau-

ques de pâtres arabes, quand je me voyais observé sans bonté par des Bédouins obtus, j'avais la sensation d'êire le seul homme pensant de ce pays. Il y avait entre eux et moi un gouffre, qu'on ne comblera jamais. Nos religions, nos espoirs, mes connaissances, nous font aussi dissemblables que la pierre peut Tètre de l'eau. J'ai failli tout quitter. Je méjugeais insensé. Comme tant d'autres Français, mes prédécesseurs, j'en arrivais à pleurer, tel un enfant, en pensant à la France où. par comparaison, tout me semblait doux, tendre, sympathique.

Cette confession de Coudignac m'étonna. Il y avait donc sous l'écorce rude de ce colon une àme sensible ?

— Et \()us, mademoiselle, me demanda-l-il i-'ut à coup, ne \uL!S onnuvez-\ous pas on Tunisie?

Quelle question niaise I Pourquoi m'ennuyer? Je lui réponds que tout m'intéresse, à Bab-el-Kadra. Depuis une semaine, je suis les travaux de complantation de cinq hectares d oliviers.

— Comment ! l'arboriculture vous intéresse ?

— L'arboriculture et même la simple culture. Qu'y a-t-il d'étonnant?

Je le surprends profondément. Ses yeux acérés me fixent avec curiosité. On dirait qu'il fait une découverte. Pauvre sot ! il me prenait, peut-être, pour une gravure de mode ! Comme le silence entre nous m'était pénible, je repris :

— N'avez-vous plus vous-même jamais la nostalgie de Paris?

— Jamais plus ! s'écria-t-il d'une voix si sonore que M. de Vierles se réveilla. Souk-el- Kmis est devenu ma seconde patrie. Si je ne me fais pas écraser avec ma maison, quel avenir j'aperçois ! Je me suis donné un grand but. Je suis content.

... En rentrant àBab-el-Kadra, M. de Vierles me demanda s'il avait dormi.

— A peine le temps de pousser trois ou quatre petits ronflements. Dites-moi, mon oncle, quel danger menace donc M. Coudignac?

NOTRE PETIT GOURBI i25

— Ah ça! t'aurait-il fait des confidences, Gillette?

— Si peu! Néanmoins, M. Coudignac me devient moins antipathique.

— Décidément, ma nièce, j'ai dormi beaucoup trop longtemps.

LE CAlD SEDJOUMI

LA même monotonie charmante d'une existence orientale. Entrée de Zakia aux chevilles tintinnabulantes, rires cristallins du moricaud Chadli, petites paroles brèves du discret Hassen Mahmoud, un ciel rose et azuré sur les citronniers et les orangers. Trilles d'oiseaux, cris des norias, plaintes funèbres des chameaux.

J'accompagne souvent la négresse Zorah au potager arabe qu'elle gouverne. Je sais, maintenant, piquer des pieds de coriandre et soigner le carvi dont la graine odorante parfume les ragoûts. J'arrose la méloukhria, une espèce d'épinard africain délicieux. Je cueille moi- Tnême les citrons et je sais reconnaître les plus

SOl'RE PETIT C.Of'HHI 1:27

juteux. J'ai vraiment une vocation de jardinière et j'enchante la bonne grosse Zorah par les soins que je donne aux plus humbles lie SCS élèves : persil, romain»?^. K\ j'inter r(»^c :

— Qu'est-ce que cela?

— Ou fenouil !

— Et ceci?

- Du henné pour se rougir les doigts, ma* mouselle.

Celte réponse me fait songer, tout à coup, à petite mère, dont les cheveux... J'aperçois son flacon d'alcoolat de henné.

.Mon oncle se persuade que je m'ennuie à mourir.

— Avoue, du moins, que m santé se trouve bien de ton séjour chez moi, (jillette. Tu ne tousses plus jamais. Tes parents sont enchantés cl ne pressent pas ton retour. lis viendront le chercher, c'est une chose convenue, lorsque ton père disposera d'un mois, car j'entends les garder quelques semai ues. Pourtant, je suis désolé de cette villégiature si fade. Que veuxin? Forme un \œu. Donne-moi des idées Ti^n

Mathusalem d'oncle manque d'imagination, ma petite enfant. Pardonne-lui.

— Voulez-vous bien vous taire, oncle délicieux. Je ne veux rien. Vous me comblez. Mon seul souhait, c'est de rester avec vous.

Ma déclaration ravit M. de Vierles. Il frise sa fine moustache grise, sourit d'un œil et s'attendrit de l'autre. Néanmoins, il est persuadé que j'agonise dans la stupeur la plus noire, et le voilà qui m'emmène dans un drôle de petit carrosse sicilien peinturluré de vermillon et vert pomme jusqu'à la ville arabe de Beni- Khiar. 11 veut me faire connaître son ami le caïd Sedjoumi. Je suis enchantée d'approcher un musulman de condition.

Au sommet d'une colline jaune, un gâteau de farine surmonté de choux à la crème : c'est la mosquée de Beni-Khiar. Autour d'elle, un jeu de dominos est jeté à l'aventure parmi les bananiers et les citronniers: voilà la ville. Un cube blanc ourlé de faïences polychromes et un portail en fer achevai gardé par des nègres rieurs : nous sommes chez Si Sedjoumi. Un gros homme onctueux, enveloppé dans des

tissus abricot, rose thé ou feuilles tendres, sourit et me baise les mains : voilà le caïd î Je ne puis détacher mes regards de ses babouches. Quelles babouches, en maroquin et brodées de fils d'or !

— Voulez-vous voir ces dames? me propose-t-il.

Quelles dames ?^ Ah I oui, ses femmes! Cela me paraît bizarre de penser : ses femmes ! Une s'eule épouse ne suffit donc pas à ce gros monsieur sucré, alors que tant de maris français ne peuvent déjà supporter leur unique conjointe? Le caïd me précède. Aux premières marches de faïence de roscalier, je me retourne et je vois mon oncle qui boude, la canne en travers du bras. Il semble me dire :

— ■ Kh bien ! lu en as une \eine, loi, de rendre visite à Mmes Sedjouiiii! .Moi, je dois me morfondre, b'ichues mœurs!

Toujours glissant sur ses babouches qui « frou-froulent » contre le dallage et ses bras agitant gracieusement les larges manches de sa djebba, le caïd m'introduit dans une sorte de cloître. Quatre portes s'ouvrent sur les

i3o NOTRE PETIT GOURBI

quatre côtés, et quatre femmes sont accroupies devant les quatre seuils. Cela semble truqué, machiné comme un décor de théâtre.

— Voici ma mère, ma sœur, ma première épouse Fathma, ma seconde épouse Lucia.

Son index tendu me désigne une vieille dame en vert, une jeune fille en blanc, une dame rousse en rouge et une dame brune en violet.

Quatre inclinaisons de tête simultanées. J'y réponds quatre fois en me déplaçant comme un régisseur qui vient en scène saluer le public pour une annonce. La dame en violet se lève seule et, en méchant français, m'invite à m'asseoir.

— Bonzour ! Zé souis charmée de vous connaître. Zé vois si peu d'Ouropéennes comme moi!

Ah çà ! que raconte-t-elle? Cette étrange créature m'apprend qu'elle est néeen Calabre, « d'oune petite famille bizogneuse », et elle s'est mariée au caïd afin de vivre sans travailler.

Je regarde assez durement cette Italienne et, plus affectueusement, les musulmanes. La

NOTRE PETIT GOURBI i3i

vieille Mme Sedjoumi, la douairière, porte une sorte de ceinturon à boucle formée par un poisson de cuivre. Des mains d'argent et d'autres talismans d'ambre et de corail décorent son boléro. Ses paupières, aflreusement maquillées au koheul, lui font des yeux « au beurre noir ». Elle bredouille très vite, en irabe, des propos que l'Italienne musulmanisée me traduit :

— Lella Sedjoumi vous demande si vous [l'êtes pas malheureuse d'être obligée démontrer votre visage aux hommes.

Que répondre? Pierre Coudignac n'exagère pas, lorsqu'il assure qu'un abîme sépare nos deux civilisations !

Tandis que nous bavardons, un grand tarage — sonnailles, cris, grincements d'csiieux, coups de fouets — nous interrompt : La porte en 1er à cheval sur le patio s'ouvre Dour laisser passage à une surprenante musulnane, longue, mince, rapide, anguleuse. Son /isage olivâtre est fardé sur les joues et ses rcux minuscules, deux trous de vrille, élargis Dar le koheul. Kl le rejette ses \oiles blancs

i32 NOTRE PETIT GOURBI

en poussant une sorte de clameur triomphale, et elle m'apparaît costumée « à la française », si l'on peut dire. Sa robe tailleur, couleur banane, fut agrémentée par une couturière sicilienne de soutaches en arabesques et il lui pend au corsage de la graine d'épinard et des morceaux de broderies. Elle est gantée de peau jaune.

Derrière elle la bonne face lunaire du caïd Sedjoumi reparaît. Avec une satisfaction qu'il ne peut déguiser, il me dit :

— Je vous présente ma sœur aînée, Hanifa. Elle habite Sousse. Elle est mariée à Tahar ben Mokri, le grand négociant. C'est presque l'une de vos compatriotes, mademoiselle. Elle reçut les leçons d'une institutrice des Batignolles. Et cela se voit, n'est-il pas vrai?

— Oui, Si Sedjoumi, on n'en saurait douter. Je prenais Madame pour une Française.

... J'ai le front de lui faire cette réponse sans pouffer. Le bon caïd paraît ravi, trop ravi. Il ne peut plus me quitter des yeux. Mon Dieu ! comme il semble m'admirer, me vénérer. 11 joint les mains et ses lèvres clapotent.

WOTRE PETIT GOURBI i33

Hanifa s'est élancée vers moi et elle m'em- Drasse. Quel transport contrariant : Je parie qu'il me reste du rouge et du violet sur la oue et le nez, et j'embaume maintenant la Dergamote.

Cette impétueuse Soussicnne m'exprime en ermes corrects sa joie de faire ma connais- ;ance. Elle toise assez dédaigneusement les quatre musulmanes qui nous entourent et Tie déclare qu'elle vit à l'européenne dans le valais de son mari, sauf... sauf... enfin, vous :omprenez ?

Je secoue la tête. J'aflecte de ne point deviner; et la malheureuse doit achever :

— Sauf la liberté, l'obligation de me voiler la face et de ne pas recevoir les visites masculines.

A part CCS légères restrictions Hanifa est presque une boulevardiore. Ne me parle-i-clle pas aussitôt de nos thédtrcs et mcFiie de nos X boîtes » montniartroiscs !

Derrière elle Sedjcnimi se p:\me de satisfaction sans cesser de m'observer a\ec la héati- [uAc d'un lidclo do\ant le Mirhab. Il com-

i34 NOTRE PETIT GOURBI

mence à m'ennuyer, ce caïd. Pourquoi ne rejoint-il pas mon malheureux oncle ? Ah ! comme M. de Vierles s'amuserait en compagnie de cette originale société tunisienne.

Brusquement Sedjoumi interpelle en arabe Hanifa, lui prend le bras et lui chuchote je ne sais quoi avec une animation qui me déconcerte.

Suis-je sotte, je crois toujours ce gros chef préoccupé de ma petite personne.

Enfin, il s'éloigne. Tout aussitôt Hanifa m'attire près d'elle, sur un divan, et me demande :

— A votre âge, mademoiselle, comment n'êtes-vous pas mariée?

... En voilà une question! Je garde le silence.

— Auriez-vous un fiancé?

Malgré moi, je rougis.

— Ah ! Ah ! je comprends, mademoiselle, je comprends.

Mais non, elle ne comprend rien, cette indiscrète, et par ma mine et deux ou trois petites phrases sèches, j'essaie de la convaincre

NOTRE PETIT GOURBI i35

de ne pas pousser plus avant cette conversation.

— Si vous n'êtes pas fiancée, ne songezvous jamais à votre établissement ?

Mon front se colore à nouveau, malgré moi, et je suis furieuse. Je ne puis m'empècher de penser à Louis Coudignac et, cependant, je repars dignement :

— Nous autres, jeunes filles françaises, nous laissons nos parents s'occuper de notre é-ta-blis-se-ment !

Puis je croise vertueusement les mains et je baisse le front, en songeant : « Je voudrais bien m'en aller de ce harem ! »

— Est-ce que notre existence musulmane ne vous semble pas trop déplaisante ? reprend I lanifa.

— Très poétique, au contraire.

.Nia réponse enchante la Soussienne qui ne peut s'empéchcr de claquer des mains.

— Comme vousa\c/ raison, mademoiselle !

une vie, comme la mienne, est préférable au mariage français. Ah î bien ccrlainemeni, il ne faut épouser qu'un Tunisien civilisé.

i36 NOTRE PETIT GOURBI

comme mon mari Tahar ou comme mon frère. Mais alors, c'est le bonheur !

Avec quel feu s'exprime Hanifa ! Je me lève et je prends congé de ces dames. L'onctueux caïd dont la politesse parfumée embaume les paroles se prosterne en me reconduisant à notre voiture.

Lorsque nous sommes remontés dans notre carrosse de cirque, M. de Vierles ne peut retenir un rire énorme :

— Gillette, il me faut t'annoncer une grande nouvelle. Tu es fiancée.

— Oh ! mon oncle?

— Il n'y a pas de : oh ! mon oncle ! Je viens de céder aux flatteuses sollicitations du caïd.

— Hein ! Il a osé !

— Quel ton terrible, Gillette ! Oui, il a osé. Ah! laisse-moi rire, rire! Ce pauvre homme, subitement, à l'orientale, s'est épris de toi. Et quelle passion ! tu vas en juger : D'abord il m'a raconté qu'il possédait trois « enchirs » et qu'il te donnerait le plus fertile en dot. Ensuite il m'aénuméré ses troupeaux: quatre cents boeufs et vaches! Sept cents mou-

tons près de Sfax ! Une olivette! Une parfurperie. Te voilà femme de caïd, mon enfant.

— Je vous défends cette plaisanterie impie, M. de Vierles. Moi ! moi ! La femme de ce bonhomme?

— En vérité, je te trouve bien difficile, Gillette. Et, vois les concessions de cet excellent musulman, il m'a offert de renvoyer ses autres épouses afin que tu puisses régner sans rivale dans sa maison. Quel geste magnifique! Il ne me reste donc plus qu'à prévenir tes parents.

Cette fois je ne puis m'empécher de rire avec mon oncle. Cette aventure africaine me ravit. Je la conterai à mes amies. Quel succès !

Après quelques minutes de silence, la mélancolie du « bled » nous apaise et M. de Vierles murmure :

— Dis donc, Gillette, pourquoi la princesse Nefissa ne serait-elle pas une musulmane dans le genre des personnes que tu viens de voir ? L'imagination de Lucien Donnelle doit aider beaucoup sa malheureuse passion. Mirage d'Orient.

... Depuis quelques instants. Baba Salem,

i38 NOTRE PETIT GOURBI

notre cocher ghadamésien, tournait son visage cuivré vers une piste dont le ruban brillait dans la brousse cendrée. Enfin, il arrêta ses chevaux. Un cavalier bédouin, coiffé d'un chapeau parasol rehaussé de cuir rouge, galopait vers nous. Le vent enflait son burnous qui flottait comme un étendard. Ce courrier remit à mon oncle une lettre et une boîte. 11 détala, sans attendre notre réponse. Les sabots de sa monture volaient au-dessus d'un nuage de poussière argentée. Sur la boîte, je lus mon nom en écriture appuyée. Je l'ouvris :

— L'admirable camée! Quelle finesse de sculpture! Une Diane chasseresse. Et quelle couleur, cette pierre! De l'or! Qui m'envoie ce bijou romain?

— Coudignac. Ton centaure m'avertit qu'il vient de la découvrir dans son souterrain. Il te demande de vouloir bien l'accepter pour se faire pardonner ses boissons au lait de chaux et à l'empois.

— Ah! c'est gentil! Mais pourquoi ce pli vertical entre vos sourcils, mon oncle? Vous ne semblez pas content.

NOTRE PETIT GOURBI iSg

— Ce n'est pas cela, ma petite enfant. Je suis inquiet.

— Inquiet?

— Coudignac m'apprend qu'il a ressenti un léger mouvement sismique, la nuit dernière, et, comme la montagne est creuse, elle menace sa ferme d'un écrasement. « Au premier tremblement déterre, m'écrit-il, Souk-el-Kmis sera recouvert par quelques milliers de tonnes de roches. » Même si ce garçon ne disparaît pas sous la montagne, son domaine serait irrémédiablement perdu.

— Mon oncle, il faut aller tout de suite à son secours !

— Notre présence, là-bas, n'aurait aucune utilité, Gillette. J'enverrai, ce soir, une vingtaine de terrassiers chez Coudignac. Ils se mettront à sa disposition. Quel caractère étonnant, ce colon. Juges-en par sa dernière phrase : « Mais le triomphe peut naître de cette catastrophe, mon cher voisin. Si la montagne s'ouvre convenablement, mes recherches seront abrégées. J'ai un grand espoir. ^ Que dis-tu de ces espérances suscitées par la

possibilité d'une catastrophe ? Dans son héroïsme il est un peu timbré, notre ami, Enfin, il faut lui venir en aide.

— Oui, retournons à Souk-el-Kmis avec tous vos ouvriers et obligeons M. Coudignac à quitter sa ferme.

— Comme ton teint s'anime, Gillette !

— Vous plaisantez. Je vous assure que ce colon m'est parfaitement indifférent en luimême, mais le savoir écrasé...

... Je dormis très mal, cette nuit-là. Le souvenir de Mmes Sedjoumi m'obséda. Pauvres femmes ! je les plaignais. Leur sort de prisonnières me paraissait lugubre. Je crois bien que je me rendormis dans l'anxiété. Plusieurs fois, je crus entendre de formidables éboulements dans la campagne et j'ouvris des yeux épouvantés. Cauchemars! Pas davantage.

Page 1